LA JACINTHE
A François Coppée.
C’est par un jour d’Hiver très morne. Les maisons A l’aveugle vitrail que le grésil assiège,
Muettes sous l’assaut des blancs remous de neige. Toutes, frileusement, calfeutrent leurs cloisons.
Assis au coin du feu, remuant les tisons,
Au bruit du balancier si lent que rien n’abrège,
Le Vieillard taciturne et courbé sur le siège Croit respirer dans l’air l’ennui noir des prisons.
La bûche dont en vain il attise la flamme
Ne réveillera pas la chaleur de son âme
Où tout tremble et s’éteint, tout jusqu’au souvenir.
Plus d’astre irradiant en céleste traînée,
Car il n’entrevoit plus que l’horreur obstinée Du sombre effondrement de ce qui va finir.
AUBE El CRÉPUSCULE
Vieillard, pourquoi douter du divin avenir?
— Sur le manteau noirci de l’humble cheminée, Dans le cristal d’un vase, une jacinthe est née.
Tendre Étoile, ô parfum qui vas tout rajeunir! Car tu ramènes dans ton invisible trame Une enfance bénie, un visage de femme,
Une mère entr 'ouvrant tous les clairs horizons, Au doux berceau, dans un sourire du Corrège, Et l’amour immortel, rayonnant sortilège,
Elle printemps rechante à pleines fenaisons.
Et fantômes aimés des sereines saisons,
Et blancs et bleus Noëls reviennent en cortège! Car la petite fleur que le foyer protège, Soudain, a refleuri toutes les floraisons.
AUBE ET CRÉPUSCULE
pieuse Etoile
Dans le paisible abri de France, Sous les ombrages ignorés Qui protégèrent mon enfance Et mes premiers rêves dorés,
Je revois, céleste chimère,
Si loin que va mon souvenir.
Je revois les yeux de ma mère D’un tendre regard me bénir.
Elle était jeune, elle était belle. Ilélas! son visage effacé,
Fuyant ma mémoire rebelle,
Se perd au loin dans le passé.
Cependant, b douceur bien chère !
Par delà la nuit des tombeaux,
Je revois les yeux de ma mère, Toujours plus vivants et plus beaux.
Oui! je revois, mouillés d’ivresse, Adorablement tristes, noirs,
A l’aurore où tout est caresse,
A l’aube de tous les espoirs,
Sous celte blancheur éphémère Des mousselines en faisceau,
Je revois les yeux de ma mère Dans la brume de mon berceau.
Plus tard, à travers les charmilles Où, tout en nage, j’accourais,
Où parmi les petites fdles Joyeusement je folâtrais,
Je revois, dans l’ombreux mystère, Toujours veillant à me garder,
Les yeux inquiets de ma mère Furtivement me regarder.
Sous les arbres taillés en dôme,
Par les roses et les jasmins,
Lorsque errait ton pâle fantôme Abandonnant ses frêles mains Trop diaphanes pour la terre, x\ttendris de frissons d’azur,
Qu’ils étaient grands tes yeux, ma mère, Qu’illuminait un feu si pur !
Un jour je fis un beau voyage :
Partout des fleurs sur le sentier ;
Je vis au loin, dans le feuillage, Luire l’ardoise du fermier.
Nous allions là... qu’allai-je y faire?
Je l’ignore... on avait pleuré...
Je songeais aux yeux de ma mère,
En contemplant la fleur du pré.
AUBE ET CRÉPUSCULE
Tout le jour, je courus clans l’herbe ; Aux vergers le paon radieux Ouvrait, en éventail superbe,
Son grand soleil étoilé d’yeux...
Cependant rien ne put distraire Le trouble cpii gagnait mon cœur...
J’étais loin de tes yeux, ma mère,
Et je pressentis la douleur.
Au retour, tandis que la lune.
Toute blanche, montait aux deux, Je retrouvai, plein d’ombre brune, Notre foyer silencieux.
Là s’étouffait la plainte amère...
Pour le ciel ils étaient partis,
A jamais, les yeux de ma mère, Double étoile du Paradis.
Et les rayons de cette étoile,
Quand j’en vois tant d’autres tomber, Brillent toujours ; car aucun voile Jamais ne pourra dérober L’éclat de la sainte lumière.
Éternelle comme le jour,
Qui reluit dans tes yeux, ma mère, Astre infini du pur amour !
AUBE El CREPUSCULE