ITALIE! ITALIE
« L Italie ! l’Italie ! Allez en Italie ! me criaient mes amis. Il n’y a que lTtalie ! »
J’en avais la nostalgie prématurée.
J’en rêvais la nuit.
L’obsession était si forte que je n’avais plus le loisir de regarder mon pays .
Aujourd’hui c’est l’Algérie et le musée de Madrid dont on dresse l’incomparable mirage devant mes yeux.
Mais je ne m’en laisse plus troubler.
Je suis trop vieux pour voyager au loin et, persuadé qu’il ressemble à la réalité, je me contente du mirage que, d’ailleurs, je puis, immense avantage, prendre et laisser à volonté, sans jamais de fatigue.
Donc, n’ayant plus de repos tant que je n’eusse vu les merveilles transalpines, je fis mon voyage d’Italie.
Ce fut tout le temps un éblouissement, si rapide qu’il me serait impossible d’en faire le récit. C’est pourquoi je n’en ai rien dit dans la Vie d’un Artiste .
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Point de surprises cependant.
Je l’avais si bien pressentie, cette Italie, je la voyais si bien d’avance, que je ne trouvai guère de différence entre l’effet réel et le mirage qui l’avait précédé.
C’était une première dont je connaissais depuis longtemps la répétition générale, jusque dans les détails.
Est-ce que j’ignorais les bouquets de fleurs qui me seraient jetés, en traversant les petites villes de la Corniche, par ces belles mendiantes qui poursuivent les calèches et dont la main banale vous fourre des poignées de roses jusque dans l’entournure de votre gilet? Est-ce que je ne m’attendais pas à la main tendue des douaniers qui demanderaient un pourboire bien que rien dans ma malle ne fût soumis à 1 impôt de la frontière ?
Ne savais-je pas que Gênes est une admirable ville dont les palais sont invisibles 'a cause de l’étroitesse des rues ; que la saleté des bourgades est très romantique et j’avais depuis longtemps , avec Henri Heine, affronté les regards assassins de (( ces grands yeux italiens » braqués derrière les barreaux de fenêtres étroites comme des meurtrières. Il m avait aussi révélé la ravissante souplesse de misérables lambeaux de colon suides formes d’une beauté antique; les élèves paysagistes de la villa Médicis m’avaient montré
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tous les rochers de la sublime campagne de Rome, et je savais par cœur les pèlerins de San Martino à genoux devant Saint-Jean de Latran sur l’infini d’un fond plein de nobles ruines ; j’avais compté les rides parcheminées de leurs vieilles femmes et admiré l’ambre velouté qui teinte les grands traits des jeunes filles aux yeux de gazelles; j’étais, d’avance, fatigué de ces rôdeurs de rues en chapeau pointu ; de leur manteau relevé sur l’épaule, de leurs yeux sauvages et sombres, de leur face plus pâle dans les buissons d’une barbe sombre comme la nuit.
Ne savais-je pas que les seuls costumes de Romaines, après ceux que j’avais vus en passant au boulevard de Clicliy, je les retrouverais étalés sur les marches du Capitole, moins nombreux, mais aussi portés par des modèles?
Léon Gozlan m’avait autrefois mis en garde contre les mauvaises copies qui dans certaines galeries remplacent les originaux, secrètement vendus à l’étranger.
Pour me résumer je dirais que si j’avais à écrire mon voyage, je le ferais plutôt en évoquant mes pressentiments que mes souvenirs.
Aussi ce fut de l’enthousiasme, mais de l’enthousiasme prévu, qui m’exalta devant les merveilles de Pise, de Venise, de Vérone, de Florence et de Pérouse. Je dois peut-être faire exception pour Assise qui dort son muet som-
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meil mystique dans ses murs de marbre gris et qui me laissa une impression profonde et inattendue.
J’arrivai à Rome au commencement du printemps 1870, lors du fameux concile qui réunissait dans la ville sainte plus de huit cents évêques.
Et pendant que ces prélats se pressaient sur la place Saint-Pierre dans leurs carrosses dorés, allait s’ouvrir, en notre France inconsciente, le plébiscite que devait bientôt suivre la fatale et néfaste guerre dont nous saignons encore.
Certes, je n’avais pas l’esprit aux désastres lorsque j’assistais aux mille bouquets des feux d’artifice qui illuminèrent Rome pendant cette semaine de Pâques.
Le magnifique panorama de Naples me parut aussi revu.
Mais, par exemple, je ne me serais jamais figuré l’ascension du Vésuve.
Cette montagne célèbre je l’ai regardée, de la route, pendant toute une heure sans la deviner.
Elle m’est apparue au moment où je n’y songeais pas et, longtemps, je la suivis des yeux, là-bas, tout au loin, au-dessus des pampres flottants de la campagne plate, petit cône où semblait s’accrocher un nuage, un persistant et entêté petit nuage, blanc flocon de ouate.
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(( Qu’est-ce cela P demandai-je à mon voisin de wagon qui s’écria :
— Comment? mais c’est le Vésuve ! »
Le Vésuve, c’était lui!
Je le vis peu à peu grandir avec son fidèle panache, la cime seule baignée d’une constante lumière, tandis que ses flancs de lave noire semblent retenir une ombre éternelle sous un ciel sans nuage; car son piton de soufre jaune clair, de même qu’un cliamp de colza en fleurs, fait comme du soleil dans le soleil même.
Ou’il est magique ce Vésuve, le pied couvert des rousses vignes de lacryma-christi, avec ses zones désertes de cendres et de scories d’où surgit parfois, tout à coup, un fantastique gnome qui vous fête, au passage, d’un air de mandoline; avec son sommet de soufre où comme des pierreries brillent des cristallisations multicolores ; avec ses jets de fumée qui brûlent vos semelles et qui vous étoufferaient si, par instants, vous ne vous jetiez à terre, le mouchoir à la bouche ; enfin avec son cratère, cette immense gueule d’enfer !
Mais si le Vésuve fut la grande surprise du voyage, la chapelle Sixtine et les chambres de Raphaël en furent la plus haute émotion d’art.
L’espace me manque pour essayer d’en dire les beautés.
Je me contenterai de transcrire ici une im-
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pression que j’ai écrite, avant ce voyage, il y a vingt-sept ou vingt-huit ans, à propos des trois plus grands génies de l’art italien.
Je commence par Léonard de Vinci :
« Je trouve que ce génie a uni à l’extrême puissance la plus angélique suavité.
« En effet, quoi de plus tendre, de plus adorablement caressant que ses madones et en même temps quoi de plus résolu, déplus énergique, de plus affirmé que le trait de sa peinture ?
« Comme il sait conserver l’accent des formes tout en les faisant passer par une dégradation infinie de plans et de demi-teintes ! Comme par la douceur extraordinaire de cette profusion habilement ménagée de demi-teintes, il sait accrocher fermement, et juste à sa place, le point le plus lumineux comme le plus sombre! comme à propos il creuse une paupière avec la netteté du burin et noie un regard ! Comme il sait perdre les détails inutiles et appuyer sur les traits expressifs !
« Quel fini et quelle largeur!
« Observez ce contour qui semble une ligne droite tant il est pur, vous y trouverez tous les accents et les inflexions de la nature.
« C’est la science, le sentiment, l’énergie et la suprême douceur.
« Raphaël, lui, a la grâce unie à la force dans la plus extraordinaire fécondité. Les qualités du
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premier se rapprochent davantage de l'ordre moral, celles du second ont quelque chose de plus plastique.
« L’un a fouillé plus à fond les secrets de lame, l’autre a poussé plus loin l’épanouissement de la forme. L’un excite plus de passion, l’autre plus d’admiration.
« Léonard montre le sublime du sentiment, son génie éclate surtout dans ses têtes ; les gestes de ses personnages n’ont pour hut que d’exprimer l’entraînement qui les anime ; Raphaël a l’imagination moins profonde mais plus abondante : les mouvements de ses figures ont la double fin de rendre les affections de l’âme et le développement rythmé du corps humain.
« S’il a parfois exagéré cette dernière qualité, tandis que ses premières œuvres sont plus naïves, c’est que, lui-même, il a été inquiété par ce titan de Michel- Ange. Michel-Ange c’est la colossale figure qui joint à des proportions surhumaines une audace plus extraordinaire encore.
« Son art est un défi.
« Génie excessif en tout, il atteint les plus hautes régions de la pensée, il lutte avec le Créateur, car son ambition est d’agrandir la Création et d’ajouter à l’œuvre de Dieu.
« Il s’empare de la Nature et la fait plier à sa merveilleuse domination .
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(( L’œuvre de Michel-Ange semble une protestation contre la faiblesse de l’organisme humain.
« Son art est violent, car c’est un combat ; il est sauvage et terrible parce que, comme celui du Dante, il part d’un cœur désenchanté.
« La contemplation d’un homme si exceptionnel étonne et féconde l’âme.
(( C’est un Titan vainqueur qui n’a pas chancelé au bord des abîmes ; mais de grâce ne l’imitez pas !
« Dieu sait dans quelle chute retentissante il a entraîné presque toute l’école Italienne qui a voulu le suivre en ses hauteurs vertigineuses.
« Nos pères étaient saisis de crainte à l’apparition d’une comète qu’ils considéraient comme le présage funeste d’un désastre.
« La science a fait justice de cette ridicule superstition.
« Mais lorsqu’un génie extraordinaire éclate au ciel de l’art, comme cette comète, éblouissant, et soudain en sa marche hors des lois ordinaires, alors on peut s’attendre à cette sorte de désastre qui s’appelle décadence.
« D’où cela vient-il?
« Pourquoi ce vif flambeau qui devrait éclairer les hommes dans leur marche ascensionnelle vers la beauté, a-t-il au contraire pour effet de les aveugler? C’est qu'ils font comme les insectes
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qui vont se brûler aux chandelles ou comme de maladroits pilotes qui courent échouer contre un phare ; c’est que les artistes se laissent absorber par la flamme du génie, au lieu de poursuivre leurs recherches personnelles dans le champ que sa lumière éclaire, dans l’insondable Nature. »
LA GUERRE