EUGÈNE DELACROIX
Nous étions à Douarnenez, en Bretagne, au moment de l’inauguration, au jardin du Luxembourg, du monument élevé à Eugène Delacroix, ce groupe vivant de Dalou.
TROIS PEINTRES
Mon ami Robaut*, membre de la commission organisatrice de celte solennité, m’écrivit d'accord avec A. Yacquerie, qui la présidait, pour me prier d’y prendre la parole au nom des artistes.
C’eût été pour moi une magnifique occasion de rendre hommage au peintre illustre tant discuté, tant acclamé dès ses débuts et dont la gloire devait remplir le monde.
Après un moment d’hésitation, je m’excusai. Je trouvais l’entreprise trop difficile.
En effet, à moins de retomber dans les lieux communs des ordinaires apothéoses, qu’auraisje pu dire devant le jtieux monument?
La moindre réserve eût paru un outrage.
Il eût fallu refaire pour la millième fois la légende du génie persécuté, honni, sifflé, pour arriver à la grande réparation.
C’était fatalement ce qu’on devait attendre ce jour-là au Luxembourg.
Or, rien de plus faux ici.
Certes, un génie étrange et sauvage comme celui de Delacroix ne devait point avoir la pré-
* Alfred Robaut, qui a traduit si fidèlenent de son habile crayon lithographique une grande partie des dessins du maître qui nous occupe, est le gendre de Constant Dutilleux, d’Arras, qui fut l’un des plus intimes amis de Corot et d’Eugène Delacroix. Je conserve un affectueux souvenir de ce compatriote qui était un véritable artiste, très estimé de ces deux grands peintres.
TROIS P E I N TRES
tention de convertir, du premier coup, le public ignorant qu’il blessait dans ses admirations routinières.
Un succès facile aux médiocres l’eût même, je crois, humilié dans son ambition plus haute.
Il faut être un peu de la foule pour être tout d’abord compris par elle.
Cette foule, habituée à la froide correction des élèves de David et, en même temps, aux ébahissements du trompe-l’œil, devait se révolter contre toute tentative audacieusement vivante.
Je sais aussi qu’Eugène Delacroix eut à lutter contre des préventions plus éclairées qui longtemps le combattirent.
Cependant il est injuste de partir de là pour en faire un martyr.
Mais on a besoin de ces légendes pour justifier et encourager certaines œuvres folles et excentriques, par des appels à la postérité.
Hélas! nous n’avons qu’à jeter un regard dans nos musées pour voir ce que vaut cette prétendue infaillibilité de la justice de l’avenir. Des chefs-d’œuvre ayant sur leur cadre le mot mystérieux inconnu , dans la pénombre des coins oubliés, continuent depuis des siècles un injurieux exil, tandis que des banalités restent célèbres. . .
Quand je pense qu’il y a trente ans à peine,