‹ Un peintre paysanChapitre 30 sur 70 · A PAYE T · texte numérisé non relu

A PAYE T

J’ai parlé de ces jours décolorés où le spleen assombrit tout et où l’azur du ciel, lui-même, semble odieux.

Je me retrouve à un de ces jours néfastes et livides malgré un beau soleil de fête et, cette fois, cela ne vient pas des chimères de mon imagination .

Je suis en Bretagne, j’assiste à un pardon.

La foule se presse autour d’une vieille chapelle absolument perdue dans une sorte de désert : des dunes nues, des rochers; ça et l'a, quelques carrés pierreux contenant un peu de terre végétale couleur d’amadou, entourés de ces murs bas, faits de cailloux jetés sans soin.

LA GUERRE

Une seule maison isolée sous un bouquet de chênes.

Le petit clocher, bien breton, regarde la mer qui, à deux pas, bondit furieusement et écume sur les falaises d’une petite anse sauvage et tout à fait inabordable.

Sauvage aussi, cette foule muette de beaux et sombres paysans, de marins bronzés par le vent, robustes de corps, venus ici dans leur foi superstitieuse.

Le clair soleil rayonne au fond du ciel uniformément pur. Tout resplendit et pourtant tout me semble morne comme un muet désespoir.

Je sens mon cœur en proie à une de ces tristesses infinies que rien ne peut exprimer et que l’on n’avoue pas, tant le découragement paralyse les ressorts de l’âme.

D’ailleurs je sens en moi un malaise physique, très vague, très poignant, un de ces avant-coureurs de maladie, pires que le mal lui-même, parce que leur mystérieuse angoisse s’attaque à un corps dans toute sa force pour en souffrir.

Pourquoi ce crêpe funèbre sur tout cet éclat de jour?

Est-ce une amère illusion !

Non! je ne rêve pas* Nous sommes à l’été 1870. La guerre est déclarée.

LA GUERRE

Tous ces jeunes gens, chair à canon!

Combien de ces femmes vouées aux larmes !

La paix de cette chapelle, dérision !

Dans cet océan qui gronde, je crois entendre la fureur de l’orgie sanguinaire. Le bruit des paquets de mer dans les grottes, c’est le canon !

C’est chaque fois comme un boulet qui me troue la poitrine.

Et ce n’est pas une vaine comparaison.

Non! combien la mitraille horrible faucherat-elle de ces membres qui se prosternent pieusement, de ces mains jointes pour la prière!

Le lendemain je tombai malade.

O rage ! Dans un lit banal d’hôtel j’apprends, de mon médecin, la première défaite !

Et puis c’est la longue et lamentable suite des catastrophes dont chacune retarde ma guérison.

Et, malgré tant de désastres, comme le désespoir espère toujours, nous attendions encore cette impossible victoire qui devait tout changer.

Et puis ce furent les hébétements, l’abrutissement de la débâcle, du failli qui s’étourdit, les horribles jeux de mots d’une sanglante gaieté qui grince des dents, la folie et la lugubre chasse aux espions.

Je ne faisais plus de peinture , je n’en avais

LA GUERRE

plus le courage; mais je jetai des cris rimes comme si la fureur de mes strophes allait repousser l’ennemi.

Nous apprenons qu’il approche de Courrières. Il faut y être. Gomment y aller P

Toutes les voies sont coupées sauf les côtes normandes.

Nous partons. Nous sommes tout le temps talonnés parla guerre. On raconte qu’on a tiré sur des trains de voyageurs.

Nous arrivons à Rouen.

J’ai l’imprudence de demander le musée!...

« Le musée, en un pareil moment ! me dit-on : vous êtes un espion ! »

Nous eûmes toutes les peines du monde à prouver le contraire .

Nous-mêmes nous en voyons, des espions.

Un monsieur à l’hôtel a des allures mystérieuses... Il n’a pas inscrit son nom sur le registre... Nous le revoyons à la gare... Décidément il a un air... « Qu’en pensez-vous, chef de gare ?... — Oh ! je le surveille !... »

Partout c’est l’affolement. Tout le monde est stratégiste, trace son plan, voudrait diriger la campagne. On ne parle que de trahison!

Je ne m’arrête pas davantage aux incidents de ce voyage agité.

Nous arrivons à Car vin, à une lieue de Courrières .

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Nous y retrouvons les gens du pays.

Ils doivent sans doute partager nos transes : les Allemands sont à trois lieues !

Mais non! On dirait un dimanche ordinaire. On joue aux cartes, au billard, on fume tranquillement.

((Il n’y a plus que les vieux, me dit-on, tous les jeunes sont partis ! Mais hast ! on y est ! On en rit ! A la guerre comme à la guerre ! «

On brouillard de tabac enveloppe toutes ces têtes diffuses, singulièrement douces à côté des types sombres et sauvages auxquels notre long séjour en Bretagne nous avait habitués.

Je n’ai jamais eu davantage la sensation de la placidité du Nord.

Mon frère Emile a fait mieux que des ïambes, il s’est engagé, quoique marié et j)ère.

Les mobilisés des cantons de Lens et de Carvin l’ont nommé leur commandant et il forme son bataillon à Lillers.

Je me rappelle qu’étant allé le voir dans cette ville et pendant que je dînais au café avec les officiers du bataillon, nous fûmes surpris de constater, en plein midi, une obscurité incompréhensible puisqu’il n’y avait aucun nuage au ciel.

Nous sortîmes pour nous en rendre compte.

C’était une éclipse de soleil. Personne ne s’y

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LA GUERRE

attendait et nos journaux ne l’avaient pas annoncée. Il s’agissait bien d’éclipse alors!

Après la bataille de Bapaume les Allemands reculent un peu. Ils ont quitté notre voisinage immédiat ; mais ils sont toujours prêts à revenir.

On est dans une attente anxieuse.

Dans tous les bruits on croit entendre l’approche de l’ennemi. Chaque porte qui se referme un peu bruyamment semble un coup de canon.

Nous apprenons que le bataillon d’Emile est entré en campagne sous les ordres du général Pauly.

On nous dit qu’il est aux environs de Miraumont.

Nous voulons embrasser notre frère et nous partons 'a pied, Louis et moi, la ligne du chemin de fer étant coupée.

La terre est partout couverte de neige.

La colonne d’Émile entrait dans le village au moment où nous y arrivions.

Elle venait de Tiepval où, séparée du corps d’armée, elle était menacée d’être cernée.

Nous la suivons jusqu’à Achiet-le-Petit où elle doit trouver gîte pour la nuit.

Le village venait d’être évacué et pille par les Allemands.

Les habitants sont encore épouvantés et sans provisions.

LA GUERRE

Par malheur le train des munitions s’est trompé de route. On se nourrit du peu que l’on trouve; ceux qui ne trouvent rien serrent leur ceinture.

On se couche comme on peut, tout habillé.

Nouseumesla chance, Louisetmoi, de trouver un lit d’auberge.

Il est environ une heure du matin.

On frappe aux volets des fenêtres : vite, il faut nous lever !

Les mobilisés sont réveillés sans tambours ni trompettes et sur pied.

L’ennemi est signalé aux environs.

On est sur la rue, les pieds dans la neige, prêt à se mettre en marche.

On attend l’ordre du général qui tarde. . . qui tarde... On passe le reste de la nuit à battre la semelle.

Au petit jour on part enfin.

On va vers Bapaume.

Arrivé dans cette ville, Emile ne veut plus que nous le suivions davantage ; nous le gênons ; il ri’a pas besoin d’être attendri par la présence de la famille.

Nous regagnons Arras, toujours marchant dans la neige.

Nous traversons des villages où naguère on s’était battu, dont les murs sont percés de meurtrières.

RA GUERRE

Nous entendons de loin quelques coups de canon. L’ennemi avancerait-il P

Nous couchons à Arras.

Toute la nuit j’entends des feux de peloton, oh ! très distinctement !

Les Allemands sont certainement là, près d’Arras ; une bataille doit s’y livrer. . .

Emile se bat sans doute !

Les feux de peloton continuent, continuent sans relâche !... O inquiétude !

Le lendemain j’apprends que c’était un atelier de ferblanterie qui, en face, avait travaillé toute la nuit et fait ce bruit sinistre.

Nous sommes de retour à Courrières.

Pas de nouvelles... Des bruits contradictoires : (( Ils ont quitté Bapaume, ils marchent sur Saint-Quentin. — On les a vus ailleurs. »

On ne sait rien.

Un fuyard arrive, la tête perdue. . .

On s’agite autour de nous. . . Dans la cuisine une servante éclate en sanglots...

« Mon Dieu ! qu’y a-t-il? » Je la prends par les bras, je la secoue impérieusement : « Dites-moi la vérité? — Rien, on ne sait rien!... Seulement... monsieur Emile tombait de cheval au moment où le fuyard quittait le champ de bataille, à Fayet, près de Saint-Quentin! »

Arrive un second fuyard... Celui-ci a vu « le commandant sain et sauf! »

Nous respirons.

Mais je laisse la parole au commandant lui-

meme :

« Bellicourt, le 20 janvier 187 J.

Deux heures du matin.

« Mon cher Jules,

« Depuis notre séparation, que de désastres!

« Tous nos efforts ont été vains.

« L’armée du Nord n’existe plus!

« Je reprends la suite des événements.

« A Bapaume pas de vivres, et vous avez eu une bonne idée de m’envoyer, par un homme de mon bataillon, les deux seules côtelettes qui y restaient.

« Triste situation que d’avoir le ventre creux pour aller s’aligner à la grande bataille de Saint- Quentin : trente-quatre mille Français contre cent huit mille Allemands.

a Nous faisons une heureuse halte à Ruaulcourt où le maire, M. Bancourt, j’aime à citer son nom, nous fait une réception magnifique à laquelle s’associe toute la population. Grâce à ce brave citoyen, les officiers et les hommes peuvent reprendre un peu d’énergie.

« 18 janvier. — Nous arrivons vers cinq heures au Ronçoy après une route éreintante :

LA GUERRE

plein dégel, chemin argileux et gras qui met en bouillie les souliers en carton de mes hommes.

« Le canon gronde toute la journée. Nuit noire et froide, villages en feu à l’horizon .

« Le général Pauly me fait appeler : « L’armée « de Paris va faire sa grande sortie le 19, me « dit-il. Nous devons y marcher afin de mettre « l’armée ennemie entre deux feux; prévenez « vos hommes, demain ce sera le grand jour! »

« La nuit, vers une heure, nous recevons l’ordre du départ. Nous sommes alors une quinzaine d’officiers dans une grande ferme où nous avons trouvé le gîte et le souper. Grande animation ; immense réaction d’espoir et de gaieté !

«Je monte à cheval, je fais réveiller mes hommes : « En route ! »

« Nous arrivons à Bellicourt où, par extraordinaire, on doit nous faire une distribution de vivres, plusieurs vaches ayant été abattues. Mais à peine est-elle commencée qu’on crie : « Aux armes ! »

« Les Uhlans sont à l’entrée du village.

« On laisse sur la route les monceaux de viande et on reprend les rangs.

« Le canon se tait encore, mais les cœurs vibrent d’émotion !

« Boum ! un coup de canon !

« Boum ! Boum ! Boum !

«Je parcours le front de mon bataillon.

— « Vous entendez? dis-je. Ça commence! (( Vous pouvez compter sur moi ; puis-je compter « sur vous?

— « Oui! oui! commandant! Vive notre « commandant! »

« Le canon tonne, tonne sans cesse. La route ne fait que monter et descendre.

« Mes mobilisés marchent bravement.

« Du haut de mon cheval, je commence à voir les lueurs des pièces d’artillerie.

(( La fusillade crépite drue.

« Le général nous donne l’ordre de marcher à travers champs pour prendre les batteries.

« Nous rencontrons deux cadavres jetés là comme deux loques. Les rangs s’ouvrent sans commandement et les laisse derrière eux. Beaucoup de ces jeunes gens n’avaient jamais vu de morts. Emotion!

« En cet instant un bruit de fusée passe audessus de ma tête. Je n’oublierai jamais la sensation de mon front heurtant la crinière de mon cheval.

«Je venais de saluer le premier obus.

« Quoique ancien soldat, je ne connaissais pas ce sifflement étrange qui vous fait voir blanc. . .

(( Je pense à mon fils, à sa mère, à vous tous.

« En avant !

« Alors c’est la bataille. Les obus pieu vent,

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