LE NOUVEAU SAINT ROCH UNE CHASSE AUX CANARDS
Je reviens à Poreau.
On prenait moins de précautions dans les tours plus ou moins anodins qu’on lui jouait. J’ai oublié de dire qu’à côté de son ingénuité finaude et de sa manie de tout savoir, Poreau avait la passion de la chasse, mais qu’étant très économe, il ne prenait pas de permis. Il braconnait aux heures et aux endroits qui semblaient lui offrir plus de sécurité.
Un jour qu’il chassait avec des amis au bord de la rivière, voici qu’un épervier vint à planer sur sa tête. Il le tira. L’oiseau de proie fila vers un bois où il eut F air de s’abattre.
« Je l’ai tué! » cria Poreau.
Mais pour l’aller chercher, il fallait passer la rivière; le chasseur n’avait pas de chien. Il se déshabille et, tenant d’une main son fusil pour le cas où l’oiseau ne serait que blessé, il se met à la nage.
PAYSAGES ET PAYSANS
Il cherche en vain. Mais que voit-il P
Ses amis fuir à toutes jambes en emportant ses habits.
«Arrêtez! arrêtez! criait-il en épaulant son fusil vers les fuyards, arrêtez, ou je tire! » Ils étaient déjà loin.
Le pauvre Poreau n'avait qu’une chose à faire, repasser la rivière et revenir à travers champs, nu comme Vendredi, et se dissimuler de son mieux lorsqu’il rencontrerait quelque demoiselle.
Et il allait, jetant des regards circulaires, cherchant les buissons et les plis de terrain.
Il alla ainsi jusqu’à la chapelle Saint-Roch qui, on le sait, est au milieu des champs. Ce fut un asile fort à propos. Il attendait là que la nuit pudique lui prêtât son voile, lorsque apparut la figure ahurie d’une bonne dévote qui venait faire sa prière au bienheureux et qui ne s’attendait guère au scandale de voir ainsi, couvrant l’autre, un nouveau saint si peu couvert.
Poreau fut-il plus heureux dans une chasse aux canards qui eut lieu vers le même temps? C’est ce que nous allons voir.
Par une belle matinée d’hiver, Poreau, à son comptoir, attendait la pratique en faisant crier, sous le torchon, des verres salis la veille et qu’il lavait dans un baquet de zinc.
Un homme entra demandant un petit verre
PAYSAGES ET PAYSANS
de genièvre. Le cabaretier en versa deux par une attention aimable.
Ils trinquèrent.
« Voilà un fameux temps pour les canards ! » exclama le passant qui mit un sou sur le comptoir, et partit, car il était pressé.
Mais le cabaretier ne resta pas longtemps seul : un autre homme entra.
Poreau versa deux petits verres. Ils trinquèrent, et l’homme disait :
« Combien de canards ont passé tout à l’heure sur votre toit, hein! comme ils braillaient! Il y en avait plus de six cents !
— Oui, répondit Poreau négligemment, ils ont dû se diriger vers la rivière, du côté d’Oignies. »
Il mentait, il n’avait rien entendu, mais ne voulait-il pas tout savoir? Et puis c’était une manière de se renseigner sans avoir l’air d’y attacher la moindre importance, ni aucun prix.
« Vers Oignies, oui, » reprit l’homme.
Et il partit.
Puis ce fut un troisième.
Poreau remplit deux petits verres, ils trinquèrent. Et cet homme venait d’Oignies. Et il disait :
« En passant le pont, j’ai pensé : Ah! si Poreau était là, quel massacre il ferait de tous ces canards!... D’énormes pilets en masse, tapis
clans l’herbe, vous savez, au tournant, où la rivière n’est pas prise... Ils n’ont pas bougé, ils doivent y être encore.
— Ça ne m’étonne pas, c’est le moment. . . » répondit Poreau d’un air détaché, tandis que ses gros yeux commençaient à briller sournoisement et ses jambes à remuer d’impatience dissimulée.
ce Encore un petit verre avant de partir. Quel beau temps pour voyager, quelle belle gelée ! »
Ils trinquèrent.
Une fois seul, Poreau ne tint plus en place. Il appela Marie Callot et lui dit : « Mets-toi au comptoir, et surtout pas un mot, je vais aux canards ! »
Et il entra dans sa chambre, décrocha son fusil qu’il ne mettait jamais en évidence, et après avoir passé une blouse sur son tricot de laine et enfoncé son bonnet de coton pour se couvrir les oreilles, il partit gaîment, plein d’ardeur, tournantie village par les jardins, certain de déjouer les rusés gendarmes.
La campagne était très belle, en ce moment, par cette éblouissante gelée ; mais les merveilles de la nature entraient par ses gros yeux sans toucher son âme ouverte seulement aux choses solides.
D’ailleurs, il était tout aux canards; même qu’il se dépêcha un peu trop pour son âge en
montant la première côte qui va vers les hauts bords de la rivière. Il se sentit un peu court d’haleine et eut besoin de reposer, un tantinet, son asthme qui le taquine parfois depuis sa dernière bronchite : « Oh ! peu de chose ! »
Et il s’assoit sur une borne, dans un champ, entre des monts de fumier non encore épars.
Il regardait le clocher.
Mais que voit-il là-bas, dans le brouillard?... trois personnages... à cheval... avec de grands chapeaux. . . des manteaux !...
« O ciel, les gendarmes ! »
Ils marchent dans sa direction.
Alors, de son fusil ainsi que d'une fourche, le bonhomme se met à remuer le mont de fumier comme un paysan qui étend honnêtement son innocent engrais.
«Bigre, ils n’y sont pas pris, ils avancent toujours ! ))
Alors il cache le fusil dans le fumier et il se met à arpenter le sol à pas lents et mesurés comme un géomètre qui plante ses jalons et, une fois au bout du champ, il se coule, tête basse, dans une voyette profonde où il se hâte, à bas dos, jusqu’à un bosquet. Là il se met en observation.
Les gendarmes arrivent au mont de fumier. L’un deux descend de cheval et s’empare du fusil,
«Je suis pincé, » dit Poreau, qui se met a courir vers le village sans songer à son asthme.
Les gendarmes, d’ailleurs, se contentent d’avoir en mains la pièce de conviction et ne le poursuivent pas.
Il rentre chez lui. Marie Callot lui dit :
« Et ton fusil?
— Il est bien ! mais pas un mot ! entends-tu ! » répondit Poreau en faisant de gros yeux.
Marie, voyant son humeur, n’interrogea pas davantage.
Le lendemain on vint le demander de la part de Patrice. Un de ses amis l’attendait dans son cabaret.
Poreau y va à l’instant.
La première chose qui frappa ses yeux en ouvrant la porte, ce fut, au coin de la cheminée, le fusil accusateur. Il pâlit mais se domina et prit une figure agréable.
Ses amis étaient l'a très animés à rire et à boire .
Derrière eux un inconnu fumait un cigare ; et comme Poreau le saluait, intrigué, on lui dit : « C’est monsieur le nouveau commissaire de police. »
Il voyait cet homme pour la première fois, ce qui ne l’empêcha pas de répondre avec son meilleur regard, quoiqu’il tremblât un peu : « J’ai déjà eu l’honneur de voir monsieur le commissaire. »
Alors ce fut l’interrogatoire.
« C’est bien vous monsieur Poreau?
— Oui, monsieur le commissaire.
— Monsieur Poreau, reconnaissez-vous
ce
fusil?
— Pour cela, non, reprit notre chasseur de canards, très pâle; non, je ne connais pas ce fusil; je n’en ai pas.
— Prenez garde, monsieur Poreau, je vous avertis que si vous mentez. . . »
Alors un des amis prit la parole, faisant valoir l’honorabilité du délinquant, plaida sa cause, lui conseillant l’aveu afin de désarmer la justice.
(( Eli bien! reprit le commissaire, jurez que ce fusil n’est pas à vous !
— Oui! il est à moi, » balbutia le bonhomme vaincu.
Alors tous prirent sa défense : « C’est un si bon homme, monsieur le commissaire, un peu simple d’esprit, mais le cœur sur la main. »
Après une sérieuse résistance, le fonctionnaire se laissa attendrir.
«Eh bien! qu’il paie quelques tournées de chopes, dit-il, et je ne donnerai par suite à l’affaire. »
Je n’ai pas besoin de dire si Poreau fut reconnaissant.
Or, les gendarmes, on le devine, n’étaient
PAYSAGES ET PAYSAN S
autres que les amis de Poreau qui avaient mis des manteaux de berger et des chapeaux de papier d’emballage. Dans les voyageurs du matin on soupçonne des compères et le rôle du commissaire de police était tenu par un commis voyageur de passage.
Et Poreau, en rentrant chez lui, son fusil sous le bras, dit à Marie Callot : « Je viens de l’affût des canards. »
Comprit-il enfin de quelle nature étaient ces canards ?
Probablement, mais il était trop fin pour ne pas feindre l’ignorer.