P K I \ T U II E
qu’une jambe était trop longue ou trop courte, ce qui n’est rien à proprement parler. Un membre n’entre pas dans l’art pour cela seul qu’il est bien proportionné, et Velasquez a prouvé que cet honneur peut appartenir à un membre contrefait.
Je lui disais : « Les belles choses sont celles qui te touchent l’âme ; peins-les comme tu les vois. »
Pour ce qui est du métier, je me bornais à ne pas lui laisser prendre ces mauvaises habitudes de voir, ces préjugés contre lesquels on lutte toute la vie lorsqu’on les a pris, dès le principe, de l’enseignement mesquin d’un maître à courte vue.
Je lui disais, par exemple : « Ne regarde jamais un détail pour lui seul, mais par rapport à tout ce qui l’entoure ; compare, compare toujours; rien ne doit se faire que par comparaison. »
Je lui racontais à ce propos, qu’un soir, étant à Gand, j’avais eu la fantaisie de revoir cette classe de l’académie où j 'avais passé de si bonnes heures à étudier le modèle vivant .
J’étais accompagné par l’excellent directeur Th. Canneel (mort il y a un an), et qui avait été mon professeur dans cette même classe sous la direction de Vanderhaert le beau-frère de Rude, oncle de Fremiet, et qui nous donnait de si bonnes leçons.
Je fis remarquer à Canneel que la plupart des élèves avaient le grand défaut d’exécuter dans leurs figures, très consciencieusement d’ailleurs, des détails trop indépendants les uns des autres; des nez, des bouches qui manquaient de corrélation, et, dans les modelés, des indications de muscles sortant de la construction générale, des demi-teintes qui faisaient des trous, d’autres qui exagéraient les angles, étant les unes trop foncées près de la lumière, les autres trop claires près des ombres.
On voyait que beaucoup de ces patients élèves ne s’occupaient que de la partie à laquelle ils travaillaient, isolés des autres.
« A qui le dites-vous ? me répondit Canneel; non seulement je suis de votre avis, mais je ne fais que leur répéter : « Faites dans la « masse, voyez large ; » ils ne veulent pas comprendre. »
Alors il me pria de le remplacer ce jour-là et de leur donner la leçon, ce que je fis volontiers. J’avais obtenu mes premiers succès et j’éprouvais un certain orgueil à professer là où j’avais été élève.
Mais que pouvais-je dire autre chose que ce qu’avait enseigné Canneel, et lorsque j’aurai répété comme lui : « Voyez large ! » à quoi cela avancera-t-il ?
Et je vis qu’il y avait là une abstraction que
J> E ] \ T U li !•:
les élèves ne saisissaient pas et qui demande, pour être comprise, toute une culture préalable.
Il fallait donc frapper leur esprit par quelque chose de plus simple et à la fois de plus inattendu, dussé-je paraître un instant ridicule à leurs yeux.
Je m’apjirochai d'un des élèves et, prenant son dessin, je lui fis d’abord remarquer combien les parties de sa figure s’harmonisaient peu entre elles; puis je lançai à haute voix, afin que tous l’entendissent, cette question qui leur parut une énormité : « Quand vous dessinez ce nez, cette bouche, vous les regardez donc? »
Pour toute réponse je vis, dirigés vers moi, des yeux ébahis et des bouches ouvertes.
Evidemment ils pensaient : « Ce monsieur est toqué! »
Et je continuai : « Eh bien! il ne faut jms les regarder ! Mais votre œil doit envelopper toute la tête! Tout détail doit être vu en regardant à l’entour. Peut-être à la fin de votre travail vous permettrai-je de fixer un instant votre regard sur les détails et vous verrez comme un rien les termine lorsque toutes les parties ont été conduites d’accord.
(( Et cela ne se rapporte pas seulement au dessin, mais aussi à l’effet, à la couleur. Que
votre œil ne cesse de glisser sur toutes les parties, qu’il les voie toutes à la fois et toujours les compare. ))
Or, s’il est difficile à un commençant de comprendre une démonstration abstraite, il lui est facile de forcer son regard à ne pas se fixer sur une chose plutôt que sur une autre.
Que de peintres font de bonnes ébauches qu’ils gâtent en cherchant à les finir !
Pourquoi P
C’est qu’ils croient qu’ébaucher et finir sont deux opérations différentes.
Cette erreur les égare.
Ils attaquent largement, carrément l’ébauche sans perdre de vue l’harmonie de l’ensemble. Pour finir ils procèdent différemment. Ils deviennent timides dans leur attention trop tendue; ils caressent séparément chaque partie, l’alourdissent, la ternissent, la figent, disloquent le tout de plus en plus inexpressif.
C’est qu’il faut finir en continuant le meme travail que l’ébauche, avec la même largeur de vue, affirmant, effaçant, corrigeant dans le tas, selon l’expression nécessaire, jusqu’à ce que le rendu soit complet.
Tout travail qui n’augmente pas l’intensité de l’expression est non seulement inutile, mais nuisible.
J’insiste sur ce point, car il est important.
PEINTURE
Ce sont les seuls conseils que j’ai donnés à ma fille.
Elle les comprit de suite.
Je termine ici les observations personnelles que j’ai cru devoir donner sur les arts qui ont occupé ma vie : la peinture et la poésie.
Quel est le plus beau de ces deux arts? Question souvent posée et non encore résolue.
La peinture et la poésie sont également divines. L’une donne des tableaux plus complets, l’autre y mêle plus d’infini; l’une embrasse toute l’étendue du monde visible qu’elle imite matériellement, tout en suggérant les sentiments les plus divers et les pensées les plus profondes ; l’autre moins réelle par l’imitation, exprime plus clairement les sublimes mystères du monde immatériel.
Lorsque la poésie a rendu triomphalement une image, elle n’a jamais besoin du secours d’un autre art.
Les très beaux vers n’ont rien à gagner à l’accompagnement des dessins ou de la musique.
C’est pour cela qu’il est impossible de bien illustrer un poème par la gravure et qu’il est relativement aisé de composer des poèmes d’après des tableaux.
C’est pour cela aussi que dans le chant, le vers perd ce que la musique gagne.
If)
PEINTURE
On me demandera : « Lequel des deux arls avez-vous le plus aimé ? »
Je ne pourrais le dire. L’un et l’autre m’ont causé les mêmes tressaillements de joie et les mêmes découragements.
Seulement la peinture laisse à l’âme plus de repos. Tant que la poésie vous tient, c’est une ivresse ininterrompue qui vous tuerait à la longue. C’est une continuelle effusion.
Celle de mes oeuvres où je crois avoir mis le plus de moi-même, c’est mon poème Jeanne.
TROIS PEINTRES