OBJECTIVISME ET SUBJECTIVISME
Autrefois j’ai eu, comme tant d’autres, l’esprit troublé par les discussions sur l’ objectivisme et le subjectivisme en peinture.
Et celui qui m’a appris que je faisais du subjectivisme, je dois l’avouer avec l’inconscience de M. Jourdain pour sa prose, était un critique très aimable, mais furieux partisan de l’objectivisme.
Chose étrange! il aimait tout de même ma peinture, mais il ne pouvait me pardonner d’être subjectiviste.
« Vous imposez votre émotion à la nature, disait-il ; votre émotion est charmante, mais la nature doit parler toute seule. »
J’aurais pu lui répondre que c’était la nature elle -même qui m’avait d’abord imposé cette émotion, mais je n’y voyais pas aussi clair qu’aujourd’hui. Maintenant je lui répondrais : « Ab! tant mieux si je ne reste pas impassible devant la nature, ainsi que cet instrument peu connu encore au temps dont je viens de parler et que justement, comme pour venger le subjectivisme, on a appelé objectif; tant mieux si.
en présence des beaux spectacles de la nature, je n’abdique pas complètement mon ame ni mes nerfs d’artiste. »
Mais je m’étais laissé troubler dans ma conscience par cet importun sujectivisme et pendant quelque temps je suis devenu l’esclave du modèle qui posait devant moi, au lieu de m inquiéter avant tout du caractère à donner à une œuvre conçue dans un sentiment que j aurais dû croire plus juste et plus vrai que ce que me donnait ce modèle fatalement hors de situation.
Lorsque l’artiste est trop préoccupé par son modèle il devient du coup impuissant. Vouloir le rendre absolument, c’est verser dans l’impossible.
C’est d’ailleurs prendre le moyen pour le but.
L imitation pure et pour elle-même est insatiable de recherche mesquine e t n’ est j amais finie .
Le modèle n’est si beau que parce qu’il inspire une idée de beauté supérieure a lui-même dans l’âme qui y est disposée.
Plus ce sentiment de beauté s’exalte chez l’artiste, moins ce dernier sera satisfait du dessin qu’il en fera. Il en rapporte tout l’honneur au modèle et il se trompe. Plus tard, lorsqu’il aura oublié modèle et impression, s’il retrouve, tout à coup, ce dessin dont il n’était pas content et s’il le compare à une photographie faite d’après le même modèle, il verra, s’il a été bien inspiré,
que la différence est toute en faveur de son dessin.
Je n’ai jamais, pour ma part, tiré bon parti des modèles qui m’enthousiasmaient trop par une perfection absolue.
C’est que j’abdiquai devant eux.
Pendant la chaleur du travail, tout modèle paraît superbe, lorsque le sentiment que l’on poursuit y trouve le renseignement dont il a besoin.
Il m’est arrivé, par certains beaux effets de la nature ou au milieu d’une scène pathétique, de me trouver, tout à coup, en présence d’une femme merveilleusement belle.
Je la faisais chercher le lendemain et lorsqu’elle entrait à l’atelier, le charme avait complètement disparu.
Elle devenait ordinaire. Pourtant c’était elle. C’est qu’elle m’était d’abord apparue à un moment où le sentiment, exalté par la splendeur d’un effet, entrevoyait largement les harmonies. Et cette femme avait été un instant le centre de cette splendeur dont j’avais été comme ébloui.
Toutes les tares, toutes les misères avaient disparu pour ne laisser à mes yeux que les accents harmonieux. C’était une transfiguration.
A l’atelier, l’œil, de sang-froid, revoit toutes ces misères inséparables des êtres et, en ce moment, exagérées par le désappointement cruel.
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Mais ce serait humilier cette femme que cle la renvoyer brutalement comme j en ai bien l’envie .
Je la fais poser.
Et voici qu’au bout de quelques instants, lorsque j’ai à peine tracé quelques lignes principales, je retrouve l’émotion de la veille et aussi les grands accents de beauté, et je suis tout aussi sincère. Mais c’est l’artiste seul qui voit cela et non le voisin qui le regarde faire et qui s’écrie : « Comme vous embellissez la nature! » Et l’autre répond avec conviction : « Mais non ! le modèle est cent fois plus beau que ce que je fais! »
Toujours le même mirage !
Cependant aussitôt que le charme est exprimé, il faut prendre garde de trop suivre les détails du modèle ; on retomberait dans les misères et l’inspiration se changerait en une opiniâtre et vaine conscience, vertueuse mais stérile.
Maudite! maudite, cette conscience idiote qui détruit des chefs-d’œuvre d’inspiration et désespère les artistes pour les avoir à jamais et sans remède tués par un rendu d imitation servile et banale. Je dis sans remède, car en peinture tout changement anéantit ce qu’il recouvre. Que de touches, que de traits inspirés ont été ainsi perdus ! C’est ce qui rend le travail du peintre si inquiet, si énervant.
Le poète au moins garde tous les états de son
œuvre en travail ; rien pour lui n’est endommagé.
Que de nuits horribles j’ai passées, poursuivi par cette idée obsédante qui, tout le temps d’une interminable insomnie, me criait : « Misérable, tu as gâté ce que tu avais fait de mieux et plus jamais tu ne le retrouveras ! »
On ne se figure pas ce supplice lorsqu’on ne l’a pas éprouvé et qui va quelquefois jusqu’aux pensées de suicide.
Et c’est si facile de gâter une figure bien venue : une touche à mettre ; une sécheresse à fondre ; puis cette touche en réclame une autre ; cet accent adouci en fait atténuer un autre et vous croyez bien faire, améliorer.
... Le lendemain matin lorsque vous arrivez devant votre toile, tout est amolli, énervé, perdu... il ne vous reste qu’à prendre votre chiffon et tout enlever.
Les savantes théories sur l’objectivisme et le subjectivisme me semblent bien inutiles aux artistes ; mais je crois que les secrets de l’expérience, surtout pris aux blessures du cœur, peuvent être de bon conseil +.
Rien n’est plus délicat, plus important que
Dans toutes les brandies ciel activité bumaineje voudrais voir les chercheurs, ceux qui ont appris, protéger de leurs conseils le sens public contre la trop frequente séduction d’une éloquence superficielle, qui souvent n a pour guide que son caprice.
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de savoir discerner le moment où il faut s arrêter dans l’imitation pour ne pas nuire à 1 inspiration.
Il faut voir le modèle dans ses rapports avec votre tableau, en accentuer le caractère, l’approprier à votre sentiment, mais jamais ne faire son portrait.
Il y a au musée de Lille un très beau Rubens (une Descente de Croix), très imposant, robuste, solide, large et plein d’âme.
Je connais ce tableau depuis mon enfance et je vais rarement à Lille sans lui faire ma visite et en même temps aux quelques autres chefsd’œuvre qui illustrent le superbe musee de cette ville .
Dernièrement j’y ai éprouve une charmante surprise.
Sur un chevalet, à côté de ce Rubens, j aperçus une petite toile de trente ou quarante centimètres au plus et c’était, comme surgissant toute palpitante du cerveau du Maître, l’esquisse du tableau.
Merveille inoubliable!
Dans mon souvenir, de ces deux toiles, c est la petite qui me semble la plus grande, la plus vivante, la plus divine et la plus douloureusement dramatique.
Oh! comme Rubens possédait son sujet! La chaque touche est chaude de son génie, soit
qu’elle exprime l’abandon de la mort, ou les spasmes de la souffrance ou le recueillement de la prière.
Eli bien ! le modèle est survenu, et notez bien qu’il était nécessaire pour la réalisation de l’œuvre à l’échelle agrandie ; mais malgré l’inspiration du peintre, ce modèle a apporté, par place, la prose de ses accents particuliers, diminuant, à son profit, la haute signification de 1 œuvre, si grande qu elle soit encore.