‹ Un peintre paysanChapitre 27 sur 70 · CRISES DE L’AME LA FIN DE LA JOURNÉE · texte numérisé non relu

CRISES DE L’AME LA FIN DE LA JOURNÉE

J’ai conseillé aux artistes de voyager mais d’avoir une bonne retraite pour nourrir leurs pensées.

Oui, je crois que c’est dans l’isolement, en pleine nature, que l’artiste fait son meilleur travail d’assimilation et d’épuration et qu’il trouve toute la liberté nécessaire à ses élans créateurs.

L’âme fuyant les secousses tumultueuses dans un abri tranquille et sain (qu’on me pardonne

QUELQUESTABLEAUX

celte comparaison vulgaire), se clarifie comme un liquide qui repose.

Toute la tourbe tombe au fond du vase. Car l’âme la meilleure a sa tourbe aussi que remue le ferment des passions. C’est alors que ce miasme moral, le spleen, noircit le cerveau jusqu’à assombrir les yeux.

Paresse qui paralyse les ressorts, découragement de l’impuissance de vouloir, douleur, lassitude, fermentations morbides, quelle tourbe!

Et l’on dit : « Cherchez les distractions, la solitude exaspère l’ennui. — En effet, pensezvous, la fraîcheur des champs, la pureté céleste de l’azur, odieuse ironie ! ))

Il faut des distractions, mais lesquelles? Estce l’étourdissement de la vie mondaine que vous irez chercher ? Hélas ! rien de plus creux !

D’ailleurs, vous qui fuyez comme la peste les distractions abominablement fastidieuses que procurent les sots et les désœuvrés même spirituels, vous vous sentirez plus isolé à Paris qu’ailleurs.

Les seuls hommes capables de réconforter votre sève morale, ne s’y rencontrent pas aisément ; ils fuient le monde et travaillent enfermés chez eux.

On ne peut pas non plus être toujours au café, dans les théâtres ou dans les musées. L’enseignement des maîtres et de la scène ne suffit pas

QUELQUES TABLEAUX

à celui qui cherche à exprimer la vie à sa façon .

Allons ! travaillons ; fouillons la nature !

Mais on est malade, moralement du moins, on n’en a pas la force.

Eh bien! allons nous asseoir au coin d’un bois, muni d’un livre aimé ; tantôt lisons, puis, laissant errer nos regards au hasard, attendons, respirons l’air pur et sain, regardons l’infini dans le silence en suivant le vol de l’oiseau ou de l’abeille qui passent. Cependant n’écoutons pas trop complaisamment notre paresse; fatiguons notre corps comme le paysan ; puis essayons un effort ; mettons-nous à l’élude de n’importe quel motif. Le plus insignifiant pourra peut-être tout à coup nous intéresser.

D’ailleurs tous nous écœurent!

Allons! travaillons! surmontons notre dégoût.

Et la tourbe bientôt se précipitera au fond du vase et toute notre âme en sera éclaircie et, de cette tourbe, comme la fleur de l’engrais vil, va jaillir l’idée pure, fécondée par l'inspiration divine dans une réaction d’amour.

Amour des choses ingénues dont les émanations vivifient nos âmes, amour des êtres simples, amour du Beau, amour du Bien, amour de Dieu !

La création procède de l’amour.

Plus de paresse! c’est maintenant le travail ardent, le travail qui chante!

QUELQUES T A B L EAUX

01a joie de produire! Enthousiasme!

Allégresse des insomnies fécondes !

Réelles et chimériques, je les ai connues ces heures de découragement suivies de ces joyeux retours.

J’ai porté par les champs le poids de mes doutes et de mes inquiétudes.

J’ai connu la paresse maladive aux malsaines langueurs.

J’ai passé de longs après-midi, couché dans 1 herbe, au pied des arbres, les regards alanguis, perdus dans des images désenchantées, dans de mornes nuages, dans l’azur odieux!

Tout se décolorait et semblait livide : ces longues allées de peupliers pâles qu’un vent monotone remuait ennuyeusement, ces blêmes marguerites douloureusement balancées dans l’herbe sèche avec un frémissement lugubre, cette rivière qui traînait tristement ses eaux plombées où de petits baigneurs précipitaient leurs sauts dans mille éclaboussures de soleil.

Tout ce qui aurait du me réjouir, m’ennuyait, jusqu’à cette moissonneuse qui passe (heureuse, elle!), s’éloigne et va bientôt disparaître, visible au mouvement seul, comme un point qui flotte au fond du morne horizon; jusqu’au soleil qui, insensiblement, se dore pour étendre bientôt sur la plaine (ô poésie inutile!) son grand manteau

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quelques tableaux

vermeil ; jusqu’à la grande faneuse qui se repose, là-bas, toute droite, le menton dans la main, le coude au râteau, et dont le front liâlé s’empourpre aux rayons du soir .

O crise de l’âme! agitation de la nuit stérile après le trouble de la journée !

D’où vient cet ennui? D’où vient ce noir dégoût qui vous prend au moment où tout le monde dit autour de vous : « Quel homme heureux! »

D’où vient-il?

Est-ce insensibilité du cœur épuisé par l’ambition du rêve insatiable? Est-ce le sentiment de notre faiblesse devant la splendeur divine? Estce celui de la fragilité et de la vanité des choses adorées ?

Est-ce orgueil? remords? C’est tout cela ensemble ; ce sont les mauvaises herbes après la moisson.

Après les enchantements de la Voyelle ce sont les éternels pains d’épice bleus !

C’est une courbature du cerveau.

Et je me suis laissé aller au repos comme le champ en jachère.

Je croyais la source de l’inspiration à jamais tarie; non, ce tourment nourrissait peut-etre un progrès en germe.

La tourbe est tombée au fond du vase et l’idée s’en est nourrie.

QUELQUES TABLEAUX

L’inspiration renaît, ramenant le travail et aussi la joie d’être, et la clarté des yeux.

Et je revois ce que je n’avais j3as vu. . . et voici que revient la grande faneuse (oh ! bien belle à présent!) qui se repose là-bas, toute droite, le menton dans la main, le coude au râteau, et dont le front halé s’empourpre aux rayons du soir.

Et je fais la Fin de la journée.

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