‹ Un peintre paysanChapitre 57 sur 70 · T ROIS P E 1 A T R E S · texte numérisé non relu

T ROIS P E 1 A T R E S

Le maître habitait, rue Chaptal, une maison au fond d’une petite allée d’acacias ayant grille sur le trottoir.

Nous y entrons. J’avoue que le cœur me battait fort. . .

a M. Schefifer?

— Première porte à droite. »

L’atelier se trouvait au rez-de-chaussée : nous sonnons timidement.

Scheffer apparaît : Bel homme, blond, noble tête ressemblant à certains portraits de vieux peintres, tenant le milieu entre Philippe de Champaigne et Van Dyck.

Rouges et la sueur aux tempes, nous balbutions nos compliments de vive admiration et nos excuses. Delalleau, très audacieux de loin, avait comme moi ses moments de timidité.

Le peintre nous accueille avec un air de bonté simple qui nous ravit et nous met à l’aise.

Il nous introduisit.

Nous déposâmes nos cartons, et nous pûmes un instant frotter la crampe de nos biceps.

Plusieurs toiles étaient sur les chevalets, les unes finies, les autres en train d’exécution, les portraits du jeune Listz et du vieux Béranger, ce dernier dans la manière romantique, l’autre plus châtié, plus émacié, sorte de Faust un peu satanique, si loin, hélas! de la triste ruine où

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poussaient des verrues, à qui je fus présenté par Mme Munkaczy quelques jours avant la mort de l’illustre maestro.

Béranger, croustillant et très vernis, souriait finement, trop sûr d’une immense popularité qu’il pouvait croire immortelle.

Le Christ consolateur , terminé ou à peu près, était dressé à côté du Christ tenté par Satan, ce dernier à l’état d’ ébauche et portant des corrections à la craie.

Dans un coin, se renfrognait l’image de l’abbé de Lamennais aux amères pensées.

Enfin on voyait, accrochée au mur, une redite du Larmoyeur , si pareille au tableau du Luxembourg, qu’il doit être difficile de les distinguer.

Nous ouvrons nos cartons.

Le maître en regarda les dessins, puis, afin d’indiquer les corrections qu’il veut y faire, voilà qu’il se lève et court en long et en large dans F atelier, à la recherche d’un introuvable fusain.

Il va et vient des tables aux bahuts, soulevant et déplaçant les objets qui les encombrent et s’y entassent; et comme cette chasse aux quatre coins se prolonge indéfiniment, cela lui donne un. air si comique que, le sentant luimême, il se met à pousser un grand éclat de rire .

TROIS PEINTRES

Nous le crûmes un moment aussi timide que nous.

Nous ne savions quelle attitude prendre entre une envie de rire aussi et la crainte d’une irrévérence.

Enfin, il trouva le fusain.

Il nous conseilla de dessiner avec soin des plâtres de Phidias.

Je lui portais, en même temps, une esquisse que je croyais terrible : un assassin voyait apparaître, dans des fulgurations sulfureuses, sa pâle victime en linceul, montrant du doigt sa blessure.

Le criminel reculait, naturellement, dans la pose classique de l’épouvante, les yeux et la bouche démesurément ouverts, les cheveux hérissés, le dos voûté, les jarrets ployés, et les bras et le cou tendus en avant.

La lune glissait sinistrement ses rayons bleus par une mansarde devant laquelle, dans la lividité du ciel, venait à point voleter une chauvesouris.

Scheffer ne fut nullement effrayé de cette mise en scène. Il me dit tranquillement : « Ne faites jamais l’esquisse d’une action dont vous n’avez pas vu l’équivalent dans la Nature. »

Fiez-vous alors aux romantiques qui versent dans l’idéal mystique !

Nous quittâmes le maître, pénétrés de recon-

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naissance pour sa bonté qui nous permettait de venir tous les dimanches matin lui soumettre nos travaux; j’allai encore une. ou deux fois chez lui, puis les événements m’éloignèrent de Paris.

Ary SchefFer me semble trop négligé en ce moment, bien qu’il soit loin d’être oublié.

Après avoir commencé par de petits sujets d’expression sentimentale représentant des scènes de tempêtes, avec des femmes et des enfants, les yeux au ciel, en prière sur la grève, ou des incendiés pleurant sur les ruines de leur masure, ou encore de pieuses douleurs, la Mort de Géricault, il se jeta dans la mêlée romantique après Delacroix, dont il semble s’être inspiré, moins passionné, plus correct, et y ajoutant une sorte de sauce rembranesque.

Ensuite il s’inquiète d’Ingres, calme sa couleur, purifie sa forme, transformant de tout point sa manière, sans atteindre l’idéal très élevé au service duquel il déploie pourtant de très sérieuses qualités.

C’est alors qu’apparaît son tableau de Saint Augustin et Sainte Monique. Le saint, malgré son expression inspirée, offre l’image d’un prêtre ordinaire, sans grand style; mais sa mère, très touchante, est bien ravie au ciel.

Son tableau de la Tentation de Jésus a moins de style que les beaux morceaux d’Ingres, et il

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serait difficile d’en dire la raison, car il témoigne d’une plus large entente de la ligne et de l’effet. Peut-être est-ce parce qu’il est plus théâtral ?

En résumé, Ary Scheffer reste une ligure très distinguée, très estimable toujours, et parfois très attachante.

Conscience, élégance, modestie, tels sont les très honorables caractères qui nous le font encore aimer.

Il y a des vertus mal récompensées.

Moins modeste, il eût été plus grand.

Le trop de conscience coupe les ailes.

Nous avons gardé pour sa mémoire un sentiment de gratitude, et c’est avec joie que nous constatons que, même au Louvre, il garde ses qualités.

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