DES GRIS
Il ne faut pas que les gris, qui aident tant à l’harmonie d’un tableau où ils jouent le rôle de l’accompagnement en musique, apparaissent comme des teintes ternes ne vibrant avec rien.
Ces gris ne seraient alors qu’un accompagnement banal. Ils n’amèneraient aucun effet rare, aucune magie d’optique.
Tout en faisant valoir le chant, l’accompagnement des grands maîtres harmonistes chante lui-même dans un accord imprévu qui ravit l’âme et l’oreille.
De même les gris doivent être conduits de façon à aviver les colorations voisines tout en dégageant 1 intensité de leurs propres vibrations ;
l'EI.N'TUKE
ces gris alors recevront, par un effet de réciprocité complémentaire, un éclat presque aussi grand que les couleurs pures. Tout doit vibrer, même la nuit.
L atmosphère et la coloration si fugitive de la lumière modifient beaucoup plus les tons des objets que nous ne nous le figurons tout d’abord.
Notre entendement, qui sait le ton absolu de ces objets, a la tendance de toujours persister à les voir dans ce ton absolu malgré ces modifications.
Figurez-vous une prairie qui, partant de vos pieds, s’enfonce au loin.
Vous voyez l’herbe depuis les premiers plans jusqu’à l’horizon et, comme vous savez que cette herbe est du même ton partout, votre esprit empêche vos yeux de percevoir tout le changement d’apparence qu’amène la couche d’air.
Je suppose le vert de cette prairie très intense et que nous sommes en train de le peindre.
Nous jetons sur la toile ce que la palette a de plus brillant, l’émeraude avivé de chrome, chauffé de jaune indien, et nous nous étonnons que notre étude, quoique criarde, manque absolument d’éclat lumineux.
Eh bien ! glissons du gris sur le lointain de l’herbe et aux endroits où le ciel se reflète, et aussitôt le vert prendra du brillant et de la viva-
cité, non seulement au premier plan, mais au lointain lui-même, moins couleur maintenant et pourtant plus coloré. Ceci est difficile à expliquer, mais les peintres me comprendront.
Seulement, il faut que ce gris soit le vrai gris, celui qui convient là; et comme le plus faible degré en plus ou en moins, comme la moindre nuance plus chaude ou plus froide ont une très grande importance, seuls les vrais coloristes arriveront à exprimer ce gris magique que je ne puis vous décrire.
Or on n’apprend que ce que 1 on sent d avance. Les meilleurs conseils n’y font rien.
C’est pourquoi, tout convaincu que je sois d’avoir mis toute ma conscience à ne dire, sur la peinture comme sur le reste, que ce que je crois de pures vérités, je me demande encore si cela n’a pas été du temps perdu.
Et si un liomme qui a passé sa vie à étudier la nature et l’art, sa passion et sa vocation, en arrive a dire des choses inutiles, a quoi serviront les bavardages qui s’impriment tous les jours sous prétexte de critique d’art et que beaucoup de jeunes gens et le public surtout prennent pour de l’évangile P
Ah! comme Théophile Gautier avait raison de se borner à raconter, de la façon charmante que l’on sait, les tableaux du Salon !
P E I A T U Jl E