IL NE FAUT PAS TOUT DIRE
En art il ne faut pas tout dire.
Une part de l’œuvre doit être laissée, je ne dirai j)as à la négligence, mais à l’indéfini, pour ne pas dire à l’infini qui est un trop grand mot d’une application trop restreinte.
J’entends par là qu’il faut laisser une échappée au spectateur afin qu’il puisse associer, dans une certaine mesure, son rêve à celui du peintre et même le compléter, le poursuivre au delà de la réalisation qu’il a devant les yeux.
L’œuvre gagnera à cette discrétion un charme de mystère. C’est le secret des ébauches et des esquisses, leur incomparable attrait dû aux réticences de l’inspiration qui a hâte d’exprimer fortement et vivement l’essentiel d’un sentiment et d’une pensée, et qui glisse sur le reste. C’est pour une raison de ce genre que, dans la vie, les grands parleurs prêtent de l’esprit aux muets.
Celui qui regarde ces ébauches les finit en
PEINTURE
imagination et y ajoute son propre idéal, ce qui est pour lui une opération délicieuse.
On se passionne rarement pour l’artiste complet dans toutes les parties de son œuvre. On le trouve tyrannique d’imposer son sentiment jusqu’au bout, refoulant toute autre initiative.
La perfection est une qualité impardonnable.
Les hommes admirent, entraînés par leur conscience, par l’amour de la justice, et ils éprouvent à admirer la jouissance qui accompagne toute action noble et désintéressée ; mais, au fond, ils admirent malgré eux et ils ne sont pas fâchés de faire payer leur admiration à celui qui en est l’objet.
Ils aiment à s’en venger sur quelque défaut, et plus le défaut sera gros, plus, d’autre part, leur admiration sera grande.
La raison de l’ostracisme d’Aristide sera éternellement vraie.
On pardonne beaucoup de choses à celui dont la vie est ordinairement déréglée, tandis que pour le moindre péché véniel on tombe sur celui dont l’existence avait toujours été correcte.
Il y a beaucoup de malice dans cette façon de juger.
Mais, même de bonne foi, le public admet généralement le système des compensations.
Il suppose qu’un vice doit avoir pour corollaire une vertu.