‹ Un peintre paysanChapitre 62 sur 70 · TROIS 1> E I N T H E S · texte numérisé non relu

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on citait encore la Communion de saint Jérôme, du Dominicain, comme une des merveilles du monde ! Cette hérésie court encore la province.

Pourtant les grands talents inconnus sont impossibles aujourd’hui, plus facilement on trouverait de célèbres médiocrités.

Non ! Delacroix ne fut pas compris de tout le monde dès ses débuts, mais il ne tarda pas à être illustre.

Il eut ses enthousiastes, il fut acclamé.

Les plus brillants critiques l’exaltèrent à l’envi, répondant superbement à ceux qu’outrageait son dessin tourmenté et parfois féroce.

Des princes royaux recherchèrent son amitié.

Les commandes officielles vinrent au-devant de lui; les murailles de nos édifices lui offrirent leurs plus beaux panneaux.

Il était « discuté ». Mais la discussion à cette hauteur, c’est la Gloire; « méconnu », oui, comme Victor Hugo également discuté, mais dont le nom retentissait partout; « insulté ». mais tous les triomphateurs ont toujours eu leurs insulteurs.

Je ne crois pas d’ailleurs que Delacroix se soit posé en victime.

Cependant s’il est une chose extraordinaire, c’est qu’une pareille renommée ait attendu jusqu’à 1890 la consécration d’un monument public.

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Nul plus que lui n eut l’amour et la reconnaissance passionnée des artistes et des amateurs d’art, nul ne fut plus connu et, depuis, plus vanté, même dans le gros public qui finit toujours paracclamer d’autantplus qu’il comprend moins.

On voit que, quoique tardif, ce monument ne peut être considéré comme une réparation.

Mais est-ce à dire que tout cet amour, toute cette reconnaissance soient sans mélange?

Je crois qu’on peut avouer avec le plus profond respect qu’on doit aux grandes ombres, que toutes ses oeuvres sont loin d’avoir trouvé la paix éternelle.

J’ai dit qu’il serait injuste de considérer Delacroix comme un persécuté, comme un martyr, je me suis trompé.

Il fut le martyr de son propre génie acharné et fiévreux.

Ce fut un tourmenté, un grand inquiet, un génie qu’on peut adorer; un génie d’exception cependant et dont la situation ne sera jamais absolument nette, même parmi les demi-dieux de l’art, sur cet Olympe où il s’est carrément et définitivement assis.

Je vois encore M. Ingres et Victor Hugo, que d’ailleurs il n’aimait pas, persister à le regarder de travers.

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Étrange artiste, en effet!

Il débute par de superbes morceaux de peinture : les torses des damnés dans Dante et Virgile, celui de la jeune fille dans le Massacre de Chio, l’étonnant cadavre de femme du même tableau, par des animaux d’une singulière largeur et fermeté de touche.

On put le croire appelé à cette maestria triomphante dont Rubens donne l’heureuse expression.

Puis, je ne sais quel tourment s’empare de son âme ; son œil s’effare et s’hallucine; son impression si magistrale se complique de névrose, et il pousse le lyrisme de la couleur jusqu’au délire et la fièvre du mouvement jusqu’à l’agitation et même la dislocation.

Ses personnages se tordent, se crispent, on croit les entendre crier et hurler.

Parmi ces types sauvages aux élans furieusement passionnés on chercherait en vain la beauté de la forme.

Je sais que ses qualités étant de premier ordre, il serait injuste d’exiger du maître cette beauté dont la réalisation, cependant, restera toujours le but suprême de l’art.

Le drame est le triomphe de Delacroix.

Sa gloire est grandiosement funèbre.

L’art de certains maîtres s’épanouit en fêtes, le sien aime à se démener dans la fureur du sabbat.

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Tout y palpite, tremble et fuit.

Une chose lui est absolument interdite, le repos, la sérénité tranquille.

Aussi ne lui demandez pas un portrait.

Il ne voit plus que la nature convulsée.

Il est le peintre de la violence.

Il se dégage de certains de ses tableaux comme une odeur de charnier.

Les muscles balafrés de hachures violacées et rouges, croisés de gris plombés, ont l’air macérés par la flagellation.

Les mains contractées, aux doigts hérissés, aux ongles carrés, s’incrustent dans ce qu’elles touchent.

Les nez s’aplatissent, laissant saillir les lèvres charnues et les mâchoires féroces ; les yeux ont de noires prunelles fulgurantes; l’ensemble du type réalise une sorte d’idéal cruel, extrêmement tragique.

Et tandis que de sauvages accents enfièvrent les têtes ; les membres ont, malgré des mouvements excessifs, souvent des attaches indécises.

Delacroix aime à opposer aux fureurs rouges les blêmes démences.

Il donne parfois aux hommes des allures félines, des regards phosphorescents de fauves.

D’ailleurs il met en furie de superbes animaux, panthères, tigres, lions, quoique ici il

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ait un maître, le grand Barye, le seul qui, tout en restant beau comme Phidias, ait vraiment su river un fauve à sa proie.

Mais, dans le drame humain, Delacroix est incomparable, et personne ne l’égale pour le rendu des passions surexcitées, des scènes de carnage et de folie furieuse.

Voyez le merveilleux drame de l’Assassinat de l’Evêque de Liège , son chef-d’œuvre selonmoi .

Il triomphe absolument en ce genre.

Personne ne s’entend comme lui à dramatiser un fond d’intérieur ou de paysage.

C’est surtout par là qu’il se distingue des vieux maîtres auxquels il doit plusieurs éléments de son talent.

Car s’il torture souvent son génie, il s’inquiète de celui des autres. Rubens le préoccupe surtout.

L ’ Entrée des Croisés à Constantinople serait un admirable chef-d’œuvre, si malheureusement il n’avait de sérieuses tares : composition grandiose, héroïque allure, sentiment dramatique, grande harmonie sourde, paysage splendide; mais, hélas! exécution déchiquetée, dessin énervé donnant la mesure des tourments de ce fiévreux lutteur qui semblait conspirer contre soi-même.

La vision de son génie a été superbe ici ; que ne s’y est-il livré simplement, croyant lui-même

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à ce génie, respectant les traits expressifs tombés de son pinceau inspiré; mais non! il faut qu’il discute avec lui-même, qu’il reprenne ces premiers accents si heureux ; il faut qu’il s’y appesantisse, les amollissant, les délabrant, pour les refaire après alourdis, maladifs, car on devient malade à ces luttes d’une conscience enfiévrée.

Quel est l’heureux possesseur de la grande esquisse de ce tableau que nous avons tant admirée à l’exposition générale des œuvres du maître à l’Ecole des Beaux-Arts P Qui a ce trésor, cette incomparable merveille?...

Delacroix souffrait de ne pas sentir en lui la force calme et la beauté sereine . Ce qui le prouve c’est qu’il n’aimait pas chez les autres la terrible fougue qui l’agitait lui-même.

Son adoration était surtout pour les génies calmes et beaux.

Il eut pourtant à un très haut degré le sentiment de l’ampleur décorative et il a aussi, dans certains sujets religieux, exprimé les angoisses suprêmes, les nobles désolations et les éblouissements miraculeux.

Il a eu ses heures de virtuosité éclatante, et cela justifie bien sa gloire, si haute qu’elle soit.

Mais où j’ai peine à le suivre, c’est dans ces intérieurs où il a voulu, sous des demi-teintes lascives, rendre le charme voluptueux du corps féminin.

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Il y a là des engorgements lourds, des carnations violâtres et pléthoriques, des jaunes visqueux que je voudrais n’avoir jamais vus.

Certes il a eu, dans tous les genres, de magistrales visions, cependant c’est en vain qu’il s’obstine à vouloir rendre la grâce de la femme et la céleste beauté des Dieux.

Dans le plafond d’Apollon , c’est parmi les monstres, au bas de la composition, qu’éclate surtout son talent.

Mais ces défauts ne le rabaissent pas, je le sais et je m’incline devant sa géniale souveraineté. Personne ne l’a plus applaudi, depuis le jour lointain, hélas! où j’ai surmonté mes scrupules de consciencieux petit élève de l’Académie de Gand, scandalisé d’abord par les licences du fougueux coloriste. Et je dois ajouter que s’il y avait scandale, il y avait aussi en moi cette sorte d’horreur captivante qui n’est pas éloignée de l’amour.

Delacroix a été notre drapeau. Il a personnifié tout un monde d’aspirations hardies qui étaient dans l’air, bien qu’il n’ait pas eu, je l’ai dit ailleurs, d’enseignement direct sur notre génération.

Je n’oublierai jamais cette exposition du boulevard des Italiens, en 1869, où nous pûmes contempler à notre aise une vingtaine de toiles émouvantes, signées de ce nom déjà sacré pour nous.

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Mon impression fut telle que je résolus cl’écrire au maître le témoignage enthousiaste de mon admiration.

Mais je cherchai en vain à fixer les idées qui se pressaient dans mon cerveau et voulaient sortir toutes à la fois. Je ne parvins à rien ordonner dans cet impétueux pêle-mêle.

Je pris alors une autre résolution.

Je courus rue Furstenberg et, de plus en plus ému, je gravis l’escalier du maître.

Mais lorsque je mis la main sur le cordon de la sonnette, je fus pris d’une immense confusion. Je restai un instant la tête basse et je descendis lentement les marches sacrées et redoutables.

Quelque temps après, ayant appris que, au salon de cette année, Eugène Delacroix avait proposé mes tableaux (les Glaneuses et le Calvaire) pour la médaille d’honneur; je retournai chez lui avec plus d’assurance, cette fois, et, plein de reconnaissance, j’osai sonner.

Mais je fus reçu par une vieille femme, sorte de cerbère préposé à protéger le maître contre les importuns, et qui me referma si vigoureusement la porte au nez, que je me sentis encore découragé. J’ai un grand regret de n’avoir pas été plus hardi.

Je vois encore Eugène Delacroix passer par les rues, le menton perdu dans un ample cachenez bleu.

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