CONCLUSION
Vers i645, Courrières vit s’accroître notablement sa population.
Des habitants de Wingles, de Douvrain, de Meurchin et d’autres communes ayant extrait toute la tourbe de leur marais, vinrent exploiter le nôtre encore riche de ce combustible.
En 16/17, durant le siège de Lens, les Français firent une excursion dans notre village et y causèrent peu de dégâts, quoique nôtre seigneur fût au service de l'Espagne.
Celte circonstance nous fut favorable l’année suivante, au passage des Espagnols allant donner la bataille de Lens.
L’archiduc Léopold gouverneur des Pays- Bas logea chez notre baron.
En 1744 naquit Jacques Roland, le poète Courriérois. Il était fils d’un des domestiques du château et fut envoyé à l’école.
Il chanta alternativement la Monarchie, la République et l’Empire, l’amour, la bière et le vin, les dissensions et les infortunes conjugales.
Ses chansons eurent l’honneur d’être imprimées et chantées dans les villes voisines, notarm
ment sur la place de Douai. Une maladie l’avait rendu aveugle à l’âge de dix-neuf ans et, ainsi que le fait remarquer mon oncle, s’il n’eut pas le génie d’Homère et de Milton, il fut, par compensation, comme eux, privé de la lumière.
J’ai cru intéressant de donner quelques faits de l’histoire de mon village, mais ce serait sortir de mon cadre, que de suivre plus longtemps les récits de mon oncle Boniface , qui se compliquent de plus en plus en s’approchant de notre siècle.
Mais une chose que je constate, c’est que mon oncle, en 1887, se plaint déjà de la dégénérescence des mœurs publiques comparées à celles dont il a été témoin aux jours de son enfance.
Serait-ce qu’il ne vît plus de la même façon, sorti de cette duperie des apparences qu’on appelle illusion ?
Il était pourtant loin d’être un vieillard; il n’avait que trente-neuf ans.
Il fronde vertement beaucoup d’abus dont, enfant alors, je ne souffrais pas, ne les voyant point.
Il me semblait que tout était innocence et amour.
Est-ce que vraiment le monde alors n’aurait pas valu mieux qu’aujourd’hui?
Peut-être qu’au fond, le cœur humain reste pareil et qu’il n’y a que les différences de temps et d’influences.
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Peut-être y a-t-il des périodes où des germes de vices deviennent des vertus et d’autres où des embryons de vertus s’empoisonnent et poussent en vices.
Tout dépendrait-il de la tournure que leur donne ceux qui dirigent le monde ?
Ce sont les croyances qui font les époques. Aujourd’hui on ne parle au peuple que de ses droits, jamais de ses devoirs ; c’est un lieu commun que de le constater.
On n’a jamais flatté les grands plus qu’on ne flatte le peuple.
Et puis c’est le règne de la science.
En ce moment, la science fait peut-être autant de mal que de bien ; elle désagrège le grand faisceau moral qui a conduit l’univers; elle a plus détruit qu’elle n’a reconstruit. Elle remplace les vertus par des machines, les courages par des explosifs ; elle jDOusse vers la matière où beaucoup se vautrent. Elle ne recherche j>as assez les évidences morales. Elle remettra tout en place, le jour où elle aura vu Dieu.
Heureux ceux qui naissent aux époques de foi et d’amour. Sans l’amour, point de bonté ni de bonheur. L’amour est la flamme qui fait voir le ciel.
Depuis que je me sens forcé d’aimer moins les hommes, je sens mon bonheur décroître.
Mais je ne me sens pas de haine.
HISTOIRE D’UN BOURG
Être forcé de haïr est le supplice moral que je redoute entre tous.
J’aime toujours mon Courrières et je l’en crois digne.
Il est toujours resté, au fond, honnête et lier, reconnaissant pour ceux qui ont travaillé pour lui.
Oui! je t’aime, cher village! Nous avons passé de si bonnes heures ensemble ! Tu n’abandonneras pas les saines traditions malgré l’envahissement de l’industrie qui, fatalement, doit changer une partie de tes mœurs.
Et tu resteras fidèle aux vertus d’amour familial et patriotique.
Et puis, as-tu vraiment tant perdu de ton ancienne poésie? N’aurais-je pas, moi aussi, perdu de la miene? Qui nous jugera?
Mais qui parle encore de poésie? On a bien autre chose à faire.
On n’a pas de temps à perdre aux fleurs du chemin, il faut aller, se presser, arriver!...
La poésie ! un rêve, un mensonge !...
Etais-je vraiment le jouet d’un mensonge, lorsque, à chaque retour de Paris fiévreux, retrouvant ton pieux silence, ô Courrières, et sentant vibrer en moi ta beauté, je jurais que rien au monde n’était plus grand, plus savoureux que ton humilité !
Oh ! mon âme est encore pleine du souvenir
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de ces belles journées où la poussière que soulevait le vent, vierge de tout alliage, était bien la bonne, la pure poussière du sol sacré !
Je les revois ces jours de travaux paisibles comme ceux des patriarches.
Je revois des hommes simples.
J’entends les roues enrouées des brouettes passer et repasser, jioussées par ces hommes contents de leur sort et de leur lopin de terre.
J’entends les vieilles complaintes tremblantes au loin dans la campagne, chantées par les laboureurs allant et venant, penchés sur leurs sillons.
Etait-ce une illusion, un mensonge que cette confraternité entre maîtres et ouvriers dans nos jeux, comme dans nos banquets de fête?
C’est dans les mêmes salles que des étrangers sont venus prêcher la haine et la spoliation!
En as-tu été troublé dans ton âme, et méconnaîtrais-tu tes vrais amis?
Etait-ce l’effet d’un rêve chimérique, que cette beauté rustique dont j’ai été tant de fois ému jusqu’au fond de mon cœur? Que j’ai chantée dans mes poèmes, que j’ai célébrée dans mes tableaux? Celte beauté qu’on m’a reprochée comme une complaisance, lorsque au contraire je me sentais ton impuissant interprète.
Auraient-ils raison, ceux qui représentent au
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théâtre et en peinture les paysans laids, idiots et malfaisants?
Non! poésie, lu n’es pas un mensonge!
D’ailleurs, quoi qu’il en soit, je remercie Dieu de m’avoir donné des yeux qui ont vu le Beau dans les êtres et les choses que j’ai aimés.
Loin d’avoir embelli la nature, je suis loin d’avoir exprimé le ravissement de mon ame et de mes yeux.
Après tout, mensonge ou vérité, la poésie est éternelle : elle naît avec 1 entant et elle reste pour le vieillard la suprême consolation.
Ceux qui viendront après nous ne trouveront pas son champ épuisé.
Le jeune homme la boit vivante autour de lui, le vieillard la retrouve dans ses souvenirs, moins passionnée, mais plus exquise.
Et c’est 'a travers ces souvenirs que je revois mon village, que je le retrouve dans mon coeui comme je l’ai toujours aimé.
J’ai vu la Suisse, l’Italie, l’Auvergne, les Pyrénées et leurs merveilleuses splendeurs, mais rien ne me fera oublier la volupté secrète que je dois à mon pauvre, à mon humble village.
Je me souviens que, voyageant sur la Corniche, entre Menton et Gênes, je me trouvais devant un contraste saisissant.
A ma gauche, la chaîne des Alpes maritimes
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déroulait son superbe décor, ses sommets sublimes, ses neiges éclatantes, ses torrents, ses gorges ravinées, et plus bas ses forêts d’oliviers, ses orangers en feu, et ses blanches villas, ses ruines ruisselantes de soleil; à ma droite, au contraire, s’étendait, modeste, toute modeste, une petite plaine cultivée où neigeaient les j)runiers, où courait le pampre près des pêchers tout bourdonnants d’abeilles, où les seigles et les blés se dressaient à côté des champs de choux. Au fond, une simple ligne de Méditerranée .
Là-bas mes yeux gravissaient tous les degrés du formidable et de l’altier; ici ils s’attendrissaient aux rafraîchissantes humilités de la terre.
Et je me demandais, en conscience, lequel de ces deux tableaux si différents était le plus beau. Et je ne savais que répondre.
Et je te revoyais, Courrières, dans ce petit coin de fleurs et de vie agreste. Je revoyais ta plaine clémente que l’homme enveloppe d’amour et dont les brumes transparentes semblent, à l’aurore, des attendrissements d’âmes laissées là, avec les herses et les charrues! ces brumes, dont l’aube fait des perles, parures des frais feuillages.
Oh! quand le soleil matinal, encore trouble de son profond sommeil, vient doucement ah-
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histoire d’un bourg
lumer C6S perles tremblantes dans le calice vnginal des œillettes, lorsqu’il emmêle ses rayons irisés aux branches argentées des saules dont on entend, au moindre frisson, tombei les larmes; oh! alors, que d adorables poèmes s eveillent dans le cœur !
O communion de 1 ame des etres et de 1 ame
des choses!
O prière de l’aube!
Puis, quand l’astre bien réveillé monte, jette aux blés, comme une claire fanfare, la vibrante chaleur de ses rayons, et que, tressaillant de l’elfervescence des seves, passe, dans 1 eneigie créatrice, un souffle, un soupir de passion féconde, n’est-ce pas une divine ivresse?
O chant de victoire! hymne de midi!
Et ces montées de la nuit, lorsque dans le mystère des houles obscures, le crépuscule trame encore des pans de son manteau de pourpre sur les chaumes attiédis, sur les meules bibliques et sur mille formes troublantes qui se fondent dans le songe; heure grave! heure idéale chassant toutes les misères pour ne faire apparaître que la Beauté; lorsque l’oiseau nocturne tournoie dans le ciel et que la lune regarde toute cette vie douce, dans une tranquille extase, et que de pauvres tilles, transfigurées par celte lueur de rêve enveloppant le sommeil de la Terre, enlacent leurs rondes tourbillonnantes
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et, clans la confusion de l’ombre et du mouvement, laissent deviner d’adorables visages et jettent aux étoiles leurs anciennes chansons, dont les ondes vont s’évanouir aux échos ravis ; alors que de fois j ’ai remercié Dieu d’avoir mis mon berceau au milieu de cette nature si simple d’où se dégage plus clairement l’évidence de ses grandes lois !
QUELQUES TABLEAUX