SCHEFFER
Dans la Vie d'an Artiste, j’ai longuement raconté les événements qui accompagnèrent mes débuts, mes séjours à Gand et à Paris.
J’ai parlé aussi des artistes que j’ai connus, du mouvement d’art où ils ont été mêlés, des influences qu’ils y ont exercées; j’y ai ajouté mes appréciations personnelles, tout en m’abstenant, comme dans ce livre, de juger les vivants.
Mes sentiments n’ont guère varié; mais je me suis aperçu de certains oublis involontaires que j’ai hâte de réparer.
Les personnes qui ont lu mes souvenirs, se souviennent peut-être d’un garçon fort original que j’y ai longuement dépeint, dont l’existence fut étroitement liée à la mienne, puisque nous habitions ensemble, en i84q, un logement et
TROIS PEINTRES
un atelier au n° 53 de la rue Notre-Dame- des- Champs.
Cette maison a été démolie et rebâtie depuis, mais je conserve un petit tableau reproduisant cet atelier, où je me suis représenté à côté de mon ami Ernest Delalleau, le jeune liomme en question.
Nous étions ardents tous les deux; bantés de rêves d’art, inquiets de notre route, nous disputant, nous fâchant pour nous raccommoder et nous embrasser, ivres de couleur, gris de plein air, frémissants de tendresse naïve pour la simple Nature, ou emportés par l’orgueil des hauteurs du style; allant de Chardin à Michel-Ange, de Léonard à Corot, du Primatice à Troyon, d’Ingres à Delacroix, de Rembrandt à Courbet, nous exaltant, affolés, tantôt chevelus de romantisme, puis nimbés de primitisme; toujours avec de belles fureurs contre tout ce qui sentait le maniérisme ou la décadence; dans l’adoration de Phidias, mais sans pitié aucune pour F Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis, les Romains de David et les Rocailles du Louis XV.
Ce pauvre Delalleau, en sa qualité d’ouragan irrésistible, m’entraînait, quoi que je fisse, dans ses évolutions désordonnées.
Sa belle intelligence y sombra; à force de courir toutes les aventures, elle avorta.
Il eut des moments superbes, mais comme disait déjà en i84o le censeur du collège de Douai, « il lui manquait une calotte de plomb sur la tête » .
Nous fûmes un moment très préoccupés d’Ary Scheffer.
Son Larmoyeur alors au Luxembourg, ses toiles de Versailles représentant des batailles dans le goût romantique nous plaisaient beaucoup, et malgré certain regret de voir ce maître refroidir son coloris et sa manière vigoureuse pour tomber dans des langueurs mystiques, nous trouvions très touchante aussi cette évolution d’un homme en pleine célébrité vers un style plus idéal, et qui venait de produire les Mignons et Faust et Marguerite.
Nous désirions vivement les conseils d’un tel artiste, mais nous ne connaissions personne pour nous recommander à lui.
Un dimanche matin, Delalleau me dit :
(( Si nous allions sonner chez Scheffer? — Y penses-tu? repris-je. — Pourquoi pas? quel mal peut-il nous en arriver? — Allons! »
Et nous partons, avec notre grand carton à dessin sous notre bras tendu de toute sa longueur, dans un très pénible tiraillement des muscles.
Oh ! nous étions vaillants ! Songez aux quatre kilomètres au moins qu’il nous fallut faire ainsi.