‹ Un peintre paysanChapitre 3 sur 70 · L’AGE MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

L’AGE MERVEILLEUX

L’homme s’habitue aux réalités des choses, c’est-à-dire à leur prose, et il ne jouit pas assez de leur charme poétique.

L’enfant, je l’ai dit, est tout à l’extase du rêve, au rayonnement miraculeux.

SOUVENIRS

Je me souviens que les événements les plus simples me semblaient des prodiges. Un jour, je vis voler, au-dessus de notre cour, un oiseau inconnu.

Il était de la grosseur d’un pigeon, mais avec plus d’envergure, et ses ailes aiguës et anguleuses semblaient cassées aux articulations.

Il passa.

A peine avais-je eu le temps d’y songer, qu’un autre oiseau, tout pareil, apparut, venant de la même direction nord-ouest.

Il passa.

Puis ce fut un troisième.

Je m’en étonnais lorsque arriva un quatrième oiseau absolument semblable... Il passa. — Un cinquième... un sixième... Et voici qu’ils passèrent deux à deux, trois à trois, se succédant dans le ciel, à temps égaux, très rapprochés.

Ils passaient, ils passaient, se multipliant. Ce fut bientôt par dizaines qu’ils fendirent l’air, rapides comme des javelots, avec leurs ailes cassées et si étrangement, que je commençai à prendre peur et que tout me sembla changé autour de moi et que, après un long temps, lorsqu’ils eurent fini de passer en handes toujours plus nombreuses, j’attendais encore, assis sur l'herbe de la cour, regardant le ciel, perdu dans un mystérieux rêve .

D’où venaient, où allaient tant d’oiseaux?

SOUVENIRS

Que de fois j’ai repensé à celte étrange migration céleste !

Et ce chaud soir d’été où il neiga, à flocons pressés, tant de papillons de nuit qu’ils tourbillonnaient en vrais nuages, autour des campanules du jardin.

Les fleurs affolées en agitaient éperdument leurs clochettes bleues, évaporées sous une vivante dentelle blanche; et c’était adorable dans l’or du crépuscule.

O temps miraculeux !

Un autre jour, en plein midi, notre voisin Lhiver, le barbier de mon père, accourut tout tremblant et effaré : « il avait vu au ciel trois soleils ! »

Vite nous quittons la table (nous étions au dîner) et nous courons admirer le prodige !

Et les trois soleils irradiaient d’éclat pareil, à travers un blanc nuage, illuminant je ne sais quelle fêle de l’Azur ! *

Mais bientôt nous assistâmes, mes frères et moi, à d’autres phénomènes célestes, à des éclipses de lune et de soleil.

Comme je trouvai étrange l’ombre rousse qui couvrit peu a peu l’astre nocturne !

* En i883 nous avons, Mme Breton et moi, été témoins d’un pareil mirage à Cucq, près d’Étaples. Deux gerbes de rayons, également lumineux, s’échappaient d’un nuage à une certaine distance l’une de l’autre, sans cpi’il fût possible de distinguer le vrai soleil de sa réverbération.

Nous suivîmes avec une sorte de vague effroi les progrès d’une éclipse de soleil. Je me sentis ému par la demi-obscurité aux lueurs livides, aux ombres nettes, morne comme un songe, qui se répandit bientôt sur la nature.

Puis, comme je pénétrais sous le berceau de clématites, je fus frappé, au lieu des habituels petits ronds lumineux que les rayons, tamisés par les branches, semaient à terre, je fus frappé d’y voir trembler mille petits croissants d’or pâle.

A plus de quarante ans de distance, je repenserai à ce phénomène en écrivant mon poème Jeanne , lorsque mon héroïne, revenue de son évanouissement, éperdue à la vue de sa faucille sanglante et vengeresse de son honneur, s’en revient, folle de rage, se jeter sur sa pelouse, la face contre terre, pour cacher sa honte; puis, lorsque après être ainsi restée longtemps absorbée par l’horreur de la souillure, sortant d’un rêve affreux, elle ouvre les yeux dans le jour assombri par une éclipse, chose qu’elle ignore ; lorsque, dressant la tête, elle revoit, ô terreur! la tragique faucille à la place du soleil ; enfin , lorsque étant allée chercher un refuge à son délire sous le berceau de pampres témoin de ses pures amours, elle rejette sa pensée sur le fiancé.

... Oh! le jour où sa bouche a effleuré les

SOUVENIRS

lèvres clu beau convalescent endormi, combien les amoureux rayons, à travers les rameaux flottants, filtraient de joyeux petits astres ronds comme pour fêter leurs fiançailles !...

A leur place que voit-elle aujourd’hui?... Autant de faucilles menaçantes !

Je viens de me laisser aller à une digression ; mais la scène tragique qu’elle évoque me servira de transition pour parler du premier drame que j’ai vu jouer dans mon enfance.

C’était la Passion de Notre-Seigneur Jésus- Christ, représentée par des marionnettes taillées à la serpe et qui m’émurent profondément par leur côté barbare et bien à la portée de mon sentiment naïf.

Il y avait là des soldats casqués et cuirassés, porteurs de lances du bois desquelles ils frappaient bruyamment le plancher pour accompagner leurs blasphèmes; des saintes femmes plaintives, presque sans corps, leurs gros fronts penchés en avant comme entraînés dans leurs douloureux soupirs ; d’infâmes bourreaux tout rouges, avec de gros yeux et des barbes très noires et des turbans à pointe, odieux scélérats brutalisant Jésus si bon!

Et cela se passait dans un cabaret. La vague lueur de deux quinquets fumeux et crasseux tremblotait sur ces fantoches sombres avec des miroitements de paillettes. On entendait des

SOUVENIRS

murmures de voix douces et bénies et de tumultueux jurons à scandaliser l’enfer!

Les entr actes étaient remplis par un interminable cantique tremblé et pieusement nasillé dans sa cadence monotone.

L’effroi mystique nous gagnait de son adorable frisson : le Bon Dieu allait mourir!...

Il était là en croix, tout nu.

Et voici qu’il crie désespérément : « Eli, Eli, lamma sabacthani ! »

Et tandis que sa mère, en sanglots, s’agite au pied de la croix, dans un long soupir, il exhale son àme divine. Un soldat lui perce le flanc d’un coup de lance ; un ange descend miraculeusement du plafond, au bout d’un fil de fer. Il reçoit le sang dans un saint ciboire.

Soudain le tonnerre gronde... les éclairs jaillissent... les bourreaux sont foudroyés au milieu de leurs blasphèmes . . . On bat des mains , c’est justice !

LA VOYETTE

Un de mes plus anciens souvenirs, c’est d’avoir assisté, dans le jardin de la maison, à

SOUVENIRS

une procession, en murmurant de vagues chants, un cierge à la main.

Je revois cela très bien.

Gela se passait, le matin de bonne heure, dans des rayons d’aurore, sur la petite voyette bordée d’oseilles qui longe le mur. Or, on pouvait à peine marcher deux de front sur cette voyette.

Evidemment, c’était tout seul, tenant en main quelque menue branche, que j’avais marché, imitant, par un murmure, les chants de la procession.

Mais j’avais été si convaincu dans mon rôle, que je m’étais véritablement cru au milieu de la foule et de tout ce qui constitue la pieuse cérémonie.

Et c’est un souvenir délicieux que celui d’une pareille fête, dans l’intimité de mon jardin à qui le mystère d’une aube idéale prête un charme céleste.

Que de fois j’ai été ainsi le jouet de mon imagination !

Les chimères ont pris la moitié de ma vie. Je leur dois mille joies et mille peines.

J’ai toujours trouvé tant de logique aux situations créées qu’il m’a été souvent difficile de distinguer les réalités des fictions.

Que d’adorables mirages j’ai vécus! Que de maladies mortelles dont je ne suis pas mort!

Pendant les quatre années consacrées en

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