‹ Un peintre paysanChapitre 23 sur 70 · LES SARCLEUSES · texte numérisé non relu

LES SARCLEUSES

Il est des bonheurs fortuits où la nature fournit au peintre un tableau tout fait; de sorte que 1 interprétation, toujours nécessaire, y est absolument inconsciente.

Un jour, sur un étroit sentier, je gravissais d’un pas distrait un talus montant vers une vaste plaine et, lorsque mes regards eurent à peine dépassé le niveau de son plan, je fus tout à coup en présence d’une scène muette et qui, tout humble, m’apparut d’une grande beauté.

C était le soir. Le soleil, large et rouge, h demi coupé par l’horizon droit et bas, se couchait dans l’herbe.

En silhouette sur le ciel d’or et de feu, un groupe de sarcleuses, les bras tendus pour arracher les chardons et l’ivraie, se traînait à genoux, prosternant sur le champ de blé vert ses faces nimbées par la transparence rose des capuches violettes, comme pour adorer l’astre fécondateur.

Car ces femmes semblaient en prière, frémissantes sous le bleu zénith, dans leur ombre

QUELQUES TABLEAUX

froide, les bords de leurs contours baignés par l’auréole enflammée.

A deux pas, une jeune fdle, détachée du groupe, appuyée sur ses reins, redressait son corps svelte dans des reflets célestes, longue et souple, toute entière sur le fond d’or. Ainsi une plante accablée par la sécheresse du jour, se relève à la fraîcheur du crépuscule.

Dans le recueillement de l’heure silencieuse, l’inexprimable douceur des choses éveillait un frisson religieux.

Le tableau était complet : largeur de lignes, intensité de l’effet, caractère, richesse et simplicité.

Pas un détail ne gênait, pas un ton ne faussait l’harmonie.

C’était comme une transfiguration naturelle du jdus humble des travaux.

Nulle part je ne me suis senti plus près de Dieu, nulle part je n’ai mieux compris que le travail est une prière.

Tel fut le point de départ de mes Sarcleuses. Mais que les tableaux restent loin de la vision qui les a inspirés !...

QUELQUES TABLEAUX

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