A MES COMPATRIOTES
Le lecteur me pardonnera de lui avoir raconté parle menu, jusqu’en ses trivialités, la vie champêtre dont je fus témoin durant mon enfance et ma première jeunesse. Je n’ai pas voulu la flatter. J’en ai montré la simplicité touchante, mais sans en dissimuler les laideurs.
Faut-il regretter ce temps d’ignorance et de naïveté, même dans le vice? Je le crois.
Je ne vois pas qu’on soit plus heureux aujourd’hui. Au contraire.
On était plus pauvre, mais on avait moins de besoins et l’on jouissait davantage des trésors naturels dont la Providence n’est jamais absolument avare et qui, au fond, sont les plus précieux.
On se soumettait à la loi impérieuse des inéga-
HISTOIRE D UN BOURG
lités individuelles et sociales, et chacun trouvait, dans cette résignation, un grand contentement de son sort.
Moins torturés par l’aiguillon de 1 envie, les hommes tiraient un meilleur parti des avantages qu’ils avaient à leur portée. La fraternité était plus générale et la fraternité amène la seule égalité possible. Les serviteurs faisaient presque partie de la famille; une touchante familiarité pouvait s’établir entre le maître et le domestique sans engendrer le mépris.
On en abusait rarement.
Au cabaret, le dimanche, comme aux banquets des fêtes, toutes les classes se trouvaient réunies dans une véritable cordialité. C’est ce que j’ai vu à Courrières pendant de longues années, c’est ce que je voudrais voir s’y maintenir.
Certes on pensait à soi, mais on respectait le droit des autres.
On n’avait pas encore inventé cette formule : la lutte pour la vie, dont on se sert pour excuser tous les crimes.
On croyait à la vertu.
On croyait au crime.
On croyait en Dieu.
Tel j’ai connu le peuple à Courrières, tel je l’ai aimé.
Je l’ai aimé parce que je l’ai vu simple et bon.
Oh! qu’il conserve ces vertus, qu’il n’écoule
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pas ceux qui veulent le pousser au mal, en dénaturant et corrompant ses meilleurs sentiments !
Et pourquoi?
Le peuple n’est-il pas la source d’où sont sorties les forces les plus vives de la nation? Parmi les hommes de génie qui ont honoré la France, ô paysans, comptez combien sont sortis de vos rangs .
Qu’on me cite une corporation quelconque, l’armée, le barreau, la politique, le commerce, les sciences et les arts, où l’on ne trouve beaucoup d’illustrations nées dans les ateliers ou dans les champs !
Et F on veut te faire croire, ô peuple, que lu es un ilote, un esclave!
N’écoute pas ceux qui méprisent le travail, ce grand moralisateur, cette seule condition du bonheur.
Cette bourgeoisie contre laquelle on te pousse n’est-elle pas toi-même?
Où finis-tu? où commence-t-elle?
Travailler à sa prospérité n’est-ce pas travailler à la tienne ?
N’êtes-vous pas liés par les mêmes intérêts?
Certes il y a toujours des abus contre lesquels il faut lutter. Tes droits sont sacrés et doivent être défendus. Tu auras toujours de vrais amis qui s’y dévoueront. Mais ne les confonds pas
Il J S T O I n E U U N B ü ü I\ G
avec tes pires ennemis qui excitent ta cupidité et ton orgueil.
Elle était réservée à notre siècle cette aberration de croire que l’on a le droit de tuer aux hasards des foules et (chose plus odieuse encore) de pousser des cris stupidement indignés lorsque pour sa défense la société se croit forcée de punir le crime.
Jusqu’à présent Courrières a échappé à la contagion, j’espère qu’il saura toujours s’en garantir.
Mais, hélas! tout passe, tout change. Qui me rendra mon Courrières pastoral de 1 8 3 5 ?