‹ Un peintre paysanChapitre 25 sur 70 · ORAGES AUX CHAMPS · texte numérisé non relu

ORAGES AUX CHAMPS

Les orages, au village, ont une grande solennité tragique.

C’est une universelle épouvante qui s’empare des animaux, et 1 on dirait meme, des arbres et des objets inanimés.

On sent que l'a tout est menacé.

Je me souviens que, dans mon enfance, j’ai été extrêmement impressionné à la vue d’un arbre foudroyé.

C’était un vieux tremble que nous apercevions de notre cabinet d’étude, à travers les vitres de couleur.

Il dominait les autres arbres de toute sa belle tête verte et, comme il était à l’entrée du bois, nous pouvions le voir tout entier.

C’était pour mes frères et pour moi un ami de tous les jours qui amusait nos regards pendant nos vagues paresses d’écoliers. Hiver comme été, nous le regardions lutter et se tordre dans les ouragans.

Cette fois, nous avions vu fondre sur lui le gros nuage noir et le vent furieux le secouer comme une herbe, brisant et emportant des rameaux échevelés ; nous avions vu l’éclair sinistre et l’effroyable serpent de feu.

Puis, l’orage apaisé, nous étions allés voir... Secouant encore ses larmes, le pauvre arbre supplicié avait une large blessure le long du tronc, ouverte jusqu’au cœur.

La violence du coup avait jeté au loin des débris du malheureux tremble.

Bien des années plus tard, un terrible orage fondit sur Courrières.

C’était vers la fin de juin 18G1.

Nous partions, un après-midi, en joyeuse partie de plaisir, vers Arras d’abord, nous joindre à divers amis avec qui nous devions, le lendemain, aller au village de L... aux confins

Q DELOUES T A JS L E A U X

de la Picardie, où nous attendait une fête depuis longtemps projetée.

Nous quittions Courrières par un temps très lourd; soleil brûlant, aucun souffle dans Fair.

Bientôt nous vîmes se former, à l’est, cet amas aggloméré de nuages éclatants et cuivrés, aux contours nets comme ceux des glaciers ; foyer électrique que nous nommons ici -fleurs d’orcuje.

Stagnant dans une immobilité morne, cela ne tarde pas à s’ébranler, se soulève et vient vers nous, dévorant peu à peu l’azur.

Dans ses flancs éclatent des lueurs de feux de peloton.

Et cela nous arrive, grandit, se transforme; masse colossale maintenant, d’un bleu noir où nagent des blocs d’un blanc livide.

Bientôt plus d’horizon, rien que le rideau noir; un grondement sourd où éclatent des tonnerres aigus. Puis le vent nous enveloppe dans son tourbillon; tout fume, des brins de paille courent dans l’air, quelques grêlons cinglent la terre et rebondissent; tout tourne en ouragan et s’envole dans une sorte de terreur tragique presque voluptueuse.

Nous arrivons à Arras.

Sous les lourds nuages de plomb qui fuient au loin, l’éblouissante lumière d’un soleil d’acier éclaire vivement les tours et les remparts.

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Notre impression s’enfuit aussi et il ne nous en reste que juste assez pour mieux jouir de la partie de plaisir du lendemain.

Elle fut charmante.

J’ai conservé le souvenir d’une adorable journée tout ensoleillée, pleine de rires et de chansons dont s’égayaient cinq ou six voitures qui nous emportaient à travers les clairs et ombreux villages de l’Artois. La jolie commune de L. . . était en fête.

Un excellent dîner nous attendait, dans le parc, sous les grands arbres du château dont nous étions les hôtes choyés et grisés de celte ivresse du sans-gêne que l’on ne goûte entière qu’aux champs.

La mousse du champagne nous monte au cerveau et exalte de plus en plus nos imaginations dans l’effervescente odeur des foins et dans le cordial parfum des chênes qui planent sur nos têtes.

On a laissé entrer dans le parc les gens du pays; des jeunes filles circulent dans l’herbe et hasardent vers nous des regards curieux et charmants.

J’en vois de si brunes et de si précoces dans leur extrême jeunesse, que je ne me crois plus dans le Nord et que le rêve m’emporte aux chaudes latitudes, aux pays enchantés.

Car la nature avait pris un éclat fabuleux à

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travers cette folle gaieté de trente à quarante jeunes gens, tous ayant laissé derrière eux les soucis et les préoccupations coutumières.

Je trouvai même dans ce fortuné village que je ne voudrais pas revoir, car l’illusion tomberait avec le charme adorable du souvenir ; j’y trouvai dans l’herbe, sous bois, une plante merveilleuse que depuis j’ai recherchée partout et en vain, dont la fleurette ressemble à s’y méprendre à une mouche.

Puis ce fut le départ, dans les rougeurs du couchant, aussi gai que l’arrivée.

Le lendemain, ayant quitté Arras, nous suivions, par le même beau soleil, la route du retour.

Et comme, arrivés à une montée, nous étions descendus de voiture pour soulager les chevaux et que nous allions tout en causant du plaisir de la veille, nous rencontrons des ouvriers qui revenaient de chez nous.

Nous leur demandons des nouvelles du pays.

Voici leur réponse :

« Courrières est ruiné; il n’y a plus un épi debout, plus une vitre aux maisons ! »

Cela était vrai pour moitié du moins.

Lorsque nous fumes en face du désastre nous ne pûmes retenir nos larmes.

Au départ, la terre étalait à nos yeux les plus riches promesses : des blés lourds et droits sur

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leurs tiges, des orges, des avoines superbes, des betteraves du vert le plus plantureux.

Plus rien, maintenant.

C’est un horrible hachis. Tout est pilé et tordu. Les arbres effeuillés jonchent de mille branches cassées la terre limoneuse, criblée d’innombrables petits trous comme la face d’un varioleux, encore couverte de froids amas de grêlons non complètement fondus.

Les habitants n’étaient pas revenus de leur terreur.

Ma femme me raconta que pendant plus de deux heures le village avait été plongé dans une horrible nuit où blêmissait, à chaque instant, le feu livide des éclairs, où, dans un grondement formidable et continu, crépitait le tumulte assourdissant des grêlons, gros comme des œufs, qui cinglaient les toits, saccageaient les vitres.

Dans notre cour, ainsi qu’un signal d’alarme d’autant plus effroyable qu’il restait mystérieux, les durs amas glacés frappaient, à coups redoublés, le cordon de notre sonnette qui tintait, éperdue, comme secouée par le désespoir.

Je me suis contenté de faire quelques esquisses d’orages. Mon frère Émile a exécuté dans ce genre tragique plusieurs tableaux dont le plus important parut au Salon de 1 864 - J’ai revu dernièrement, après de longues années, celte toile quej’ai pu juger, d’une façon désintéressée,

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comme une chose à peu près oubliée et étrangère a ma famille. J en fus extrêmement frappé.

G est un épouvantable ouragan qui déracine les arbres, qui verse les moissons, fait fuir les paysans et dont le ciel est une trombe blanche du plus terrible effet.

Ce tableau est accroché à la plus belle place du musée d’Arras dont il est l’honneur et où je regrette qu’il ne soit pas davantage visité.

Je crois qu’il serait difficile de rendre avec plus de vigueur et d’émotion vraie la rage des éléments déchaînés. Malheureusement, dès son apparition, ce tableau, qui eût fait sensation, se trouva placé à une hauteur où il perdit son importance et une grande partie de son effet. Malheureusement aussi, mon frère a oublié de le comprendre dans ses envois à l’Exposition universelle de 1867.

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