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clez à son ami intime qui est aussi le mien, à ce cher Busson, combien il le regrette.
Il y avait encore parmi nous l’auteur des Illusions perdues, ce tableau tant copié au Louvre comme autrefois au Luxembourg, Gleyre, le maître d’Hamon et des autres néo-grecs. Il comptait cinquante-huit ans d’âge : homme bienveillant, un peu négligé dans sa mise, ne prenant qu’une faible part aux conversations. Il aimait à s’égarer silencieusement dans ses rêves philosophiques. Nous n’eûmes aucun rapport intime.
Je me liai davantage avec Bida, qui me plut beaucoup. Ses manières cordiales et correctes en même temps, très franches, un peu austères, en faisaient un confrère des plus sympathiques et inspiraient le respect. Il avait le front large, un peu fuyant, sous une chevelure épaisse, légèrement crépue. Ses yeux, clairs et brillants, laissaient entrevoir une âme excellente. Tout le monde connaît les beaux dessins de cet artiste amoureux de la forme et sincère.
\ oici Daubigny, un Parisien à l’air rustique, nature très expansive, s’exprimant surtout par des exclamations, car il était peu propre aux périodes et aux raffinements du langage. Il était peu lettré et ne pouvait, par insuffisance des mots, rendre les sentiments vifs et généreux de son esprit très vivant. J’ai parlé ailleurs de
son art tendrement énergique et ingénu. Je n’ai pas besoin de dire combien il nous était sympathique. Il avait lui-même, en sa personne, le charme de sa savoureuse peinture.
Français, lui, nous charmait par la grande abondance pittoresque de son langage imagé et naturel qu’il n’a pas perdu en vieillissant. Il a le don de faire voir les choses et les actions dont il parle.
Personne mieux que lui ne conte les anecdotes, et il en sait beaucoup sur les peintres qui, avec lui, ont fait la révolution du paysage français. Parlez-lui de Corot, de Rousseau, de Millet, de Troyon, et il ne tarira pas de verve et d’abondance dans ses récits.
Il a connu ces peintres avant leur célébrité et même à leurs débuts.
Il avait vu Th. Rousseau absorbé pendant de longues heures dans les fourrés de Fontainebleau, 'a piocher et repiocher une toile, la repeignant cent fois, si fervent, si attentif, abrité sous un chapeau de paille et un petit manteau roux en forme de cloche; si immobile que, par derrière, on « l’eût pris pour une ruche ».
Th. Rousseau n’assistait pas à nos séances, ayant été, on Ta vu, nommé dans les supplémentaires; car, quoique depuis longtemps célèbre, son nom était loin d’atteindre cette immense popularité qu’il possède aujourd’hui.
Français nous racontait les temps difficiles où Rousseau travaillait sous les combles, dans une chambre de trois mètres de largeur, et d'où vint le tirer le généreux Jules Dupré pour l’installer dans un atelier loué à cette intention. Touchante fraternité !
Ce doit être là que Troyon lui fit visite au moment où il venait de terminer le fameux Givre. « Mon petit Théodore, tu .as fait là un superbe chef-d’œuvre ! lui cria-t-il. — Eh bien ! reprit le paysagiste, si tu peux me trouver un amateur, je le lâche pour huit cents francs. — Tu plaisantes ! reprit Troyon. — C’est que, vois-tu, j’en ai besoin, » ajouta Rousseau.
Troyon (il n’était pas riche alors) ne dit plus rien et partit.
Une heure après entrait un commissionnaire apportant une lettre. Elle contenait huit cents francs avec ce mot : « Accepte-les ; tu me les rendras lorsque tu le pourras. » Signature : (( Troyon. »
Le peintre dit à l’homme d’aller lui chercher une voiture. Ils y placent le Givre, et « En route pour l’atelier de Troyon ! »
Ce dernier refuse absolument cet incomparable paysage. Il n’est pas assez riche pour se payer un pareil chef-d’œuvre... Rousseau n’écoute rien. Il se sauve en laissant le tableau.
Français nous parlait aussi des jurys anté-
le jury de peinture EN 1 866
rieurs dont il avait fait partie ; des grandes disputes devant les Courbet.
Un jour qu’il s’agissait de faire descendre Y Enterrement à Ornans, placé un peu haut, il racontait comment Eug. Delacroix avait longuement plaidé la cause du peintre réaliste. Il ne niait pas la grossièreté de 1 œuvre, mais il la trouvait expressive au point de vue humain ; c’était d’ailleurs une tentative à ne pas décourager, qu’il fallait mettre bien à la portée du public, afin qu’il pût clairement la juger. 11 fut superbe lorsqu’il parla « de la liberté de 1 Art, du respect des tendances diverses, meme brutales ». Tous écoutaient, gagnés par son éloquence.
On apporta F urne.
Chacun vote.
O surprise! Il n’y avait que des boules noires !...
Le maître romantique, s’étant exagéré 1 effet de son discours et ne voulant pas que Courbet eût l’unanimité, avait lui-même voté contre.
Pendant la discussion qui avait précédé ce discours et ce vote, Horace Vernet s était furieusement élevé contre cette peinture, selon lui, scandaleusement grotesque ; et il s animait, et il s’écriait : « Est-ce un ciel cette plaque noire ! Moi, lorsque je peins un ciel, j’ouvre ma fenêtre! »
Alors le bonhomme Th. Rousseau, qui faisait partie de ce jury, se tourna vers Français et lui dit à l’oreille, faisant comme d’habitude siffler sa salive : « Moi, lorsque je peins un ciel, j’ouvre mon intelligence ! »
Decamps, lui, avait dit : « Courbet est un malin; il fait de la peinture grossière, au fond, mais il met le fin par-dessus ! »
J’arrivais souvent à nos séances avec Brion, que j’allais prendre chez lui, car nous étions voisins. J’ai eu occasion de parler de cet excellent ami dans la Vie d’un Artiste. Le long article que dans cet ouvrage je consacre à Baudry, me dispense aussi d’en rien dire ici.
Puis venait Pils et son chien, liés ensemble d’une telle affection mutuelle, que je ne puis les séparer dans mon souvenir.
Pils, dont tout le monde connaît les grandes batailles à Versailles, était un homme charmant, se jugeant avec modestie, brave ami, l’air militaire, fils d’un militaire qui avait, en amateur, fait des tableaux d’assez grande dimension.
Il était très fier du talent paternel dont il gardait pieusement une grande bataille dans son atelier. Il me l’a un jour montrée et, m’indiquant une des parties principales, il me dit : « Regardez bien ce morceau, je ne le ferais pas! )>
Il exagérait évidemment, quoiqu’il y eût là véritablement des qualités natives, incultes mais ne manquant pas d’une certaine vigueur.
Il arrivait toujours souffrant, menacé depuis longtemps de cette phtisie dont quelques années plus tard il devait mourir, dans une petite chambre que j’ai connue à Douarnenez en Bretagne. La personne qui l’a soigné m’a dit combien il avait été héroïque devant la mort, calme, résigné, ne poussant pas une plainte.
Quant à son chien, c’était un terrier de moyenne grandeur, d’un beau poil couleur de fer rouillé.
On trouvera étonnant qu’un chien siégeât parmi nous au jury; c’était exceptionnellement à cause de son grand attachement pour son maître, dont il ne pouvait se séparer.
Nous lui faisions tous un accueil amical auquel il répondait par une distraite politesse de la queue, réservant ses chaudes caresses à Pils seul.
Il nous suivait donc, gambadant et cherchant les souris, lorsque nous faisions le tour des salles où s’étalaient les grands tableaux.
Plusieurs de ces salles avaient alors de grands vides carrés ouverts dans le plancher pour éclairer les dessous.
Ces vides, entourés d’une balustrade en fer, étaient, au moment du Salon, dissimulés par
des bandes de toile tendues et cousues ensemble.
A une de nos tournées, le chien de Pils, qui sans doute poursuivait une souris, sauta à travers la balustrade sur cette toile qui céda sous son poids.
Il voulut en vain s'en dépêtrer, une fente se fit entre deux bandes d’étoffe insuffisamment cousues, et le malheureux chien tomba et alla s’aplatir sur le sol du rez-de-chaussée.
Nous poussâmes un cri.
Pils, très pâle, s’empressa vers les escaliers pour descendre au secours de son ami.
Nous regardions avec une grande émotion le pauvre animal à travers le voile que nous écartions. Il ne pouvait plus bouger que sa tête camuse qu’il levait vers nous, cherchant son maître.
Nous vîmes celui-ci arriver haletant vers son fidèle compagnon, qui put encore remuer une dernière fois sa queue reconnaissante.
Un gardien était allé chercher une voiture. Pils prit son chien entre ses bras avec des précautions maternelles, et se fit conduire chez un vétérinaire.
Une heure après il revint, très attristé ; il n’avait pas eu besoin du vétérinaire, l’infortuné ratier était mort en chemin, les yeux attachés à ceux de son maître.
Je me souviens que Théophile Gautier nous dit . ce C est très touchant, j en ferai quelque chose. »
Il ne l’a point fait et nous y perdons une bien belle page.
Un mot de Pils, que je dirai tout à l’heure, me remet en mémoire un autre membre de notre jury, celui que nous appelions familièrement le père Lacaze.
Grand amateur de peinture, il avait son hôtel rue du Cherche-Midi littéralement plein de tableaux; corridors, cabinets, chambres, alcôves et plafonds en étaient couverts. Ces peintures sont maintenant au Louvre, où tout le monde les connaît.
Mais alors, c’était une fête rare que d’aller les voir chez leur aimable propriétaire.
Il était si heureux de vous les montrer, les expliquant, les commentant, joyeux des exclamations qu on poussait à la vue des chefsd’œuvre comme ses Rembrandt, ses Watteau et son pied-bot de Ribeira !
« Allez-y! allez-y! disait-il, ne craignez rien! vous pouvez jurer! »
Il avait pourtant une tête de curé de campagne . cet homme que les jurons effrayaient si peu.
On peut s’en assurer au portrait peint par lui-même, religieusement exposé au Louvre, et qui date d’un temps où il était jeune encore.
Son type, depuis, s’était encore accentué dans le sens sacerdotal.
Plein d’une douce philosophie, M. Lacaze était le meilleur homme de la terre, toujours atTectueux, un peu trop pour tout le monde, peut-être, très fin d’ailleurs sous des dehors naïfs, sous ce haut chapeau un peu râpé; avec ses grands cols de chemise lui sciant les oreilles, et entre lesquels sa tête toute ronde semblait être dans un plat; avec son ample et longue redingote qui lui battait les talons et s’arrondissait sur l’ampleur du ventre.
Son indulgence était sans bornes. Il avait toujours le bras levé pour recevoir les tableaux.
Ses larges poches bouffaient, bourrées de recommandations qui lui arrivaient de tous les points de Paris.
Dieu sait quelles croûtes y trouvaient un bienveillant abri !
Pils disait de ces poches : « C’est l’hôpital des chiens galeux. »
Nous avons conservé un affectueux souvenir de cet homme de bien qui, malgré sa mise et sa tournure de gobe-mouches, avait beaucoup de science et d’esprit.
Un autre amateur longtemps siégea avec nous au jury, Maurice Cottier.
Il possédait aussi une très belle galerie rue de la Beaume, dont il aima it à faire les honneurs .
On y voyait la fameuse Bataille des Cimbres de Decamps, des Corot, des Hébert, des Rousseau, des Jules Dupré, des Meissonier. Ce dernier avait peint les petites figures du charmant tableau de Français qui se trouvait là; une vue du Parc de Saint-Cloud.
Maurice Cottier, d’une intarissable gaieté, avait le talent des imitations. Il était un des boute-en-train de nos déjeuners et de nos repos.
Mais l’homme le plus joyeux de nous tous, celui dont la verve comique allait jusqu’au lyrisme, c’était Alfred Arago. Son entrain ne tarissait pas, malgré tous ses malaises physiques, qu’il exagérait sans doute, se croyant toujours menacé de quelque grave maladie. On peut dire qu’il avait l’hypocondrie gaillarde.
Le grand François Arago avait dû créer Alfred dans un moment de bien belle humeur, car, par un singulier cas d’atavisme, il lui avait passé une grande partie de son intelligence, mais tournée en merveilleuse faculté pour toutes les plaisanteries gauloises. L’art qu’il y dépensait aurait fait la fortune de dix comiques des premières scènes de Paris.
Tandis que son illustre père cherchait des étoiles, il se répandait, lui, en prodigieux jeux d’esprit.
On remarquait la même transformation dans la ressemblance physique.
François avait une noble et majestueuse tête, très forte d’accents.
Les traits du père se retrouvaient chez le fds ; il avait gardé une certaine noblesse de type qui l’empêchait de tomber jamais dans la trivialité commune, si risquées que fussent ses plaisanteries. Avec son teint cramoisi que relevaient encore ses cheveux blancs, il avait l’air d’un cardinal bon vivant dont la pourpre aurait déteint sur le visage.
Ses charges gardaient une certaine correction ; il restait toujours l’homme du monde parfait.
Sa physionomie rayonnait comme un soleil bon enfant et je n’ai jamais connu de plus contagieuse cordialité.
Tous ceux qui l’approchaient l’aimaient, ne lui reprochant pas de parodier un nom glorieux.
Que sont devenues les alertes gaudrioles rimées avec tant d’esprit, dans un style un peu négligé mais trouvé , se terminant par des mots charmants et inattendus ? Il en avait rempli plusieurs cahiers et il aimait à les réciter à ses amis (ce dont il abusait un peu), rabelaisiennes productions au jour le jour, qui ont fait tant rire ses intimes Augier, Gérôme, Boulanger, Got, Charles Garnier et, de loin en loin, votre serviteur.
Son grand nom l’empêcha de les publier.
Rien de plus drôle que l’à-propos et la rapidité avec lesquels il jetait ses calembours.
LE JURY DE PEINTURE EN l866
Si i’un de nous risquait un de ces tours d’esprit souvent ridicules, il y ripostait aussitôt par un meilleur.
Un jour que passait devant nos yeux un portrait dont le nez était très grand et bossu, l’un des nôtres, je ne sais plus qui, hasarda timidement : « Voici un peintre qui fait nez long et bossue. » Soudain Arago : « Celui-là je ne puis te V accorder r, tu Vas mené. »
Le peintre Saint-François envoyait un dessin manquant d’aplomb ; Alfred le regarde et dit : « ce Saint-François manque d’assise! »
Puis à propos d’une nature morte de Capoul représentant un gâteau de Chambéry : « Tiens ! ce ténor a fait un gâteau de sa voix ! »
Une pomme passe, on la refuse : Cabanel s’écrie : « Mais elle n’est pas mal cette pomme! » et Arago : « Ah! Cabanel, tu es trop homme de goût pour soutenir celle-là. »
Puis c’est un chat qu’on refuse également, alors lui : <x Mais puisque l’exposition doit aller jusqu’à la mi-août. » En elïet, cette année l’exposition devait être prolongée jusqu’au i5 août.
Il chassait un jour dans une grande propriété attenante à un château. Et comme il se montrait très paresseux, s’asseyant au pied des arbres, le châtelain cria plaisamment à un de ses piqueurs : « Allez chercher un fauteuil à la Vol-
LE J U 11 Y DE PEINTURE EN l866
taire pour M. Arago. — Avec un fusil à rouet ! » ajouta ce dernier.
Ce que je ne puis montrer, c’est l’expression de cette face rouge et rayonnante qui mettait en valeur les mille petites anecdotes dont certaines venaient d’éclore, à l’instant, dans son cerveau; par exemple, lorsqu’il nous montrait ce jeune Monsignor musqué, fils d’une des grandes familles de Rome, qui, étant allé a b lorence, avait rendu visite au roi Victor-Emmanuel. Le pape l’apprit et en fut très irrité. Il le manda dans son cabinet et lui fit une verte réprimande qui se terminait par ces mots : « V ous deviez, plus que tout autre, vous abstenir d une pareille visite, car vous auriez dû vous rappeler qu’il y a un an à peine, nous avons canonisé un de vos ancêtres qui, entre nous, ne l’avait guère mérité! »
Une autre fois c’était un paysan que son curé gourmande sur sa présence à toutes les noces, à tous les plaisirs, et sur son absence de l’église. Le paysan s’excuse et lui fait remarquer que Jésus-Christ lui-même avait bien été aux noces de Cana : « Ce n’est pas ce qu’il a fait de mieux ! » reprend le prêtre en s’inclinant, cl’un ton de respectueux reproche.
Ou bien c’était le monsieur qui cherche un logement, accompagné du propriétaire. Ce dernier, après plusieurs questions indiscrètes et
agaçantes, finit par lui demander pour quelle raison il avait quitté son dernier logement : « Parce que j’ai jeté mon propriétaire par la fenêtre! » exclama le visiteur impatienté.
Et cet autre qui, dans les mêmes conditions, a trouvé un appartement qui lui conviendrait à merveille sans le bruit continuel qui se fait dans la rue. (( Au bout de huit jours, vous ne vous en apercevrez plus, » lui dit-on. « Au fait, j’y pense, ajoute le monsieur, tout heureux de cette solution, si j’allais passer les premiers huitjours à la campagne ! »
Arago disait tous ces riens de façon à rendre jaloux son ami Got.
La dernière fois que je l’ai vu rue de la Tour-des-Dames, il n’était pas encore remis d’une hémiplégie. Il paraissait vieux, vieux, toujours cramoisi mais très défait; eh bien! la première chose qu’il fit, fut de me réciter, d’une langue encore embarrassée, quelque nouvelle élucubration délicieusement saugrenue.
Car il était encore gai, ne se doutant pas de l’effet lugubre que cette joie macabre produisait sur moi; et, au bout d’un instant, je crus le retrouver comme autrefois, tant son illusion m’avait gagné, tant sa tendresse bouffonne était contagieuse.
Il a dû mourir dans un calembour.
Toutes les poésies sont dans la nature, il avait celle de l’éclat de rire.
Cabanel, un autre rayonnant avant qu’il fut attaqué de cet horrible asthme qui Ta fait tant souffrir, apportait plus de discrétion à sa belle humeur toujours correcte et pondérée comme sa mise, sa tenue et sa peinture. Il ne s’animait que dans les discussions devant les tableaux.
Nous nous sommes parfois pris de bec, mais c’était toujours pour nous dire aussitôt quelque parole amicale qui aurait effacé toute aigreur, si elle eût été possible.
C’était un charmant homme que Cabanel, d’un talent un peu froid dans sa distinction. J’admire absolument quelques-uns de ses portraits.
Je me rappelle l’avoir rencontré, en 1888, dans une admirable vallée de l’Auvergne.
Il était au Mont-d’Or pour son asthme, et moi, je venais à la Bourboule pour me reposer de Vichy où je devais retourner faire une seconde cure.
Nous nous trouvâmes sur cette adorable route qui va au lac de Guery.
Nos voitures se croisèrent. Le temps était magnifique, un soleil d’or éclaboussait les éboulements des roches, torrents de pierres figés sous nos pieds, entre d’énormes hêtres et de vieux sapins barbus et blanchis.
L e jury de peinture en 1866
Nous descendîmes de nos voitures pour nous serrer la main. Triste entrevue! Cabanel pouvait à peine parler, pris d’une suffocation qu’exaspérait le moindre effort. Nous nous regardâmes et tous les deux nous crûmes nous Aroir pour la dernière fois...
Les traits de son visage étaient affreusement altérés et j’étais amaigri, jaune comme un Indien, souffrant depuis plusieurs mois d’une jaunisse intense.
Je continue la revue de notre jury.
Je ne dirai rien d’Hébert, de Français qui n’est apparu que pour ses récits, ni de Barrias, bien que je les aime beaucoup ; je ne veux apprécier que les morts.
On a vu que Paul de Saint-Victor figurait parmi nous. Il parlait peu quoiqu’il fut étincelant d’esprit lorsqu’il le voulait.
Je n’ai pas besoin de dire quel admirable talent d’écrivain était le sien, très passionné, très éblouissant et très mordant par instants. On lui reprochait de la raideur dans sa tenue. Je dois dire qu’il fut toujours excellent pour moi.
Je n’ai jamais si bien compris la vérité du dicton populaire : « C’est au pied du mur qu’on reconnaît le maçon, » qu’en voyant Charles Blanc au pied des tableaux.
LE J U 11 Y DE PEINTURE EN l866
Je suis persuadé qu’ils ont servi à beaucoup d’autres, tous les principes d’art qn’il a si patiemment, si savamment élaborés dans ses gros livres ; mais il semblait lui-même n’en avoir nullement profité.
Ce grand théoricien qui connaissait toutes les écoles, qui avait vu tous les musées, compilé tous les textes et toutes les gravures, semblait le plus ahuri, le plus déconcerté des hommes devant des œuvres d’inconnus dont le jugement demande quelque initiative personnelle.
Le pire c’est qu’il prenait au sérieux son rôle déjugé.
On pouvait le faire changer d’opinion sur un tableau plusieurs fois dans la même journée.
Il me conduit un jour devant une toile à lui recommandée et en faveur de laquelle on l’avait fort chauffé : « Est-ce beau ! » me dit-il avec admiration. « Ça! »lui répondis-je, et je démolis le chef-d’œuvre en deux minutes, ce qui était facile.
Le lendemain, en passant, je l’entendis le démolir lui-même en se servant de mes arguments. Les deux fois il était sincère.
Je me souviens que devant une aquarelle il eut un bel élan d’affirmation. Oh! cette fois il n en démordait pas ! Il soutenait que, dans n’importe quel cas, le ciel est toujours ce qu’il y a de plus clair. « Et vous êtes du Midi ! lui dis-je,
de ce pays où, dans les rues, non seulement les maisons au soleil sont plus claires que le ciel, mais même les façades opposées qui en reçoivent les reflets, de sorte que les ombres elles-mêmes font lumière sous l’azur. Non! vous n’êtes pas du Midi ! »
Mais où j’ai bien reconnu son exubérance méridionale, ce fut lorsqu’il me tint ce discours avec force moulinets de bras et hochements de tête : « Oh! mon cher, si vous saviez quel embarras c’est pour moi de faire ce Salon! Je connais tout le monde ! Je suis forcé à toutes sortes de ménagements (il était candidat à l’Institut). Ah ! si tout le monde avait votre talent ! (J e m’inclinai modestement . ) Oh ! alors ce serait facile ! »
L’article paraît, chaque membre de l’Institut y a son petit boniment; mais il ne s’y trouve qu’une simple citation pour votre serviteur, qui n’en faisait pas encore partie. Pure distraction !
11 m’en a d’ailleurs témoigné tous ses regrets avec redoublement de poignées de main, car c’était au demeurant un très aimable homme en même temps qu’un puits de science.
Nous avions aussi avec nous le père Corot, devenu depuis une des plus brillantes étoiles de l’art. Alors on ne paraissait pas s’en douter; on l’admirait sans excès, mais on ne l’en aimait pas moins.
LE JURY DE PEINTURE EN l8G6
Je n’ai plus rien à dire ici de son talent après le fervent hommage que je lui ai rendu dans la Vie d’un Artiste.
Il arrivait avec sa gaieté d’oiseau, son long gilet boutonné jusqu’au menton, sa pipette à la bouche (il ne la quittait jamais, même le jour où nous dînâmes ensemble chez le maréchal Vaillant) .
L’intonation de sa voix, particulièrement douce, était un des charmes de nos conversations des repos.
Mais si vous entendiez éclater tout à coup une exclamation d’un fausset aigu, c’était Meissonier qui commençait une phrase pour la terminer dans un grasseyement ondulé et traînard, non moins aigu de timbre.
Et cela était accompagné de balancements de torse, de mouvements de bras, de piétinements sur de hauts talons de bottes ; car il se démenait beaucoup, bruyamment, comme la plupart des hommes petits.
Qu’on me pardonne la familiarité avec laquelle j’introduis ici un des peintres les plus justement glorieux de l’école française.
Ce n’était pas encore le Meissonier des derniers temps; il avait l’air moins imposant. Il grisonnait. Sa barbe de fleuve n’avait pas encore développé toutes ses ondes blanches.
Tout a été dit sur le talent de ce grand peintre.
LE
Les deux mondes se disputent ses œuvres, qui atteignent les plus hauts prix.
Ne se troublant jamais dans la diffusion des grandes harmonies, il avait une telle acuité de vision, une telle exactitude de souvenir et d’imagination, qu il découvrait, avec une précision égale, le présent et le passé, aussi bien la grande épopée impériale que ses oliviers d Antibes.
Je l’ai vu faire de mémoire des croquis d’une merveilleuse justesse, comme s’il les eut dessinés d’après le modèle.
Son 181kl, miracle de restitution historique, est très curieux à comparer à la Retraite cle Russie de Charlet. L’un a plus de vraisemblance, l’autre plus de vérité poignante.
Le cerveau de Meissonier regardait l’histoire comme ses yeux de myope la Nature. Il voyait tout à la loupe.
Je l’ai vu peindre, à Poissy, dans son jardin, d’après son domestique habillé en garde française. C’était prodigieux de suivre avec quelle sûreté de main il accusait un plan, il piquait un brillant rayon de soleil sur un bouton de cuivre; mais grossissant les détails, ayant peutêtre trop peu de souci de l’enveloppe générale.
Ce travailleur infatigable, toujours alerte, ne perdant pas une journée, on pourrait dire pas une heure, qui aurait pu se contenter de son
LE JUJl V DE PEINT U UE EN I 8 6 ()
atelier et de son jardin, avait des besoins royaux.
Il vous montrait ses voitures dont les portières étaient peintes par lui, et vous faisait remarquer que pas un souverain n’était assez riche pour se payer ce luxe suprême.
Je me demande à quelles heures il pouvait satisfaire ces goûts de grand seigneur, lui qu’on voyait toujours à son chevalet.
Il lui fallait les j)lus beaux chevaux. Il les payait des sommes folles. Il ne devait guère s’en servir que comme modèles, n’ayant pas le temps de les monter. D ailleurs ses plus admirables morceaux de peinture sont peut-être ses chevaux. Il en a exécuté des maquettes en cire qui sont de vrais chefs-d’œuvre.
Rien de plus louable que sa conscience, qui lui a fait détruire plus d’un panneau que l’on voulait couvrir d’or.
Il avait ses moments d’affabilité charmante et de naïveté de sentiments ; il s’indignait contre les bassesses courantes, se prenait même d enthousiasmes politiques ; mais cet homme illustre, alors indiscuté et dont la gloire effaçait toutes les autres, se laissait parfois aller à des susceptibilités d’enfant gâté.
L’habitude de l’adulation dont il était entouré, lui faisait considérer le silence comme une critique.
Il exigeait la préséance même entre amis, et se croyait l’objet d’un manque d’égards si l’on n’y songeait pas assez selon lui.
C’est ainsi qu’on pouvait l’offenser sans le savoir. On se demandait alors avec étonnement pourquoi un jour on le trouvait chaud et amical, tandis que le lendemain il semblait affecter de ne pas vous reconnaître.
Tout cela, défauts de surface; il était très bon au fond.
Mais cela n’était pas sans lui donner certain petit ridicule qui contrastait avec sa gloire.
Ses amis, même les plus intimes, ses plus grands admirateurs en souriaient doucement, l’un racontant qu’il aurait tout un temps boudé Gérôme à propos de son cheval plus beau que les siens; un autre, qu’après le départ de son pédicure, il aurait dit : « Il n’a jamais vu un cor pareil au mien ! »
Je ne sais plus en quelle année nous nommâmes vice-présidents Meissonier et Fromentin.
Or Robert-Fleury, notre président, un matin qu’il se sentait fatigué de la veille, donna la sonnette à ce dernier pour diriger la réception des grands tableaux qui se fait le long des salles, tandis que des gardiens tendent une corde pour maintenir les jurés à distance, afin que tous puissent voir.
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Donc Fromentin avait pris la sonnette des mains du président, en disant : « J’accepte cette sonnette, mais il est bien entendu que je la garderai jusqu’à ce que vous me la redemandiez ; je ne veux pas qu’un autre me la prenne. » Et il était entré dans l’espace vide, entre les tableaux et cette corde qui nous sciait le ventre.
Nous avions à peine jugé deux ou trois toiles, qu’on entend des pas précipités et bruyants et qu’on voit arriver Meissonier qui aussitôt passe sous la corde et se plante droit à côté de Fromentin.
Le peintre du Sahara continue à agiter sa sonnette sans faire mine de s’en apercevoir.
Oui! mais c’est que Napoléon, en pareille occurrence, n’eiôt pas été plus offensé que son peintre qui, après un moment d’hésitation, repassa la corde et partit pour ne plus revenir de toute la journée.
J’ai cru pouvoir sans crainte raconter cette petite anecdote qui montre que les grands talents ont aussi leurs faiblesses, et qui ne pourra en rien diminuer la gloire de celui dont la statue va s’élever à une des plus belles places de Paris, dans un square, sous les corniches du Louvre, à côté du Raffet et de l’admirable Yélasquez de Frémiet.
C est cependant cette susceptibilité exagérée de Meissonier qui a rendu possible la malheu-
reuse scission, à laquelle il a prêté l’autorité de son nom, et qui divise l’art français au profit de l’étranger.
Je n’assistais pas à la regrettable séance générale qui a tout brouillé. On y agita la question des médailles de l’ Exposition universelle de 1889. Beaucoup de membres de la Société des Artistes français, dont le président, notre ami Bouguereau, ne voulaient pas que ces récompenses de nature exceptionnelle contribuassent pour la mise hors concours dont elles allaient, selon eux, exagérer le nombre.
Meissonier protesta. Il y eut du tumulte. On sait où peut aller l’ entraînement dans les grandes assemblées ; la Chambre des députés nous en donne de fréquents exemples. Meissonier quitta la salle suivi des mécontents et on rédigea aussitôt les bases du règlement de la nouvelle Société. Ces bases furent dictées par un sentiment de colère que l’on pouvait excuser, mais dont les effets n’auraient pas dû persister.
En vain la proposition de Meissonier fut-elle votée, en vain, dans un but conciliateur, fit-on tout espèce d’avances. Les dissidents furent intraitables.
Les expositions des Beaux-Arts se sont faites au Palais des Champs-Elysées depuis le salon de 1857, voici bientôt trente-huit ans.
Lorsqu’on a été aussi longtemps dans une
maison où se sont débattus de grands intérêts qui vous touchent de près, on la regarde un peu comme la sienne.
Aussi ai -je ressenti un serrement de cœur lorsque j’ai appris qu’il était question de démolir notre palais.
Que d’artistes ont dû éprouver la même impression, surtout ceux dont l’âge ne peut plus nouer de nouvelles attaches !
Ceux-ci sentiront s’écrouler avec ces pierres aimées, une bien grande part de leur existence, l’une des plus vibrantes.
Elles sont innombrables les nobles émotions ressenties là, depuis les premières si timides, si pleines d’anxiété, où le jeune peintre courait effaré, à travers la foule, cherchant en vain son tableau devant lequel, sans le voir, il avait passé vingt fois, et qu’une fois trouvé, il reconnaissait à peine ; jusqu’aux entrées triomphales où toutes les mains empressées se tendaient vers lui dans l’enivrant bourdonnement du succès.
Là est la fameuse cymaise où la foule ne cessait d’affluer devant son œuvre et dont il recueillait les murmures flatteurs, tandis qu’il passait* rapide, heurtant les groupes, rougissant jusqu’aux oreilles s’il se voyait surpris par une personne de sa connaissance fière de le féliciter; Voici, au contraire, la triste place où, terne et honteuse, fut exposée cette autre toile qui lui
agi
avait donné tant de mal et tant d’espérance et devant laquelle le public passa sans même l’aumône d’un regard.
Et les soucis comme les bonheurs, tout ce qui fait battre le cœur, l’attachent aux objets qui en ont été témoins.
Et, dans ces salles aussi, que de mémorables rencontres : hommes illustres que l’on a été si heureux de connaître, amis depuis longtemps éloignés, presque oubliés, que l’on y a revus avec des transports de joie, le cœur ouvert et disposé aux effusions par la vivante solennité de l’art, ce délicat plaisir ensemble partagé ; et ces jours d’ouverture et plus tard de vernissage ; et toutes ces belles dames aux yeux chercheurs et sympathiques !
Quelles fêtes valent celles de l’art?
Et les récompenses que l’on est allé chercher sur l’estrade officielle aux applaudissements des généreux confrères !
Et celles que, plus tard, on a décernées comme membre du jury ; etles fameuses séances orageuses, où les meilleurs amis se disputent devant les tableaux !
Quel fluide nerveux dépensé dans ce palais ! Que de projets il a inspirés !
Sans compter la joie d’annoncer à un camarade heureux la médaille méritée et la tristesse des consolations à donner aux amis qui n’ont pas réussi.
Que de liens nous attachent de cœur à ces murs qui vont peut-être tomber !
Ce palais a été le théâtre où se sont produits tous les artistes qui, avec les glorieux restes de i83o et de i84o, ont fait le plus d’honneur à notre école.
On lui doit au moins le respect.
Il est si facile de crier au grand bazar comme le font certains journaux, même de province, trop susceptibles dans la délicatesse de leur goût probablement plus sûr que le nôtre ; ceux qui crient cela font l’éloge d’étalages plus forains.
Après tout, ce bazar a abrité de 1867 à 1891 , pendant trente-quatre ans, l’unité d’efforts et la fraternité des artistes français.
Oui! il a droit au respect! Et s’il est destiné à tomber, que ceux qui vont donner l’ordre du premier coup de pioche soient au moins convaincus qu’ils vont démolir un temple !