UNE BAIGNEUSE UNE GARDEUSE DE DINDONS
Après un long séjour à Paris, deux mois passés dans l’agitation des nerfs, je suis rentré dans ma solitude.
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A l’excitation fébrile, succèdent la tranquillité des choses, le silence recueilli où d’ordinaire je retrouve le voluptueux repos de l ame. Cependant, cette fois, je ne sais quel trouble me poursuit jusque dans ma retraite isolée.
Mes succès, très vifs, m’avaient dérouté. J’étais décoré. Les grands critiques d’art ne m’avaient point ménagé leurs plus chauds éloges. J’en étais étourdi.
Mais étaient-ce bien les trompettes de la renommée qui retentissaient encore à mon oreille, quoiqu’il y eut des trompettes d’or P
Le vicomte Delaborde, Burger, Castagnary. Maxime Ducamp, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, avaient évoqué de bien grands noms à propos de mes modestes tableaux : « Théocrite, Virgile, Buth, Cérès, Fornarina rustique )).
Comment oublier cette brillante galerie qui me regardait?
Et puis avais-je bien mérité ce grand succès? Dans tous les cas, ne fallait-il pas l’appuyer en poussant plus loin ces qualités que l’on avait peut-être vantées trop facilement; réaliser des promesses que l’on s’était peut-être trop hâté d’accepter comme des réalités?
Le succès est dangereux, il pousse à un excès d’audace ou de timidité. Son allégresse tourmentée est l’ivresse d’un poison.
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Et je fus pris de cette crise morale si énervante, la soif de l’impossible, la recherche du fameux chef-d’œuvre.
Je fus pendant quelque temps très troublé cle cette surexcitation dans le vide.
Oh ! qu’il vaut mieux, pour un artiste, s’ignorer et travailler avec bonheur et sans ambition, à satisfaire son amour de la Nature et de l’Art !
L’Idéal aime les simples et vient à eux, mais il ne se laisse pas approcher par ceux qui le traquent dans une chasse désordonnée.
Je ne rêvais plus que le grand style.
Je me demandais si le genre rustique pouvait m’y conduire.
Je cherchai ailleurs.
Je ruminais des sujets d’histoire ou de religion. Je m’enfonçai dans Homère, Eschyle, Shakespeare et la Bible. Je ne dessinai plus que des vierges, des Christ, des druides, des Ruth, des Vercingétorix.
Je ne tardai pas à m’apercevoir que je ne pouvais les animer de ce sentiment de vie que j’aime avant tout.
Alors je voulus peindre des nus.
Le chef-d’œuvre de la création n’est-ce pas le corps humain?
Je rêvai la femme; j’ai toujours rêvé la femme.
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Mais il ne fallait pas songer à trouver ici des modèles pour le nu.
J’allai à Gand, le berceau de mes premières études.
J’y peignis une Baigneuse, qui me donna des espérances, des déceptions, et finalement ne lut qu’un demi-succès.
Il est vrai que je n’avais trouvé que de laids modèles auxquels il me fallait faire trop de corrections.
Et tout en modelant ma baigneuse, je revoyais en imagination mon Artois et ses villages charmants.
A cette créature que la débauche a fanée et qui exhibait sa triste et fiasque nudité, je comparais ces jeunes filles aux carnations fermes qui peuplent nos champs.
Je les revoyais sous les chaumes, à l’ombre des grands ormes, le long des cours d’eau; ou, par les saules, conduisant leurs troupeaux, dans la verdeur et la fraîcheur.
Et j e revécus leur paix sereine et je revins à Courrières guéri de mes rêves creux.
Mais je fus bientôt appelé dans une province que je ne connaissais pas, le Médoc.
M. le comte Duchâtel, qui avait acheté mes Sarcleuses, désira un pendant à ce tableau et me commanda des Vendanges.
J’allai donc à son château de Lagrange. Mais
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la vie de château est peu propre à l’inspiration rustique et les études que j’en ai rapportées ne sont pas parmi mes meilleures.
En revenant, je fis un détour par le Languedoc et la Provence, et je dois à ce passage clans le Midi un de mes tableaux qui fut avantageusement apprécié, au Salon de i864 : la Gardeuse de Dindons.
Le journal /’ Autographe m’en ayant demandé un croquis accompagné d’un spécimen de mon écriture, je lui envoyai la légende suivante, expression d'un souvenir :
« Elle était immobile, assise sur un morceau de rocher, le regard perdu dans le ciel. Un peu plus loin quelques dindons picoraient dans 1 herbe, et, à travers des touffes de tamaris, la Méditerranée dessinait uneligne bleue. Je passai à côté de cette étrange fille sans qu elle daignât me regarder. Je la contemplai quelque temps, mais, comme la chaleur était extrême, je revins au village par le chemin des oliviers. »
Qui le croirait, ces quatre phrases si ordinaires, me valurent mon premier succès littéraire.
Dans une lettre à Mme Breton, datée de Paris, 7 mai i864, je copie ce passage :
(( Les quelques lignes de l’ Autographe ont été très remarquées. Je ne m’attendais guère à ce nouveau genre de succès. On trouve que ça
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ressemble à du Lamennais. Jean Rousseau du Figaro m’a demandé où j’avais pris cette citation, ne voulant pas croire que ce fût de moi.
« Mardi dernier j’ai dîné au boulevard des Italiens à côté de Théophile Gautier. Il croyait ces lignes de George Sand. Je m étonnai qu il y attachât quelque importance; il me répondit: « On n’écrit pas mieux ! »
« Décidément peut-être un jour m’appellerat-on à Paris, comme on le faisait au collège, l’artiste poète. »