‹ Un peintre paysanChapitre 21 sur 70 · LE RAPPEL DES GLANEUSES · texte numérisé non relu

LE RAPPEL DES GLANEUSES

Dans chaque région fréquentée par les peintres, il y a ce qu’ils appellent le motif n° i . C’est celui où tout nouveau venu court d’abord pour en faire le sujet de sa première étude. Les confrères sourient sans rien dire, car ils y ont été pris eux-mêmes.

Eh bien ! ce motif est le plus banal des environs. Mais il étale pittoresquement son insignifiance et tous, à la première sortie, y plantent leur chevalet.

Ce n’est que bien plus tard, parfois après une longue expérience, qu’ils découvrent une vraie beauté à des choses qu’ils n’avaient pas crues dignes de remarque.

La pompe, les grands étalages, provoquent les exclamations enthousiastes et passagères ; la simplicité, la discrétion, la vraie grandeur pénè-

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trent insensiblement mais définitivement notre âme.

C’est pourquoi les pays les plus simples peuvent être les plus profondément beaux. Et remarquez que ce sont les plus aimés. Car, s’il arrive que des dehors magnifiques trompent les yeux et l’esprit, le cœur ne s’y laisse pas prendre.

Les Italiens, les Suisses, les Auvergnats, quittent assez facilement leurs pays si pleins de merveilleux sites ; le Breton mourra de nostalgie loin de sa lande rose et de son ciel gris et bas.

Ah! c’est que ce pays est pour l’homme un véritable ami, à sa proportion , qui s’intéresse à tous ses sentiments, qui lui parle avec attendrissement et profonde douceur, sans extraordinaire éloquence ni pompe inutile.

Et puis, où le soleil est-il le plus sublime P Est-ce lorsqu’il disparaît, sans mystère, tout petit, derrière de hautes montagnes, ou bien lorsqu’il se couche, immense, dans un champ de blé où tombe l’alouette ?

Aux pays tourmentés, dévastés, convulsés, nos effrois vertigineux ; aux cimes neigeuses nos éblouissements ; aux plaines, à la mer, aux tranquilles vallons, notre amour!

O le ciel, la mer, la plaine ! ô tout ce qui laisse voir le lit du soleil !

Mais, je le répète, si le cœur sent vite leur

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charme, l’esprit n’en comprend que plus tard la beauté.

J ai grandi a Courrieres, je m’en suis imprégné de bonne heure, mais très inconsciemment, ma pensée entraînée ailleurs dans mes aspirations inquiètes.

Mes études géographiques m’en détournaient, la lecture des voyages, tout ce que j’entendais dire des miracles exotiques.

L’idée ne me serait pas venue d’étudier des choses aussi ordinaires, aussi peu pittoresques que celles qui m’entouraient.

Et, sans le savoir, cependant, comme une plante suce les sucs de la terre, je me nourrissais de ces lignes, de ces effets, de ces couleurs, qui semblaient ne pas occuper mon esprit.

Il a fallu 1 étude des chefs-d’œuvre de l’art, le séjour des grandes villes, l’analyse des pays compliqués pour entrevoir le sublime simple.

La puissance de l’antithèse éclaire et détermine la pensée.

Je n ai compris la beauté tranquille des scènes rustiques qu’après avoir passé par l’horreur des scènes mélodramatiques, on l’a vu dans la Vie <T un Artiste.

C’est dans des conditions analogues que j’ai conçu en 1 85ÿ le Rappel des Glaneuses du musée du Luxembourg.

Je crois être le premier qui ai peint la figure

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humaine aux dernières lueurs du crépuscule. Je ne connais aucun tableau de ce genre avant celte date antérieure à Y Angélus de Millet.

Voici comment j’y ai été conduit par un saisissant effet de contraste.

On sait dans quelles fulgurations aiguës le soleil, à travers les chênes tourmentés, éclate sur les roches moussues de la forêt de Fontainebleau et s’exaspère au milieu des effondrements du sol convulsé.

J’étais à Marlotte.

Je faisais une étude de la Gorge-aux-Loups aux halliers sauvages où parfois rampent des vipères.

Depuis plusieurs jours je respirais cette sorte d’horreur poétique des hautes futaies à la nuit éternelle et tragique que déchirent, par endroits, des coups de soleil suraigus comme des éclats de lumière électrique.

Je ne sais rien de plus majestueux. C’est superbe !

Mais cette sorte de joie acerbe qui m’avait violemment secoué, dégénéra bientôt en tristesse vague. J’en éprouvais comme un malaise physique qui me troublait profondément.

Un soir, je quittai mon étude, l’esprit sombre et las. Et, m’étant engagé dans les champs, je me sentis gagné par une voluptueuse sensation de délivrance et d’apaisement.

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