‹ Un peintre paysanChapitre 53 sur 70 · E I IS T U H E · texte numérisé non relu

E I IS T U H E

J’ai trouvé cette disposition native chez des simples. J'ai connu un médecin de campagne qui n’avait guère de clientèle. Il commet un crime qui le fait traîner en cour d'assises et condamner à la prison, Comme il n’avait pas de pudeur, il revient, sa peine finie, dans son pays. Eh bien! le croiriez-vous P dès lors sa fortune fut faite.

Les paysans crurent qu’une si grande canaille devait avoir le génie de son état et ils allèrent souvent le consulter en cachette, le faisant venir la nuit, car ils en avaient honte!

S’il était resté honnête, peut-être eût-il continué à végéter.

Cet exemple pris dans un monde obscur, ne sort pas de mon sujet.

Même dans le monde des arts, un scandale ou simplement ce que nous appelons un four, une erreur criante, n’ont jamais arrêté une carrière, quand ils ne l’ont pas servie.

Les imparfaits ont plus de chance que les parfaits d’être adorés du grand nombre des gens, parce que ceux-ci trouvent chez eux la justification de leurs propres imperfections.

Plus l’artiste s’est donné de mal à achever son œuvre, plus son effort aura été grand, plus on sera sévère pour lui.

Plus il aura employé de moyens puissants, plus on aura d’exigence.

On est vite ravi par une petite aquarelle, un léger pastel; on est impitoyable pour une peinture à l’huile, à moins qu’elle soit sommaire, qu’elle se contente de quelques taches jetées sur la toile et qui suffisent parfois pour exciter une vive admiration, très éphémère d’ailleurs.

Donc, cherchons moins la perfection que l’intensité de l’expression et ne disons pas tout.

Les génies que les siècles ont le plus haut placés au ciel de la gloire, ce sont ceux qui, comme les astres, sont enveloppés d’infini. Car je le répète :

L’art est la clarté suprême, s’affirmant au milieu du mystère.

Or la volonté de ces artistes ne s’en affirmera pas moins, au contraire.

En effet, s’il ne doit pas tout dire, le génie doit imposer son sentiment dans tout ce qui a une vraie importance et ne rendre au spectateur la liberté de son rêve que pour des parties secondaires.

Michel-Ange le savait bien. Tous les grands accents sont, chez lui, voulus avec une inflexible autorité.

Il n’a laissé d’imperfection que dans les parties de moindre importance. Là il se livrait à l’imprévu des hasards heureux.

Les hasards heureux !

Souvent ne prend-on pas pour des hasards

PEINTURE

heureux le résultat de raisonnements tellement rapides qu’on n’en a pas eu conscience? et c’est ce qui amène parfois les plus belles parties de l’exécution.

Mais avez-vous observé que le vrai hasard luimême n’est jamais banal comme les mauvaises peintures ?

Toutes les figures de personnages ou d’animaux que j’ai remarquées dans le caprice des lignes et des taches fortuites des vieux murs et des rochers, étaient toujours dessinées avec caractère, si monstrueuses qu’elles fussent parfois.

C’est que je choisis à mon insu, dans ces lignes et dans ces taches, celles qui dessinent ces figures; les autres lignes, les autres taches, ne comptent plus alors, elles figures m’apparaissent telles que je les aurais dessinées moi-même.

Ces accents choisis et modifiés par une vision particulière ne sont donc plus du hasard pur.

Tous observent ainsi à leur point de vue, et comme personne ne se trouve banal, il se fait que le hasard ne Test jamais.

Quelles merveilles j’ai ainsi découvertes dans le chaos du hasard!

Voulez-vous voir une étourdissante ville gothique, — grande comme Paris, avec ses labyrinthes de rues étagées, ses ponts, ses tours, ses faisceaux de flèches, ses églises, .ses bastilles, ses remparts ; une ville immense et fabuleuse et

PEINT UlUi

dont l’image, dès que l’esprit s’y prête, peut aller jusqu’à l’illusion?

Peut-être avez-vous passé des centaines de lois devant elle sans vous en douter.

Eh bien ! allez place du Châtelet, du côté du théâtre qui porte ce nom, le dos tourné au sphinx de la fontaine, et regardez, sous le Palais de Justice, le mur du quai qui descend dans l’eau, et, pour peu que vous ayez de l’imagination, vous verrez cette prodigieuse cité dans les taches qu’y a faites l’humidité du ileuve.

Je vous jure que je vois cette ville fabuleuse et, je le répète, en m’y absorbant, j’en ai l’illusion. D’autres à qui je l’ai montrée l’ont vue comme moi.

Maintenant ceux qui ne la verraient pas aussi bien, me diraient peut-être : « Mais il faut une éducation pour découvrir ces chefs-d’œuvre du hasard. »

A cela je répondrai : « Combien de grands hommes ne sont compréhensibles que pour ceux qu’une éducation particulière a initiés à leur mystère! Grands hommes ici, incompris ailleurs, grands hommes aujourd’hui et qui perdront tout sens demain ! »

Que de gloires tapageuses se sont éteintes comme des feux de paille lorsque les intérêts qui s’appuyaient sur elles n’ont plus existé !

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