‹ Un peintre paysanChapitre 60 sur 70 · TROIS P E I N T UES · texte numérisé non relu

TROIS P E I N T UES

posant homme de science au lieu d’art, eût-il eu le sort de ces pauvres diables qui brûlent dans ses Auto-da-fé.

Ses tableaux témoignent d’une recherche ardente et austère.

Il s’enfermait à double tour pour travailler et, en plein Paris, il vivait en ermite, s’isolant dans sa famille. Car il était économe de son temps et n’ouvrait son atelier qu’à de rares privilégiés qui connaissaient le secret de sa porte. Ce secret, il ne l’eût peut-être pas dit aux puissants du jour, et il le livrait parfois à un jeune homme inconnu qui, même sans lui être recommandé ni présenté, venait lui demander des conseils.

Et c’est ainsi que je l’ai su : « Ne faites pas attention à ma sonnette ordinaire, m’avait-il dit, mais regardez au has de la porte : dans le coin gauche, dissimulé entre le plancher et la plinthe, un petit anneau ; tirez-le, c’est ma sonnette à moi. »

Oui, cet homme déjà illustre, et qui n’en avait pas moins toutes les inquiétudes des acharnés chercheurs, m’avait, à moi inconnu, donné son secret avec une confiance bien touchante.

Je lui en ai conservé une très vive gratitude, mais je n’ai pas plus profité de ses leçons que de celles d’Ary Scheifer, ayant été forcé de quitter Paris pour des circonstances qui rendi-

rent longtemps ma présence nécessaire à Courrières, où je ne tardai pas à me fixer définitivement.

J’ai eu occasion depuis de voir souvent llobert-Fleury, soit au jury de peinture, qu’il a longtemps présidé, ou à l’Institut.

J’ai toujours remarqué en lui un grand enthousiasme en même temps qu’un grand fond de modestie ; il aimait la justice et se réjouissait du succès des autres.

Sa passion pour l’art ne l’empêchait pas d’être un homme de famille exemplaire, adorant sa femme et ses enfants.

Rien de plus touchant que sa joie paternelle, lors des premiers succès de son fils Tony.

Je le vois encore assister aux séances de l’ Académie, vers ses dernières années, arrivant au bras de son domestique, plein d’égard pour tous et reconnaissant pour la moindre attention, ne sachant comment remercier.

Et qu’on 11e croie pas que ce fût chez lui aménité banale. Personne ne se révoltait davantage contre un manque de respect, même involontaire. Oh! il avait alors de saintes colères.

Je me souviens qu’à la fin d’un dîner qui avait réuni le jury de peinture chez Brébant, on me demanda de dire des vers, C’était en 187/1 ; Je préparais les Champs el là Mer qui devaient paraître l’année suivante.

24o ïkois peintres

Je récitai Fleur de sable et les Cigales.

Robert-Fleury, qui aimait beaucoup la poésie, écouta de toute oreille et, plein de bienveillance, me fit son compliment.

Et comme il ajoutait : « On sent là un parfum de campagne, » un de nos confrères crut drôle de dire : <x En fait de campagne, M. Robert-Fleury doit surtout aimer la place Saint- Sulpice. »

Il n’y avait là, évidemment, aucune intention blessante; mais le maître s’en fâcha pour tout de bon, et nous eûmes de la peine à le calmer.

Il adorait sa femme. Mrae Robert-Fleury, nature supérieure comme cœur et intelligence, avait été très belle.

Presque aveugle et nous reconnaissant à peine, il aimait à nous parler des lectures qu’elle lui faisait. Elle le précéda dans la tombe où il ne tarda pas à aller la rejoindre, à l’âge de quatre-vingt-treize ans.

Quel brave homme et quel brave talent!

Ses défauts vinrent surtout de son excès de conscience, de son désir acharné de bien faire, comme de son admiration pour les autres.

Son grand respect, son amour des anciens, le poussèrent à imiter la patine qui dore leurs œuvres, et ses peintures sont parfois trop jaunes.

Ce n’était pas un prestidigitateur; il avait

TROIS PEINTRES

horreur des tours d’adresse d’exécution. Il était tout à la recherche des qualités solides, des profondeurs de sentiment.

De là une sorte de timidité qui se remarque dans certaines parties alourdies, surtout dans les draperies, — défaut que, moins consciencieux, il eût évité. Il eut même des heures de grande habileté.

Mais ses qualités, il les pousse à fond. Et puis sous cette conscience excessive, sous cette timidité modeste, on sent bouillonner une fermentation occulte.

Au fond, il y a une grande vigueur.

Tous ne comprennent pas ces tempéraments vaillants mais humbles, tandis que trop souvent la jactance passe pour du génie.

Robert-Fleury est un concentré.

Voyez son Colloque de Poissy, au Luxembourg.

Avons-nous beaucoup de tableaux d’histoire d’une telle portée, d’une plus intense condensation de caractère? Il gagnera à être placé au Louvre, son vrai milieu, parmi les maîtres qui ont résisté au temps.

Regardez cette scène où il n’y a pas grand déploiement de gestes, pas grande adresse de touche, sauf dans certaines têtes qui sont des chefs-d’œuvre d’observation profonde et vraie ; étudiez chaque personnage catholique ou pro-

iG

testant, non seulement au point de vue de la forme extérieure, mais aussi à celui des centres passionnels qui fermentent au-dessous.

Les plus terribles sont les muets dans cette scène, grave avant tout, mais où l’on devine le fanatisme religieux chauffé à blanc.

Comme on sent, au courant qui s’en dégage et circule dans cette salle, que bientôt la Saint- Barthélemy allumera ses torches et aiguisera ses poignards !

Quelques têtes stoïques gardent une sérénité sublime au milieu des visages que crispe la haine, même sous le masque froid d’une hypocrite diplomatie.

Et à toutes ces passions mortelles, ouvertes ou contenues, n’est-ce pas un trait de grand artiste, d’avoir opposé l’atroce impassibilité de la Reine impénétrable, l’astucieuse cruauté de Charles IX et l’errante rêverie qui flotte sur le visage distrait de la jeune princesse immobile?

Tel ce tableau qui ne fait pas grand bruit, et qui restera un des chefs-d’œuvre de l’école française.

Qui ne se souvient du Charles-Quint au couvent de Saint-Just, le dernier tableau que Robert-Fleury ait exposé et qui, exécuté dans une couleur toute différente, plus claire, plus fondue, plus riche, prouve par des recherches nouvelles que le maître n’avait pas vieilli ?

T K O I S I> K l iN T Ii E S

Je sais bien que toutes ses toiles n’ont pas cette valeur, que plusieurs dans son œuvre (de même que dans celui du Poussin) ont été alourdies par des scrupules plus louables qu’heureux; mais elles ont toujours le souci d’un sentiment élevé.

Les sujets qu’il traite, parfois trop littéraires sont toujours inspirés par de pieux sentiments, la pitié pour les victimes, l’enthousiasme pour les faits qui honorent l’humanité.

Ils exaltent l’héroïsme, ils représentent les luttes du génie contre l’ignorance et la superstition, la condescendance des grands pour le talent ou la vertu, dans les Charles- Quint, les Michel-Ange, les Galilée, les Christophe Colomb et dans d’autres tableaux qu’il serait trop long de décrire.

Il a pris parti pour la vertu contre la perversité, de la vérité contre l’erreur.

Il a peut-être été trop préoccupé de faire de la peinture un enseignement moral.

Quelque noble et vertueux que soit ce généreux but, il ne suffît pas toujours pour soutenir l’imagination.

Plusieurs de ses tableaux en souffrent.

Mais si l’intérêt du sujet est secondaire en peinture; si cet art peut jusqu’à un certain point s’en passer, je n’en blâme pas moins la haine d’une partie de notre école pour tout sujet.

Il y a beaucoup d’impuissance dans ce mépris.

Le sujet qui n’a pas pour but d’intéresser aux dépens des qualités esthétiques, sert au contraire le développement de l’art, en élevant l’ame du peintre.

Je dirai même qu’il n’y a pas d’art sans sujet, si par ce mot on entend un intérêt autre que celui de l’objet représenté.

Faire parler la Nature, c’est lui prêter un sujet.

C’est ce qu’a compris Robert-Fleury, et c’est une des qualités qui donnent à son art une si grave autorité.

Page 1