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Je n’étais pas précisément un jeune homme lorsqu’en 1866 je fis, pour la première fois, partie du jury de peinture.
J’avais trente-neuf ans.
Cette journée du 3i mars où le vote eut lieu, semble bien loin de nous, tant les temps sont changés. J’étais à Courrières, et, comme on ne faisait pas encore imprimer de listes, j’ignorais que je fusse candidat.
Nous étions dix-huit membres nommés par les peintres et que le catalogue donne dans l’ordre suivant :
Gérôme 181 voix (il y avait 198 votants), Cabanel 176, Pils 174, Bida i55, Meissonier 1 42 , Gleyre i4o, Français 1 36, Fromentin i3i, Corot 128, Robert-Fleury 12 5, J. Breton 124,
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Hebert 120, Dauzats 116, Brion 106, Daubigny io5, Barrias 9G, Dubufe 79 et Baudry 62.
Six étaient nommés par le gouvernement : Th. Gautier, Maurice Cottier, L. Lacaze. M. Maison, Raiset, Paul de Saint- Victor.
Sur ces vingt-quatre artistes, écrivains ou amateurs, dix-neuf sont morts.
Il y avait quatre supplémentaires : Isabey 58, de Lajolais 55, Th. Rousseau 49. Mon ami Lajolais reste seul vivant, toujours jeune de cœur malgré ses cheveux blancs.
A quelle faveur spéciale devons-nous d’avoir survécu ? Car la mort n’a pas cueilli que les plus vieux; Baudry était le plus jeune d’entre nous. Brion, Fromentin ne le suivaient pas de loin. La eamarde a aussi pris les plus gais : Alfred Arago. Maurice Cottier.
Où sont allés tous ces chers fantômes qui étaient si réels, si vivants, si pleins de bonne humeur, pendant le repos de nos travaux, réunis autour de l’énorme poêle de fonte grossière, tandis que les giboulées battaient les vitres de l’immense voûte du Palais P
Nous avions nommé président Robert-Fleury dont j’ai parlé plus haut, et Théophile Gautier vice-président.
Le grand, le bon Th. Gautier offrait un exemple de la vanité de la gloire au point de vue du bonheur.
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Il avait l’air complètement revenu de ses illusions. L’ancien combattant du romantisme, qui avait héroïquement rompu tant de lances dans les plus enthousiastes tournois littéraires, qui avait lui-même ciselé de vrais chefs-d’œuvre, le poète rare, l’ouvrier parfait, semblait morne et désabusé.
Ne croyez pas que son cœur, pour cela, fût fermé aux vrais sentiments. Il était resté affectueux, tendre pour ses amis, pour Gérôme, Hébert et Baudry surtout. Je le trouvai aussi tout d’abord très aimable.
Le second jour il me fit le grand honneur de me tutoyer. Il faut dire que depuis longtemps nous nous connaissions par nos œuvres et que j’avais eu l’occasion de lui faire visite à la suite de ses bienveillants articles du Salon.
Tendre père de famille, il parlait volontiers de son fils et il adorait ses filles, superbes créatures aussi belles qu’intelligentes, dont tout le monde sait les noms et dont l’une surtout a com tinué la gloire paternelle.
Gautier avait alors cinquante-cinq ans.
Sa belle tête assyrienne s’épaississait un peu ; il prenait de l’embonpoint, et, dans sa nonchalance aristocratique d’allure, il ressemblait à un pacha. C’est ce qui m’a fait lui demander s’il s’était peint lui-même dans le personnage de la Croix de Berny, déguisé en turc au milieu d’un
harem improvisé. Il sourit d’une façon affirmative.
Il parlait peu.
Il laissait, de temps en temps, d’une voix douce et peu vibrante, tomber négligemment, à travers sa belle barbe noire, à peine grisonnante, des mots qui valaient de l’or.
Ilélas ! ces mots, répandus dans ses livres, ne l’avaient pas enrichi. ^
Il m’a dit que les Émaux et Camées, ce recueil d’art pur, lui avait rapporté deux cents francs.
Une sorte d’indifférence olympienne l’enveloppait comme un nuage.
Il ne s’animait plus que pour l’art, sa dernière et désormais unique passion.
Oh! ses conversations particulières pleines du plus délicat esprit, lorsque Fromentin, Baudry, Gérôme et moi, nous le tenions dans un coin tranquille ou lorsque, bras dessus, bras dessous, nous flânions au retour des séances !
Il aimait les boutades paradoxales, tantôt résumant d’une façon plaisante ou étincelante le fond de sa pensée, et parfois purement fantaisistes comme celle-ci bien connue : a La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits. »
Rien de plus intéressant que de l’entendre parler de Y. Hugo, de Sainte-Beuve, de G. Sand et d’autres personnages illustres. Dans sa con-
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fiance en notre discrétion, il soulevait d’intimes voiles sur les faiblesses humaines auxquelles n’échappent pas les plus grands.
Ce serait manquer à sa mémoire que d’en raconter un seul exemple, bien que la langue m’en démange.
Il s’était présenté sans succès à l’Académie : je lui dis un jour : <( Mais l’Académie ne peut pas vous grandir. » Il me répondit paisiblement : « Peut-être; et puis, si j’étais académicien, l’empereur me nommerait sénateur, ce qui ne me ferait pas de mal... et j’aimerais finir proprement dans un fauteuil! »
Comme il était myope, il regardait les tableaux le nez dessus. Je lui fis observer qu’il ne pouvait rien voir ainsi. Il me répondit : « Mais c’est absolument la même chose pour mes yeux que pour les tiens, lorsque tu regardes la peinture à trois pas.
— Et comment jugez-vous de l’ensemble P
— Je réunis les morceaux et je le vois en imagination.
— Alors, repris-je, c’est vous qui faites le tableau et c’est ce qui vous rend si indulgent pour nous. »
Il était indulgent aussi pour les poètes sincères et la myopie n’y était pour rien.
Il voulut bien encourager mes premiers vers.
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Un jour je lui montrai mon petit poème le Soir, et pour être sûr de son sentiment que la bienveillance aurait pu rendre trop favorable, je lui dis : « Voici des vers qu’un ami de mon pays m’envoie et qu’il a composés sur le tableau de mon frère Émile. »
Il les lut attentivement et, en me les rendant, il me dit de sa voix négligente : a Ils vont bien les poètes de l’Artois ; ce ne sont pas des vers de province. »
Très flatté, je lui avouai que j’en étais l’auteur.
Il me signala alors une mauvaise rime qu’il corrigea lui-même et me conseilla une strophe de transition entre l’avant-dernière et la dernière. Qu’on me pardonne ce détail personnel qui montre que cet homme illustre s’intéressait aux débutants.
Je revis Gautier après la guerre, en son intérieur de Neuilly.
Je le trouvai bien malade.
Il avait conscience de sa fin prochaine. Il me sembla résigné, lui qui, dans ses poèmes, avait si effroyablement peint les horreurs de la mort.
Il me parla des maux de la Patrie.
Son cœur saignait.
U en mourait !
Je cherchai à le rassurer. Il me montra d’un regard ses jambes infiltrées. Je lui citai des gué-
risons... Il fit de la tête un petit geste négatif, très doucement, puis il me dit de sa voix plus négligente que jamais : « Oh ! je sais bien que je ne mourrai pas ce soir ! »
Alors il parla poésie.
Et ce moribond (ô suprême bienveillance ! touchante à en pleurer!) me demanda de lui communiquer mes derniers vers .
Oh ! je n’avais pas le cœur à cela !
Le grand poète insista : « Montre-les-moi, cela me distraira. »
Il fallut obéir. Je cherchai dans ma mémoire...
Alors il me dit : « Non! ne récite pas! cela me gênerait; voici du papier et une plume, écris... » Il ajouta : « Je n’ai jamais pu dire mes vers, une pudeur insurmontable m’en a toujours empêché. » Bien touchante modestie chez un homme de si grand talent! Pauvre Gautier! Peu de temps après il avait cessé de vivre .
Notre secrétaire au jury était Fromentin. Vrai charmeur, vibrant comme un ressort, fauve du désert affiné par une éducation de la plus délicate correction, exigu de taille, bien proportionné, les attaches fines comme celles de ses chevaux arabes, des yeux de velours sombre d’une incomparable séduction, n’ayant rien d’une beauté régulière cependant; à la fois
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simple et compliqué, tel cet artiste rare qui, de la plume et du pinceau, peignit des chasses mouvementées, des fantasias en délire, lui dont le rêve le plus cher était l'immobilité dans le bleu : « le ciel sans nuage sur la terre sans ombre! »
Quelle finesse d’esprit, quelle aristocratique générosité de sentiments! Quel enthousiasme! Il restait sincèrement modeste tout en gardant le sentiment de sa valeur, inquiet, rarement content de ses tableaux, et, lorsqu’il en était satisfait, ne craignant pas de le reconnaître bien haut.
Il m’a dit : « J’ai souvent beaucoup d’incertitude à propos de ma peinture; mais je juge sûrement ce que j’écris. »
J’ai parlé ailleurs de mon admiration pour ses livres et ses tableaux, qui font honneur à beaucoup de bibliothèques et de galeries.
Je lui demandai : « Faites-vous des vers? » Il me répondit : «J’en ai détruit plus de six mille. » Il n’en a jamais publié aucun. Dieu seul sait les belles choses qu’il a pu brûler!
Personne, au jury, ne souffrait plus que lui de cette masse de médiocrités que nous devions examiner et juger. Il en avait le malaise même physique. Il horripilait, il secouait la tête, se frappait le front, talonnait le plancher en poussant des : Ah! ah!... Car il avait une grande
vivacité d’allures et ses mouvements eussent paru brusques s’ils n avaient été d une subtilité si légère.
Il disait : « Nous sommes forcés d’entrer dans la peau de tout le monde pour être justes; c’est affreux! Nous ne nous figurons pas combien ça fait descendre notre niveau ! Il nous faudra six semaines pour rentrer dans notre peau ! »
Ces scrupules d’impartialité le poussaient parfois à des indulgences incompréhensibles chez un homme d’un si grand tact artistique. Un jour, je le vis admirer un tableau d une habileté vulgaire et je lui criais : « Comment, vous aimez cela, vous! Fromentin! » et il soutenait, il expliquait les motifs de son approbation.
Pendant le salon, nous nous retrouvâmes devant cette toile et il me regarda en souriant et me dit : « Ah ! comme vous aviez raison ! »
Fromentin n’était pas seulement un artiste et un esprit des plus charmants, c était aussi un grand cœur, très attaché à ses amis, très fidèle, plein de serviabilité et à qui on pouvait conter ses chagrins, ce qui est rare.
Je n’ai pas eu l’occasion de le fréquenter beaucoup, mais c’est un des hommes que j ai aimés.
Il avait des nerfs, parfois des colères, mais il était tout de justice et de compassion. Deman-