‹ Un peintre paysanChapitre 15 sur 70 · P A Y SAGES E T P A Y S A N S · texte numérisé non relu

P A Y SAGES E T P A Y S A N S

Les goujons mordaient, et lorsque, vers cinq heures, la fraîcheur nous fit quitter l’humide berge, les pêcheurs en avaient empli un grand saladier.

Nous entrons chez Léonard H**#.

Comme toujours le cabaret était plein de monde, car c’était le rendez-vous des bateliers, des hriquetiers des environs et des passants venant de Carvin et d’Henin-Liétard.

Très vivant, situé entre les deux rivières, par les belles journées d’été, cet établissement inspire la gaieté aux plus mélancoliques; mais il était surtout réjoui par la présence de Mme Léonard, femme très avenante bien qu’énorme de taille et de poitrine.

Toujours enjouée, elle terminait toutes ses phrases, quoiqu’elles exprimassent, par un éclat de rire, gaieté de pur soleil et irrésistiblement contagieuse.

Elle éclairait positivement son comptoir où elle apparaissait, successivement et monumenlalement, de face et de dos, selon qu’elle emplissait la canette à la pompe ou les verres dans un plateau dont la servante s’emparait aussitôt pour courir l’offrir aux buveurs.

Cette volte-face continue de la patronne, ces allées et venues de la servante semblaient résumer toute Tactivité de ce hameau bien plus vivant que le village lui-même.

PAYSAGES ET P A Y S A N S

Le bourgeron, la blouse, la veste et parfois la redingote s’entremêlaient là familièrement, de même que les types et les accents où, par instants, un employé de contributions indirectes apportait l’exubérance méridionale.

Cependant , au milieu du bourdonnement non interrompu des voix confuses, en ce moment, éclataient, plus perçants, les gros rires de la joyeuse bande des amis de Poreau dont l’un des plus gais était le fermier Joseph T***. Ils buvaient sec, attablés près du comptoir, à portée des saillies de madame la cabaretière. Derrière eux, les pêcheurs à la ligne qui, avant de s’asseoir, avaient déposé, au bout du comptoir, le saladier où les goujons nacrés réjouissaient l’œil.

Or, voici qu’on entend lourdement, au dehors, sur le bac en bois qui servait de pont, un bruit de roues, clopin-clopant.

Un chariot couvert d’une bâche blanche s’arrête devant le cabaret.

Un gros homme à face rubiconde en descend et fait son entrée dans la salle.

« Voici M. Platiaud de Bois-Bernard! » s’écrie Mme Léonard, exclamation de bienvenue suivie de l’éclat de rire habituel.

M. Platiaud s’avance vers le comptoir, et reconnaissant Joseph T***, il s’assoit à la table des amis de Poreau.

L’honorable cultivateur de Bois-Bernard re-

venait du marché de Carvin où il avait vendu son blé.

Tout en faisant sa petite commande à la patronne, il aperçoit le saladier aux goujons :

« V’ià des biaux poissons! s’écrie-t-il, des biaux goujons! et qui feraient bien plaisir à Mrae Platiaud. Elle est toudi (toujours), vous savez, un peu malade... point grand appétit. »

Madame la cabaretière répond en regardant le groupe des pêcheurs à la ligne : « Ce sont messieurs les employés qui viennent de les pêcher tout fraîchement, en face, sous le moulin à l’eau. » Et elle poussa son aimable éclat de rire.

« J’ paierai volontiers deux tournées de chopes pou l’s avoir, répond le fermier; ça f’rot un biaa p’tit régal pour M,ne Platiaud. »

Ces messieurs acceptèrent très gracieusement et M. Platiaud, tout heureux de la bonne surprise qu’il va faire à sa bourgeoise, prend le saladier et, allant à son chariot, en verse le contenu dans un sac, puis revient s’asseoira la table des joyeux compères.

Cependant une idée avait germé dans la tête de Joseph T***.

Il sort, voit dans la cour un panier plein d’épluchures de légumes, s’en empare, va au chariot, ouvre le sac et prend les goujons qu’il remplace par des pelures de carottes et de pommes de terre. Ceci fait, il cache son larcin dans un

coin du hangar et s’en revient tranquillement reprendre sa place à la joyeuse table.

On buvait la première tournée de M. Platiaud.

Cependant comme six heures venaient de sonner à l’horloge, Joseph T*** dit à ses amis : « Il est temps de rapprocher, si nous allions finir not’ partie chez PoreauP »

C’est convenu, on prend congé de M. Platiaud mis en belle humeur par l’idée de ses poissons et les éclats de rire de Mme Léonard. On fait le compte et on part.

Les bonnes parties se terminaient toujours chez Poreau, car nulle part on ne trouvait une victime plus drôle et plus résignée à toutes les farces.

La bande était installée dans son cabaret depuis environ une demi-heure, lorsqu’on entend retentir sur le pavé, cahin-caha, un bruit de voiture aussitôt reconnu.

« C’est ben sûr m’n homme aux goujons, » dit Joseph T***.

C’était bien lui. Le chariot s’arrête.

Et pendant que le fermier attachait son cheval à l’anneau du mur, Joseph T*** souffle à l’oreille de Poreau : « Tu connais Platiaud?

— D' Bois-Bernard, reprit notre cabaretier qui connaissait tout le monde.

— Eh bien! poursuivit Joseph, y faut y faire

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une bonne farce. Il a clin sin cciriol un sac plein (V biaux goujons ; écoute ben, V ira, semblant de rien, les prendre et c soir nous s' régalerons à s’ santé! » Et il ajoute : « N’aie pas peur, nous allons l’amuser; nous boucherons la fenêtre avec nos dos, va, y n verra rien ! »

On fait en effet asseoir M. Platiaud de façon à ce que la rue lui reste cachée, et Poreau part pour son expédition.

Mais au moment où il avait la main dans le sac, voilà-t-il pas que ce vaurien de Joseph T * * * jette un regard vers la fenêtre et, frappant de la main sur l’épaule du fermier, il lui dit :

(( Qu’est-ce qu’y fait dans voV cariot m’n homme-là ? »

Le cultivateur ne fit qu’un bond jusqu’au chariot.

« Canaille, t’a pris mes pichons » (poissons), criait-il à Poreau.

Et celui-ci, stupéfait, balbutiant des mots inintelligibles, attestait par des gestes de désespoir qu’il n’y avait pas touché.

« Où les as-tu mis mes pichons?» beuglait M. Platiaud exaspéré en constatant que son sac ne contenait que des pelures.

Ah! c’est qu’il ne plaisantait pas lorsqu’il s’agissait de sa propriété.

« Rends-moi mes goujons ou je t’étrangle ! » Et déjà il sautait à la gorge du pauvre Poreau

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qui, blême, commençait à trembler des genoux.

Alors Joseph T***, qui ne s’engageait pas dans une farce sans en prévoir le dénouement, crut le moment arrivé d’intervenir.

Il accourut, criant : a Tout beau! tout beau! monsieur Platiaud, ne l’étranglez pas ! »

Puis il dit à Poreau : « Rentre dans ton cabaret! » ordre qu’il ne se fit pas répéter, car il suffoquait.

« Songez donc, une pareille aubade! et son asthme! »

Joseph avait amicalement mis la main sur l’épaule de Platiaud qui commençait à reprendre son sang-froid.

« Ecoutez, à vot’ place, mi, je laisserais ça, je n’irais pas plus long. »

Et l’autre répétait : a Y m’ faut mes goujons !

— Patience, patience, reprenait Joseph, réfléchissez! A vot’ place, mi, je sais ben ce que je feros... Vous connaissez Marie CallotP

— On dit qu’elle est sorcière? murmura le fermier dont la lèvre tremblait un peu.

— Même qu’ l’autr jour, reprit Joseph, à la brune, Marie Claire, s’ vcigeine (voisine), qui la guettait à travers s’n haüre (sa baie), l’a vue s’ mette’ à cheval sur son manche à balai et filer droit au sabbat dans un’volée d ’katsoris (chauvessouris).

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— Tout cha, tout chci, cli est des sornettes, reprit le paysan dont la voix tout à coup perdit son assurance.

— Sornettes si vous voulez, répétait Joseph. j’ il y crois pas non plus. . . Mais m’a avis qu’il y a des gens avec qui il ne faut pas être ennemi. . . Vot’ cheval tombe malade, vot’ vaque (vache) crève. . . l’ vétérinaire n’y voit que du feu . . . Allez . allez, n’ vous fiez pas à Marie Callot.

— Alors vous pensez que 1’ plus prudent ?

— Cli’est de vous tenir coi. »

Poreau avait repris peu à peu ses sens et. sans répondre aux remontrances de sa femme, il se consolait en songeant que, tout à l’heure, il pourrait venger sa mystification comme d’habitude, à son profit, en multipliant le nombre de chopes.

Hélas! il n’eut même pas cette satisfaction, car la bande joyeuse, ce soir-là, retourna chez Léonard où elle arrosa une exquise friture de goujons, par soixante-dix-huit canettes de bière, compte juste.

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