LE DORMEUR
C’est toujours le même cabaret au bout de la rue d’IIenin; il a même rajeuni quoique le temps ait marché ; il est remis à neuf, mais il ne porte plus la même enseigne.
La bande joyeuse qui a bu là tant de chopes, de tasses de café et de pousse-cafés, qui a tant ri dans l’épaisse fumée des pipes et des gras quinquets, la bande joyeuse a donné une autre direction à ses énormes plaisanteries ; quelquesuns même de ses gais compères attendent, mélancoliques, au coin de leur foyer, une année féconde pour réparer les avaries que l’abus du plaisir a pu faire à leur avoir.
Le temps a marché.
Le pauvre Poreau n’est plus leur victime toujours consolée par la multiplication des marques au tableau compteur; non : l’honnête Poreau que nous commencions à aimer, n’est même plus du tout.
Le petit homme, après avoir arrondi son modeste pécule, après avoir acquis des parcelles de terre que certains des farceurs qui le bernaient avaient été forcés de vendre, l’intrépide
PAYSAGES ET PAYSANS
vieillard, chez qui l’âge ne calmait pas l’ardeur du braconnage, avait attrapé une poussée, un chaud cl un froid, comme il disait, en poursuivant un lièvre blessé; son asthme s’en était aggravé et, malgré sa vigoureuse nature, on l’avait vu tout à coup fondre comme une chandelle et tomber à plat pour ne plus se relever.
Marie Callot, quoique plus vieille, résistait encore aux outrages du temps, retirée à l’écart, ne fréquentant plus les sabbats, dans la seule intimité des chauves-souris.
Le cabaret est bien, si vous le voulez, toujours un cabaret ; mais il porte une enseigne qui le relève : Estaminet du Parisien.
Le fds de ma nourrice, Louis Mémère, comme je l’appelle et que les lecteurs de la Vie d’un Artiste ont connu fringant garçon au Café de Mulhouse et à celui des Mille-Colonnes, a acheté ce cabaret de ses petites économies.
Il a quitté la veste de Casimir et le tablier blanc; il a repris la blouse villageoise, mais, rassurez-vous, il a gardé la distinction et le beau langage de la capitale qu’il orne encore des cuirs les plus variés.
La civilisation a suivi le nouveau propriétaire.
Il a inauguré un mode d’éclairage perfectionné et le premier billard, grand comme une aire de grange et dont les têtes de lions ouvrent bruyamment leurs mâchoires de cuivre.
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C’est une belle chose que la civilisation et nous savions le reconnaître; mais, j)ourtant, comment ne pas regretter la bonne grosse gaieté des temps naïfs ! La finesse ingénue de Poreau était décidément plus amusante que la faconde du Parisien, si vernis que fussent ses cuirs.
Nous nous disions cela par une brumeuse journée d’octobre où le ciel uniforme ressemblait à une feuille de papier gris tendue sur le village par le spleen en personne.
Et nous cherchions à tuer le temps maussade en poussant nos billes vers de fuyants carambolages, tandis qu’un personnage inconnu, entré avant nous dans le cabaret (pardon , l’estaminet ! ) , dormait, les bras sur une table et la face sur son coude.
Il dormait si profondément que rien n’avait bougé de sa personne, sauf le léger ondoiement de sa respiration bruyante.
Il avait, à plusieurs reprises, provoqué notre attention et les railleries raffinées de Louis Mémère.
Les parties de billard commençaient à nous fatiguer et aussi les calembours du Parisien, plus fréquents que ses carambolages, et nous nous occupâmes exclusivement du mystérieux dormeur.
Nous n’avions encore vu que son dos, ses mains et son occiput frisé comme une toison de mouton noir.
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Il ne ronflait plus ; il avait même un peu bougé les doigts, comme un prélude de réveil.
L’horloge marquait cinq heures de l’aprèsmidi.
Une idée folle vint à mon frère Louis. Il dit au Parisien : « Allume ta lampe et ferme tes volets ; nous allons faire croire à cet homme qu’il a passé la nuit à dormir. »
Ce fut aussitôt fait.
« Maintenant prépare des tasses et fais -nous du café puisqu’il est matin. x>
Alors, à un petit coup frappé sur son épaule, l’étranger, dégrisé, leva la tête, se frotta les yeux, regarda la lampe, puis la pendule, et demanda :
« Quelle heure est-il?
— Vous le voyez, cinq heures.
— Du soir?
— Non, non; du matin. »
Et l’étranger était un homme entre les deux âges, une sorte de marchand assez propre quoique râpé et qui devait avoir une femme rangée. Sa toison dominait un front légèrement fuyant et un nez onduleux sur une lèvre non supérieure puisqu’elle disparaissait entièrement sous l’inférieure .
Et il nous regardait de ses petits yeux stupéfaits sous leurs paupières enflées.
(( Cinq heures du matin, répétait-il, j’ai donc dormi?...
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PAYSAGES ET PAYSANS
— Toute la nuit. »
Et le Parisien alla dans la rue ouvrir ses volets et puis revint éteindre la lampe.
« Nous sommes donc dimanche?)) murmura le bonhomme en soupirant, les regards épars autour de lui.
Nous avions mis un peu de débraillé à notre tenue comme l’ exigeait notre situation de noceurs nocturnes. Nous affections des entre-chats et Emile s’était couché tout de son long sur une rangée de chaises.
Tout à coup, l’inconnu se mit à frapper la table d’ un grand coup de poing :
« Gré nom d’un chien! fallait m’éveiller!
— Vous ne nous en aviez pas chargés; vous dormiez de si bon cœur. »
Et il répétait : « Nom d’un chien ! cré nom d’un chien! sacré nom d’un chien! C’est une affaire ratée!... J’ai manqué mon rendez-vous d’hier soiràHenin-Liétard. . . Une affaire d’or !... Que va dire ma femme?
« Enfin, c’est une affaire ratée. Je vais retourner à Carvin. »
Et il partit.
Comme la soif le reprit, il entra chez Patrice qui vivait encore et était en ce moment a travailler son chemin.
La femme du cantonnier faisait bouillir une ratatouille pour le souper de son mari. Notre
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homme entra, demanda naturellement un petit verre de genièvre et dit : <x C’est votre déjeuner qui bout?
— Comment, le déjeuner? répondit Mlue Patrice, vous voulez dire le souper.
— Le souper ! reprit le bonhomme avec de ronds yeux étonnés.
— Vous êtes déjà de retour d’Henin? continuait négligemment la cabaretière tout en remuant son fricot.
— Vous trouvez que c’est déjà!... depuis hier! » exclame-t-il.
Et la brave femme se retourna, sa louche en l’air, et le dévisageant comme pour s’assurer qu’elle n’avait pas affaire à un insensé ; moitié inquiète, moitié rieuse, elle lui cria : « Mais vous êtes entré ici, aujourd’hui samedi, il y a deux heures à peine ! »
Et notre homme répétait : (( Mais puisque nous sommes dimanche matin! » Et il commençait à se fâcher, car il croyait vraiment qu elle se moquait de lui. Il paya son petit verre en maugréant.
Et Mme Patrice, pliée en deux comme on le sait, les mains sur ses genoux, levant la tête, le menton et la croupe en l’air, le regarda partir d’un air ébahi.
Il sortit, se dirigeant toujours sur Carvin.
A ce moment nous le rejoignîmes; car son
rendez-vous, l’importance qu’il y attachait nous avaient fait craindre que notre innocente plaisanterie ne devînt mauvaise.
Mais ce ne fut pas facilement que nous parvînmes à le détromper. 11 ne savait plus que croire.
Il lui fallut l’évidence.
Or le ciel commençait à se dégager de son épais rideau de nuages, vers l’occident où s’ouvrait une trouée safranée, bordée de feu.
Et nous la lui montrâmes en lui demandant : « Depuis quand le soleil se lève-t-il sur Marnes ? » Tout à coup sa ligure s’épanouit et il s’écria, tout joyeux : « Alors nous sommes encore hier? il n’est pas trop tard jmur mon rendez-vous. Quelle chance ! »
Et il y courut.
HISTOIRE D'UN BOURG