‹ Un peintre paysanChapitre 12 sur 70 · TIMBRES-POSTE ET HANNETONS · texte numérisé non relu

TIMBRES-POSTE ET HANNETONS

Il y avait un vieux petit homme appelé Poreau, un peu voûté, avec de gros yeux à fleur de tête et le menton en galoche.

C’était un cabaretier très malin, très finaud, disait-on, qui jouait le simple et supportait philosophiquement les plaisanteries dont on l’assaillait sans cesse, parce que cela retenait la clientèle et poussait à la dépense. On croyait s’ébaudir a ses dépens, mais la gaîté faisait boire, si bien qu’à certains moments de bruyante et insoucieuse ébriété, le bonhomme, de son honnête morceau de craie, pouvait marquer sur le tableau noir soixante cliopes lorsqu’il n’y en avait que quarante de consommées, et encore les dernières moitié eau.

Mais c’étaient les mauvaises langues qui insinuaient cela, et peut-être était-il naît.

Poreau avait aussi la prétention de tout con-

P A Y S A G E S E T PAYSANS

naître, ce qui l’empêchait d’exprimer jamais le moindre étonnement.

Ainsi, un jour qu’un client le mystifiait en lui racontant qu’un de ses amis, à lui Poreau, venait d’être assommé dans une bataille imaginaire entre confrères archers et dont les péripéties étaient sensées avoir eu pour théâtre divers cabarets de Carvin, Poreau, quoique au fond assez impressionné par ce tte nouvelle inattendue . répondit froidement, comme un homme déjà remis de son émotion : — «Je sais, je sais, ça a commencé au Violon d’Or ! »

Sa femme passait pour sorcière et nous vendait ses pigeons dont personne ne voulait, de crainte qu’ils jetassent un sort.

Elle s’appelait Marie Callot, singulière coïncidence, nom du peintre ordinaire des sorciers.

Le cabaret de Poreau, situé au bout du village, était, avec celui d’un certain Patrice son voisin, le rendez-vous des farceurs dont nous allons nous occuper.

Patrice, lui, était un brave petit homme très ingénu, cantonnier de son état.

Quoique très doux de caractère, il ressemblait à un coq et son ensemble donnait comme une vague idée de ces petits colonels du premier empire, illettrés et ayant gardé leur rusticité. Il avait leur simple et bon regard et apportait à ses

iwafc-i.

SW

56 PAYSAGES ET PAYSANS

modestes tondions leur calme énergie tranquille clans l’accomplissement du devoir.

Aussi ne se permettait-on envers lui que des plaisanteries discrètes, comme, par exemple, celle des nouveaux timbres-poste dont on lui avait parlé et qu’il vit un jour apparaître sur son journal et sur les lettres qu’il reçut.

Les beaux timbres-poste ! tous variés et représentant des cocottes et des danseuses dans leurs pas les plus risqués et que mon frère avait découpées d’une feuille volante (c’est bien le cas de le dire) assemblant une centaine de petites photographies à l’usage des confiseurs pour leurs tablettes de chocolat et juste de la grandeur cl’un timbre-poste.

D’accord avec le facteur, il les colla sur toutes les dépêches du bon Patrice à qui l’on expliqua que la jambe plus ou moins levée de ces demoiselles indiquait la valeur du timbre. Et le bonhomme d’admirer et de répéter : — « Ques inventions qu’on a à Paris ! »

Puis ce fut l’histoire des hannetons.

Il faut dire que le curieux Patrice, en nivelant une route, avait trouvé, longtemps après la saison des hannetons, un de ces insectes qui remuait encore.

Il l’emporta, le mit dans un moutardier hors d’usage et le déposa dans la grande caisse de son horloge.

PAYSAGES ET PAYSANS

De temps en temps il regardait l’insecte qui, tout l’hiver, donna quelques signes d’une vie léthargique.

Puis il l’oublia.

Les neiges et les frimas passèrent sans autre incident. Et voici que reverdit le printemps, si tendre, cette année, que les arbres avaient l’air de gigantesques salades et que l’on aurait voulu être hanneton soi-même pour pouvoir se gorger de leurs feuilles appétissantes.

Les hannetons pullulèrent.

Étant allés au marais, cédant à un regain d’étourderie enfantine, mes frères et un ami emplirent un sac et une grande boîte de ces anciens camarades à antennes.

Puis nous fûmes chez Patrice et, pendant que l’un de nous l’entraînait dans sa cour pour quelque prétendue confidence, nous vidâmes le sac dans la caisse d’horloge.

Patrice rentra.

Un instant après, un hanneton s’échappe de l’ouverture en forme de cœur et bordée de clous de cuivre pratiquée dans la porte du meuble. . . brr. . . brr. . . et il va frapper à la vitre.

« Tiens, un bruant (hanneton)! » dit Patrice.

Un second, un troisième, un quatrième... et bientôt ce fut une nuée qui obscurcit le cabaret, tandis que le cadran de l’horloge en était tout noir.

Ils se cognaient, ils s’abattaient partout : dans les chopes, dans les poches, dans les cheveux, et tandis que Patrice et sa femme se démenaient à grands coups de balai, un autre gamin, celui qui avait apporté la grande boîte, était en train d’en semer les hannetons partout, à la cuisine, dans le corridor, dans les chambres, dans les armoires .

Ce fut comme une plaie d’Egypte.

Pendant plusieurs jours, à chaque instant, c’était un nouveau hanneton qui se réveillait; les fenêtres en étaient aveuglées.

Mme Patrice n’en dormait plus, ne quittant plus son balai.

Et pour avoir une idée complète du tableau, il faut savoir que Mme Patrice était une femme charmante si l’on considérait, dans ses traits irréguliers, son expression de candeur ingénue et de touchante bonté, mais courte de jambes, pliée en deux, ayant à la croupe une protubérance de Vénus hottentote.

Et notre excellent Patrice resta convaincu que cette invasion ailée était originaire de son moutardier, et il mourut, de longues années après, sans que rien n’eût ébranlé ses convictions sur l’extraordinaire fécondité des hannetons.

PAYSAGES ET PAYSAN S

Page 1