‹ Un peintre paysanChapitre 59 sur 70 · TROIS R E [ \ T R E S · texte numérisé non relu

TROIS R E [ \ T R E S

contente le plus souvent d’impressions frivoles dont l’éclat fragile amène tant d’épliémères célébrités. Il se donne aux idées qui courent la rue, aux préoccupations du moment, à ce qu’il appelle la Modernité, et n’a que faire de s’informer des solitaires enfermés dans l’étude obstinée comme le maître qui nous occupe.

Or un jour, vers i85i, je ne résistai plus au désir de le connaître, et, malgré ma timidité, j’osai saisir une occasion fortuite et je lui demandai la faveur de lui soumettre mes petits travaux .

Voici comme j’allai à lui :

M. Drolling, notre regretté patron, venait de mourir, laissant vacante la direction de son atelier d’élèves, rue de Sèvres, n.

Je fis, avec quelques condisciples, une démarche auprès de Robert-Fleury pour le prier de reprendre cet atelier.

Le peintre de l’Auto-da-fé sembla d’abord disposé à accepter notre proposition; puis, ayant appris que les élèves n’étaient pas tous d’accord, que quelques-uns penchaient vers Hippolyte Flandrin, il refusa formellement.

Robert-Fleury, ce sauvage excellent, n’était pas, au premier aspect, tout à fait rassurant pour l’inconnu qui allait l’aborder.

Il avait le front haut, un peu fuyant, les arcades sourcilières saillantes, les yeux petits

TROIS PEINTRES

enfoncés dans les orbites, les paupières ressortant de l’ombre, dessinées comme par un ferme trait de burin.

Sous les sourcils épais et noirs, ces yeux aux prunelles rousses, très fouilleurs, très pénétrants, pouvaient d’abord paraître durs; aussi était-on ravi lorsque, fidèles interprètes de son cœur droit et bon, ils s’attendrissaient d’un éclair bienveillant.

Le nez aquilin, aigu, tombait un peu vers la bouche très fine, les lèvres serrées, bouche d’ascète. Le menton large et proéminent, encadré d’un collier de barbe noire, qui ne tarda pas à blanchir, indiquait une grande fermeté de résolution, et ce menton volontaire tempérait ce que sa tête aurait eu de trop fanatique.

Il avait l’air de ces alchimistes qui recherchaient le secret de la vie, cachant leurs manipulations hérétiques dans des retraites flairées du Saint-Office.

De là peut-être sa haine de l’Inquisition, haine à laquelle il a parfois si énergiquement consacré son talent.

L’aversion qu’elle lui inspirait était encore fortifiée comme par un grief personnel et un sentiment de tendresse pour ses frères les suppliciés.

Car il se donnait tout entier à ce qu’il croyait la Vérité, et peut-être au xviE siècle, en le sup-

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