LES GOUJONS
Dans mon enfance je pêchais à la ligne.
Notre carperie était très poissonneuse et je me souviens même d’y avoir pris une innocente brème, rien qu’avec l’appât d’une petite marguerite.
J’ai donc connu l’émotion, le frisson de plaisir que peut amener la secousse d’un bouchon et le frétillement désespéré d’un pauvre petit être au bout d’une ficelle*
Mais, si enivrante que soit cette émotion, elle est suivie d’une opération cjuej’ai toujours trouvée rebutante, celle d’arracher, d’une gueule misérable, le terrible hameçon qui emporte des lambeaux de chair vivante.
J ai aussi trouvé que cette surveillance continuelle d’un bouchon traversé d’une plume, devenait à la fin monotone et tyrannique.
Certes, comme tout le monde, j’aime me coucher sur l’herbe, à l’ombre des aunes, et regarder l’eau en laissant errer ma fantaisie au hasard des manifestations de la vie ambiante, animale ou végétale, qu’on ne peut manquer d’avoir à observer, même aux endroits les plus déserts.
C’est pourquoi il m’est arrivé d’aller m’étendre près des pêcheurs à la ligne.
Or, c’est ce que je venais de faire, un aprèsmidi d’aout, sous le frais bois d’aunes et de saules, à l’endroit où la Souciiez va se jeter dans la Deule, en face du cabaret de notre ami le bon Léonard H*** dont il est question précédemment.
La journée était particulièrement agréable.
Un vent léger tempérait la chaleur et chassait, derrière nous, la ptuanteur des rouissages des routoirs voisins, nous apportant les cordiales bouffées de goudron qu’exhalaient les bateaux et en même temps le gentil caquetage du moulin à l’eau.