‹ Un peintre paysanChapitre 18 sur 70 · LE PASSÉ · texte numérisé non relu

LE PASSÉ

Je regarde notre vieux clocher et je me demande ce qu’il a pu voir, lui hâti par Jehan de Montmorency en i532. Ah! s’il pouvait dire ce qu’était Courrières, le jour où, du haut de ses pierres neuves, silencieux, car il n’avait pas encore de cloches, il vit passer par les rues qu’il domine le plus puissant monarque de L’univers !

HISTOIRE H UN BOURG

Il nous apprend lui-même ce grand fait d’histoire locale par une inscription de ce temps gravée sur un de ses murs.

Ce grand roi ne dédaigna pas de lui faire un compliment, compliment que j’ai vu d’ailleurs ratifié par tous les architectes venus ici, car, quoique modeste, ce simple édifice a des proportions à la fois élégantes et fortes.

Certes, le monarque en question, l’un des plus sombres et des plus cruels personnages de l’histoire, ne devait pas avoir le compliment facile et c’est ce qui en augmente le prix.

Donc, le 1 1 mai i552, Philippe II disait à son chambellan Jehan de Montmorency, seigneur de Courrières, gouverneur de Lille, Douai et Orchies, grand souverain bailly d’Alost, capitaine de la Molte-au-Bois, chevalier de la Toison d’or, titres que porte son tombeau ; Philippe II, roi d’Espagne, disait en montrant le clocher, étonné sans doute de ne pas l’entendre carillonner : « Voici un beau pigeonnier. — Oui , sire, répondit Jehan de Montmorency, mais il n’a pas de pigeons. »

Et le roi comprit et offrit l’argent pour acheter la sonnerie.

Philippe II était de bonne humeur ce jour-là. Etait-ce le spectacle de la douceur agreste qui l’attendrit? toujours est-il qu’il fit grâce à tous les délinquants prisonniers à Courrières.

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Il les fit réunir sur la place du village et, après un sermon, il les renvoya chez eux.

Mais, puisque je suis entré dans l’histoire, je voudrais un instant remonter plus loin, dans les siècles, et jeter un court regard sur les origines de notre commune.

J’ouvre, dans ce but, Y Histoire de Courrières , publiée à Arras en 1837, par mon oncle Boniface Breton.

Ce village qui apparut si charmant et si heureux à mon enfance, eut des commencements bien difficiles et toutes les misères fondirent sur lui, triste destinée des frontières.

La tradition place son berceau dans l’enceinte d’un camp romain et cela semble probable, car on y a trouvé une grande quantité de vases antiques et de médailles romaines.

Ce fut Anselme Ier, comte de Lens et de Saint- Pol, qui en 1002 donna le droit de cité au petit hameau composé de cabanes de pêcheurs et de chasseurs, appelé Courrières de Coor qui veut dire marécage.

Notre marais, aujourd’hui boisé et défriché, était alors un vaste étang.

La seigneurie de Courrières, de 1 1 32 à 178g, passa successivement aux maisons de Ducliastel, de liâmes, d’Antoing, de Melun, de Montmorency, de Bournel, d’Oignies, de Saint-Victor et de Nieuport.

En 1 1 4 6 , la série des misères commence par un tremblement de terre et une famine cruelle, même pour les personnes qui vivaient dans l’aisance.

De ii 58 à 1199 la terre fut encore secouée cinq fois.

En 1170, 1173 et 1175 des vents forcenés causèrent de grands désastres suivis de famine.

Le 3o juin 1 185 la grêle saccagea les maisons et le territoire, blessant et tuant les bestiaux.

Horrible famine accompagnée de peste en ii94.

De iâ46 à 1290 on compte encore cinq tremblements de terre.

Il survint en i3i6 et les deux années suivantes, des inondations qui noyèrent tous les fruits de la terre. Il s’ensuivit une telle famine que les pères et les enfants s’arrachèrent le pain les uns aux autres. Les mendiants périssaient d’inanition dans les rues. A ces fléaux se joignit un mal contagieux qui moissonna beaucoup de monde. La maladie durait six jours. Le peuple consterné fuyait dans les bois et les lieux écartés.

En i348 une maladie mortelle qui avait fait le tour du monde et dépeuplé l’Asie et l’Afrique (le choléra peut-être), vint ravager nos contrées .

De i35i à 1 4o2 , nouveaux désastres causés par les éléments déchaînés et les maladies.

Parlerai-je des guerres?

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En i3oa les Flamands pillèrent et incendièrent le village, tuant les habitants et s’emparant des bestiaux qui paissaient dans le marais.

Quatre-vingts villages détruits par le feu changèrent la contrée des Atrebates en solitude. Les Flamands chargés d’un immense butin, rentrèrent en Flandre par le Pont-à-Vendin en i3o3.

Les Français conduits par Philippe le Bel, roi de France, passèrent le même pont pour aller battre les Flamands (18 août) à Montsen-Pewèle.

A leur passage ils firent un grand carnage d’hommes et de bestiaux.

Louis le Idutin, marchant aussi contre les Flamands, étant venu camper à Henin-Liétard ( 1 3 1 5) , ses troupes nous firent beaucoup de tort sans pourtant porter atteinte à la vie de per sonne.

L’année i4i5 fut aussi malheureuse pour notre village. Après la bataille d’Azincourt, les Bourguignons pillèrent le château, brûlèrent les moissons et volèrent beaucoup de bestiaux.

IH S T O I U E d’un 13 o u r g

MI-MOU I NC Y

J’arrive à Jehan de Montmorency dont nous devons bénir la mémoire, car il fut le bienfaiteur de Courrières.

Non seulement il fit bâtir l’église, mais il lui laissa une rente et donna aux pauvres une partie de ses biens.

Il habitait un beau château bâti par son père Hugues de Montmorency, celui d’Anselme, insuffisant d’ailleurs, étant tombé en ruines.

Ce fut dans cette nouvelle résidence que logea Philippe II .

La poj3ulation de Courrières était alors de huit cents âmes, elle est aujourd’hui de trois mille cinq cents habitants.

Les travaux de l’église commencèrent en 1 532 et furent terminés dans l’espace de quatre ans, uniquement aux frais de Montmorency.

On conserva le style ogival du xme siècle, de la première église dont un des murs, celui du nord, put être conservé.

C’est au fond de la nef de droite, sous l’autel Saint-Piat patron du village, que se trouve le

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tombeau de Jehan de Montmorency, beau mausolée de marbre blanc.

Le noble seigneur est là, couché en armure, les mains jointes. Sa belle tête, ornée d’une longue barbe ondulée, repose sur un oreiller tandis qu’à côté du casque, ses pieds s’appuient sur un chien.

Son vrai casque en acier fut placé en permanence sur le même autel. Pendant la Terreur, le magister s’en empara et, stupidement, le détruisit.

En mars 1793 on commit le sacrilège d’enlever le corps du seigneur dont les os étaient bien conservés. Le cercueil tomba en poussière.

Le mausolée fut emmuré et sauvé.

Je n’ai pas oublié l’impression que me faisait dans mon enfance et que je retrouve encore, ce dormeur de marbre si froidement, si rigidement solennel et que les paysans vénéraient sous le nom de Mémorincy .

Il me troublait profondément.

Le hasard a placé mon premier tableau, peint en i845, Saint Piat prêchant, juste au-dessus du mausolée, sous la garde du pieux fantôme.

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