LE MODELÉ
Les manuels de peinture nous disent que le modelé est l’art de graduer les teintes depuis la lumière jusqu’à l’ombre, afin de rendre le relief des corps.
Cela suffirait pour le faire prendre en très haute considération.
Mais il n’est pas seulement cela et par ses dépendances il est de première importance en peinture.
En effet, le modelé qui se bornerait à rendre ce relief des corps serait une chose morte ; il
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doit aussi et surtout exprimer leur physionomie intime, leur manière d’être essentielle ou accidentelle, leur action, de même que leurs influences réciproques, les rapports qui les relient et les harmonisent entre eux.
Oui ! si toutes ces choses ne sont pas le modelé proprement dit, elles en procèdent directement et ne peuvent exister sans lui.
Le modelé est peut-être, parmi les moyens dont la peinture dispose, le plus puissant, le plus délicat, le plus nécessaire aussi bien poulie rendu des rêves les plus poétiques que des réalités les plus matérielles, et c’est certainement celui qui exige la plus constante étude.
L’expression du modelé est la qualité qui distingue la meilleure manière des maîtres, presque toujours leur dernière.
Le modelé de leurs débuts est fréquemment sec et dur et il faut qu’il en soit ainsi.
L’ignorance d’un débutant est souvent pleine de promesses lorsqu’elle a pour défaut saillant l’exagération de la vigueur et de l’énergie. Les peintres qui commencent par la mollesse n’arrivent guère, se dissolvant de plus en plus.
Il a fallu aux maîtres plus de la moitié de leur existence pour triompher des difficultés et pénétrer les adorables secrets du modelé, ce moyen par lequel ils nous initient le plus profondément aux visions de leur ame.
PEINTURE
Léonard de Vinci, génie intense, amoureux et recueilli, mêlant la suprême tendresse et l’idéale douceur à l’indomptable énergie de la volonté, nousdonne, entreautres chefs-d’œuvre, la Sainte Anne, une merveille de modelé. Rembrandt, encore un peu sec et dur dans son beau tableau la Leçon d’ Anatomie, à force de pénétrer les mystères de son rêve, arrive aussi à un idéal de modelé dans diverses œuvres de sa manière définitive, notamment dans ce miracle de l’art : les Pèlerins d’Emmaüs.
Le triomphant Rubens lui-même, pour qui tout semble facile, est loin d’avoir trouvé du premier coup ce modèle rapide, exubérant, épanoui, comme la vie à sa plus haute plénitude; allez à Anvers, à l’hôtel Plantin, vous y verrez, dans certains portraits de sa première manière, un Rubens pas à pas, attentif jusqu’à la sécheresse dans la recherche de ses formes.
L’excellence du modelé est une condition essentielle des chefs-d’œuvre. C’est lui qui leur communique cette sorte de palpitation divine.
C’est le modelé qui donne aux choses leur vie propre et qui les fond dans les grands ensembles, car s’il serre chaque objet, il embrasse en même temps tout le tableau.
C’est lui qui donne aux muscles leur rondeur, leurs accents, leur souplesse; c’est lui qui
PEINTURE
les anime en y faisant courir les frissons de la vie.
Il s’étale, s’infiltre, se fond, se perd, se retrouve, accentue ou atténue, enveloppant l’œuvre entière.
Dans le paysage il exprime les aprelés, les douceurs, les solidités et les fluidités des éléments, les tressaillements de la lumière et les mystères de l’air.
Il s’adapte au sentiment de chaque artiste ou plutôt il est surtout l’agent expressif de ce sentiment.
Il n’a pas besoin de tout son appareil pour éclater aux yeux, il se montre dans les moindres croquis des maîtres aux sensibilités d’un simple trait.
C’est le Protée qui change à chaque pas et c’est en même temps le grand pondérateur, le grand unificateur de l’effet.
Il rend jusqu’aux affections de l’âme, il est la magie de l’art.
Le modelé uni à la proportion est le dessin tout entier, et uni aux relations des valeurs, il est toute cette admirable orchestration de l’effet que l’on a improprement appelé clairobscur.
Il touche et transfigure tout.
Tous les maîtres en ont eu le plus grand souci.
PEINTURE
Je vois avec chagrin qu’une partie de nos peintres le négligent beaucoup trop.