LES FAUX-FUYARDS
régiment à ces petites manœuvres, étaient désignés par des qualificatifs anodins : on les appelait, en argot de caserne, des fricoteurs des tireurs au flanc, le légendaire tire au flanc qui nous a fait rire trois saisons. Mais en temps de guerre, fini de rire. Ces manigances, ces tricheries, empruntent à la gravité de l'heure, à ^a grandeur du devoir qui s'impose à tous, une toute autre portée.
Oh ! je sais, la maman trop sensible, l'épouse trop éprise ont intrigué au dernier moment.
On a des relations. Que voulez-vous ? On s'est arrangé ; c'est la vie I c'est la vôtre surtout, jeune homme, que vous mettez à l'abri. Mais celle du père de famiUe qui part à votre place y pensez-vous ? C'est qu'à cette heure tragique partir, c'est plus que jamais mourir un peu....
Quand on a vu le pays se dresser tout entier devant l'envahisseur avec un élan tel qu'il faut drait après la victoire élever la statue d'un peuple et décorer toute une race, qu'importent ces quelques déchets ? Nous sommes assez riches en héroïsme pour ne pasr hésiter à dénoncer et à flétrir ouvertement cette infime mi-
norité qu'un rigoureux contre-appel va mettre à l'alignement.
Ce n'est pas, d'ailleurs, au nom des soldats qui se battent qu'il laut réclamer. Eux, au fond de leurs tranchées, ne voient que l'emieim et ignorent les petites vilenies qui se commettent dans leur dos. C'est au nom de toutes les femmes, veuves, mères, épouses qui donnent chaque jour l'exemple de la plus haute abn^ation.
A Paris, ces derniers rescapés de la circulaire HiUerand se cachent aisément dans la foule, mais en province ils sont repérés. J'ai eu récemment l'occasion de traverser la France et.chaque fois que je me suis arrêté dans nos villes, en partie dépeuplées, j'ai constaté ces exceptions scandaleuses qui s'imposent au regard le moins prévenu. Assis à la terrasse des cafés, j'ai pu observer à loisir divers types, tous jeunes ou encore jeunes, bien vivants, bons vivants même au champ du déshonneur.
D'abord, l'embusqué inconscient, ou du moins qui s'est arrangé une bôime petite conscience complaisante. Il estime qu'il
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aurait fait tm très mauvais soldat et qu'il apporte, en somme, sa modeste part à la défense nationale en accomplissant régulièrement sa besogne de bureau. Il arrive au café trottinant à petits pas feutrés, chaussé de souliers tendres en veau mégis, bien à Taise dans l'ampleur d'une espèce de robe de chambre bleu horizon ou pelotonné dans une douillette pèlerine en laine des Pyrénées, s'assoit, en habitué, bien confortablement sur son fond de culotte affaissé par le cul de plomb et lustré par le rond de cuir, et là, attendrissant de quiétude, assez content de lui, il savoure un bon petit communiqué-grenadine.
Autre variété de l'espèce blard. Moins rassuré que le précédent, il essaye de donner le change, dissimulant sa vraie ph3rsionomie deirière une barbe étonnamment drue, comme poussée trop vite en \me nuit dans une forcerie, une barbe inquiétante ajustée sur sa fi-
l'embusqué rou-
gure poupine comme ime barbe de poupée habillée en sapeur. Chaussé de croquenots soigneusement crottés, affublé d'une sordide culotte en velours de terrassier et d'une capote, travaillée aux produits chimiques, enduite d'une terrible patine de guerre, il s'applique, camouflé de la sorte en faux poilu, à traîner un peu la jambe, s'appuj^ant volontiers sur une canne caoutchoutée.
Puis voici l'embusqué honteux qui a des remords. L'œil fuyant derrièie un lorgnon, le teint brouillé d'insomnie, mal rasé avec des cheveux trop longs, des cheveux de cancre sous un képi de collégien, il frôle les murs, la tète basse, et se glisse furtivement dans le coin le plus obscur du café.
Mais le plus beau, c'est l'embusqué convaincu, qui, par auto-suggestion, finit par croire que c'est arrivé, qu'il est vraiment un soldaL Toujours en mouvement, il arrive sur ime terrible torpédo badigeonnée en gris canon et
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s'arrête à la terrasse dans un tonnerre d'échappement libre. Muni des ultimes perfectionnements, de tous les accessoires de campagne énumérés dans les prospectus, article-réclame pour étalage de fournisseurs spécialistes, pièce d'exposition hors concours, c'est un prodige d'équipement 1
Depuis les premiers jours de la mobilisation, il a changé pour le moins six fois de tenue suivant scrupuleusement tous les progrès d'in visibilité réalisés jusqu'à ce jour par les uniformes successivement adoptés. Bleu des pieds à la tête, presque jusqu'à la barbe, il a parcouru dans de fols arpèges, toute la gamme des bleus, tour à tour en bleu horizon,, en bleu paon, en bleu pervenche, en bleu turquoise, en bleu Danube.... Hormis le bleu de Prusse, bien entendu I
Coiffé d'un képi en pégamold, il a les jambes moulées dans les spirales de
bandes molletières impeccables. Sur sa vareuse extensible, de coupe anglaise, exclusivement composée de poches à soufflet, vides d'ailleurs, se croisent, s'entrecroisent dans tous les sens toutes les variétés connues de buffleteries. Tout ce hamois de guerre est armature de crochets, de mousquetons, d'où pend im incro3^ble arsenal de gourdes, de cartes de géographie, de lorgnettes, de périscopes, de cartouchières, d'étuis de revolver bourrés de paquets de tabac comme ime blague I
De vagues emblèmes, on ne sait quels hiérogl3T)hes brodés or ou argent sur son coUet, im brassard de conducteur de cotillon qui lui enrubanne le bras, complètent la toilette de ce parfait mannequin pour couturier militaire, de ce foudre de la rue de la Paix l
Je riais, mais voilà que devant cet officier miracle,* à la mine fleurie, aux cheveux brillantines, tout craquant de cuir neuf, vient à passer, flottant dans une vieille capote vert-de-grisée, un brave territorial éclopé. Il n'a que le temps de rassembler ses béquilles, et, raidi, à Tordon-
naiice, il salue cette panoplie vivante du lenl braa qui lui reste.
Verrons-nous après ça se réveiller ces consciences endormies, ou taudra-t-il, transposant l'appel désormais légendaire du héros des tranchées, crier à tous ces faux-fuyards : t Debout les morts... de peur I ■
10 Juillet igi6.
'; 'AI voulu voir, au front, les soldats russes
qui sont venus combattre aux côtés des ^tres.
iComme vous le savez, après avoir achevé tir période d'instruction, ils ont quitté le mp de Mailly. Ils sont maintenant sur la pie de feu, prêts à « monter » aux tranchées. M. de Weniawski, le distingué délégué de
Croix-Rouge russe, a bien voulu m'emmener rec lui dans son auto, et je surprends nos tives alliés en pleine installation dans leurs >u veaux cantonnements.
Il y a, dans tout le camp, grande animation.
Tout de suite, je suis saisi par le pittoresque, es nouveau pour moi, du tableau. Ce n'est is la première fois, vous le pensez bien, que
je vois des Russes, mais tous ceux que j 'd i nus jusqu'ici étaient des Russes très « coi Russie », tout ce qu'il y a de plus « Ritz t, Kremlin pour un copeck....Ceux qui m'appai sent ici sont bien des Russes pour tout de 1 d'authentiques moujiks de Gogol et de Tok des Russes de la sainte et mystérieuse Ru les héros de Czemowitz et de Trébizonde.
Ce coin de France n'a plus rien de franc Me voici, après deux heures de promenade auto, plongé comme par enchantement an ] profond de la Russie.
Figurez-vous une sorte de grand village, l entier composé de baraques en bois fni marquées de caractères russes et ornées de tites icônes polychromées. C'est ainsi qv m'ima^e à peu près les « isbas *.
Dans les longues avenues qui séparait rangées de baraques, devant les portes, c un fourmillement d'hommes à la stature ai tique. Presque tous sont grands et quelq* uns de vrais géants. Larges d'épaules, étii des hanches, ils ont le torse couvert de min blouses en coutil que tendent et gonflent!
UN APRÈS-MIDI EN RUSSIE muscles de leurs bras et de leur poitrine. Ces blouses, très courtes et serrées à la taille par un ceinturon, raccourcissent leur buste et leur font les jambes plus longues. I^urs culottes presque collantes sont enfoncées dans des bottes de cuir souple et suiSé Ainsi court vêtus, ils ont la sveltesse robuste, l'allure calme et puissante, le pas huilé des grands lévriers de l'Ou-* rai. Ils tanguent en marchant, déjà un peu asiatiques, plus lents, moins nerveux que nos hommes. Mais qu'un officier vienne à passer, par rangées, ces soldats, d'apparence nonchalante, instantanément se dressent, la main au casque ; tendus, la tête en avant, ils gardent une immobilité figée, suivant leur chef de leurs yeux fixes, comme fascinés, jusqu'à ce qu'il leur fasse un signe de repos.
Ce sont des hommes jeunes, et
beaucoupsont imberbes.Sur leur teint fortement hâléjeurs cheveux blonds et leurs yeux gris, un peu retroussés à la mongole, apparaissent plus clairs.Quelques-xmssont encore coiffés de leur casquette nationale, mais presquetousportentnotre bourguignotte, ornée de l'aigle russe, et peinte en brun, du même brun verdâtre que leur uniforme, teinte neutre, couleur de terre ou de tronc d'arbre.
Ils vont et viennent, toujours de leur pas élastique et sans hâte, faisant des corvées, portant des pains ou des provisions ; d'autres, accroupis sur le pas des portes, fourbissent leurs armes en chantant à plusieurs voix, avec un art instinctif et un sens profond de la musique, de tristes mélopées, des complaintes tra nantes et sauvages, où se reflète le charme nostalgique de l'âme slave. De temps à autre, le canon ponctue leurs chants de sa note grave et rappelle que le front est tout proche....
-Un groupe entoure deux dansemrs qui, aux accents précipités et essoufflés d'un accordéon, une main à la hanche et l'autre derrière la tête tournent, se renversent, s'accroupissent.
rebondissent, selon un rythme toujours accéléré, avec une grâce primitive et violente. Leur figure reste impassible, presque endormie, les yeux baissés, pendant que leurs pieds frap-
pent le sol en cadence, faisant voler la poussière dans un tourbillon de bottes frénétiqiies. Pendant que mon aimable guide inspecte
ses ambulances I je reste seul civil au milieu de tous ces soldats qui me dévisagent avec des yeux naïfs et amusés. On voit que, sous leur aspect assez terrible, ce ne sont que de grands enfants. Nous nous sourions, un peu niaisement, ne pouvant rien nous dire. Le seul mot russe que je connaisse c'est nitchevo, insuffisant pour entretenir ime conversation.
Panni eux j 'aperçois quelques petits soldats en miniature, casqués, habillés comme les grands, avec de petites cartouchières et de mignons petits fusils. Ils sont impayables avec leur grand air sérieux. Il parait que ce sont des orphelins que les régiments adoptent et emmènent avec eux. Ils restent généralement au camp, mais quelques-uns, cependant, vont aux tranchées et savent fort bien manœuvrer une mitrailleuse.
Un pope passe, très bel homme, en longue lévite, superbe figure classique, régulière, à la barbe légère et floconneuse, aux longs cheveux bouclés
SOUS un^cbapeau mou et fendu. On dirait un Christ en civil.
Ah I voici le barbier... singulière façon de raser. L'opérateur tient par le menton le patient qui reste debout, et, en deux tours de main, il est expédié. Au premier de ces messieurs 1 Pour achever de me dépajreer, des fumets de cuisine exotique, de je ne sais quel tihi, que !à-bas, sous les arbres, préparent des cuistots moujiks, des arômes de thé qui fume dans de grandes cuves embaument l'air. Je suis imprégné d'une atmosphère tout à fait russe.... Des impressions d'eufance, des bouffées ds <r Bibliothèque Rose»me reviennent .... et le Général Dourakine charme mon souvenir..., Je suis à mille lieues delà France....
Tout à coup, au lointain» au bout de la large route que bordent les « isbas » du camp, retentissent d'allègres sonneries.... Il n'y a pas à s'y tromper : ce sont des clairons français.... Oui I oui 1 je le distingue là-bas, très loin encore, c'est un bataillon de chasseurs qui arrive à l'improviste et va traverser le camp.
Tous les Russes dressent la tête. Les danseurs s'arrêtent, ime botte en l'air, les corvées s'interrompent, le pope passe la main dans ses cheveux, les chanteurs font silence et les clairons français aussi, là-bas, au bout de la route, se taisent.... Quoi ? Qu'y a-t-il ? C'est ime attente générale.
M. de Wieniawski me rejoint vivement. Il parait que le colonel russe, prévenu de l'approche de nos troupes, a fait prier le commandant français de bien vouloir attendre un moment avant de traverser le camp. ...
Des ordres en russe retentissent partout. Des èstaiettes courent dans toutes les directions. Les soldats en foule rentrent en hâte dans les baraquements. Ils en sortent armés de leurs fusils ; ils se rassemblent sous la direction des
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offiden et vont se ranger en deux lignes, de chaque cOté de la route, qu'ils bordent ainsi de deux immenses giilles de baloimettes. C'est l'affaire d'tm instant.
Bravo I quelle chance 1
Je devine que quelque chose de sensationnel s'improvise, et que ie vais assister à tm spectacle magnifique.
Les Chaueun acdamis par les RtUMS
SUR l'avenue n tenant vide, »
nelle.Xentre les < rangées de soldats ses qui présentent armes, le colonel '.
cbvolodof , suivi de l'Etat-Major, s'avj vers le bataillon t çais.
Le commandant chasseurs vient au-devant. C'est le conmiandant B... R..., magnifique type d'of fi-
cier français, droit comme une épée, figure vaillante, comme brûlée de volonté ardente, fortement passée au hâle des batailles, qu'éclairent des yeux de feu et des moustaches blondes, énergiques, qui lui mettent deux flammes sous le nez....
Trois croix et im seul bras, à la Gouraud. Le colonej Netchvolodof , un colosse blond à carrure terrible, la croix de Saint-Georges accrochée à sa robuste encolure, sa tête puissante, à la physionomie sympathique et fine, coiffée crânement sur l'oreille de la casquette plate. Les deux chefs se nomment et, chaleureusement, se serrent là main.
Puis le colonel, remontant l'avenue entre les deux rangées de ses soldats, tout en marchant et en regardant fièrement à droite et à gauche, leur fait en russe une rude et courte harangue. Elle m'a été traduite plus tard, et en voici littéralement le sens :
c Mes petits frères, vos camarades français vont défiler devant vous 1 Regardez-les bien, ce sont vos modèles. Vous saluerez leur brave commandant. Il n'a plus qu'un bras, il a donné l'autre à sa Patrie. G)mme lui, vous verserez votre sang pour la France 1 »
Le colonel, lentement, rejoint l'État-Major. . . . Il y a un instant d'attente, d'immobilité.... Dans ce silence impressionnant on entend mieux les coups espacés du canon.... On dirait qu'un cortège royal va passer....
Alors, se tournant vers ses hommes qui piaffent, l'arme au pied, crispés d'impatience, frémissants, le jarret tendu, le commandant B... R..., du seul bras qui lui reste, lève son épée.... En avant 1
Instantanément, avec im brio éperdu, dix clairons, brandis à bout de bras, décrivent dans l'air un double tour, mettant, au-dessus de la houle des casques mats, dix soleils tourbillonnants. Et le bataillon, d'un même élan, d'un seul coup de talon, s'arrache du sol et s'élance, au pas accéléré des chasseurs, dans un fracas de tou& ses cuivres.
Ce qui se passe alors défie toute description.
En tète marche le colonel .Netchvolodof et, à son côté, le commandant B... R..., suivi de tout l'Etat-Major russe, en rang, sabre au clair. Deirière eux, les clairons et ta fanfare, pas de bois, rien que des cuivres et la petite caisse plate, la «caisse claire». Puis les braves petits vitriers (c'est im bataillon de la jeune classe)
ti fiers de rnootier aux grands frères du Nord comment savent dealer les chasseurs français. Les Russes d'abord semblent surpris par cette allure rapide, si difiérente du rythme balancé de .leur marche. Mais bientôt, ils sont pris, électrisés par cette luria française.... Et, tout à coup, des deux côtés de la route, à perte de vue' éclatent, rugis à plein cœur, à pleine poitrine,
Wm SX
WKT/y
répercutés par tous les échos du camp, de formidables hourras.
Dans ce subit accès d'enthousiasme où leur âme s'élance, les Russes restent immobfles, figés comme des hommes de bronze. Ces statues qui crient, ce délire sans gestes, rien n'est plus impressionnant. Sur toute la longueur des lignes pas une baïonnette n'a frissonné. Seules, les têtes farouchement levées, où on ne voit que des bouches grandes ouvertes, des bouches jeunes, à dents blanches,qui clament sans arrêt, tournent lentement sur les épaules fixes, suivant de leurs yeux émerveillés, tant qu'ils sont en vue, les soldats de France qui passent....
Alors, grisés, enlevés par cette ovation inattendue, les petits chasseurs deviennent fous.
Leur pas précipité s'accélère encore jusqu'à la frénésie. Ils ne sentent plus le poids de leurs gros croquenots poussiéreux .
Comme chaussés d'escarpins, ils pincent le sol, ils ne touchent plus terre : ils semblent voler.
L'arme au bras, cambrés, rayon-
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nants, ils brûlent le terrain de leur petit pas rageur, contenu, bridé par la cadence, au milieu de cette voie triomphale, bordée d'une double haie d'acclamations.
L'instant est sublime. Il faut penser que ces jeunes hommes russes ont fait presque le tour de la terre, bravant toutes les fatigues et tous les périls, pour atteindre ce petit coin de France et y retrouver leurs frères d'armes. J'assiste à leur premier contact sur le front. C'est beau et grand comme une transfusion du sang.
Ces soldats qui acclament d'autres soldats, ces deux armées, unies jusqu'à la mort pour une cause sacrée, qui se saluent de cris délirants et se donnent l'accolade, face à l'ennemi, au son du canon, quel symbole, quelle promesse !...
A mesure que le bataillon avance, autour de lui les hourras jaillissent plus violents, plus déchaînés, en longue traînée mugissante. Quelles voix 1 Voix profondes, voix de géants, belles comme la voix splendide de Chaliapine. J'en ai la chair de poule, je me sens remué jusqu'aux
entrailles. Par moment la clameur est si puissante, si dense, qu'elle couvre presque le fracas perçant de la musique.... Âh ! pourtant ils en mettent, les petits gas I Moi, qui marche en bordure, juste sous le vent des clairons, j'en reçois sur la joue la vibration, claquante comme une gifle. L'air en est tout cuivré, et j'en ai les oreilles éblouies, si j'ose dire.
Enveloppé, entraîné dans ce torrent, je me suis mêlé au défilé, malencontreux comme un chien égaré dans un cortège. Haletant, tête nue» pour avoir moins l'air d'un példn, je marche en cadence, la canne au port d'armes, tout à fait parti pour la gloire... \m vieux gosse de Poulbot ! Machinalement j'essuie mes yeux humides, avec ma casquette en tampon, pétrie dans ma main crispée. Je marche à reculons, regardant goulûment, ne voulant rien perdre...
Ah 1 ces clairons, quelle fantasia 1 Ils pirouettent tous à la fois, pavillons en l'air, dans un moulinet fulgurant, puis, d'un coup sec, ramenés vivement sur la bouche, scellée par l'embouchure, ils s'y incrustent comme im cachet dans de la cire. Âh 1 quel souffle jaillit des joues cra-
moisies, sans yeux, gonflées à craquer, à faire péter les jugulaires ! Quel est le clairon inspiré qui, un beau jour de revue, trouva ce geste claironnant, d'une crânerie si française, ce geste tricolore, ces ronds de bras qui semblent mouler en l'air un mirifique paraphe de sergentmajor ? Derrière eux, le chef de musique bat la mesure des pieds, des mains, de tout son être en transe, chiquant son air de marche à grands coups de mâchoire, face à ses cuivres qui font rage.
Et les troupiers, donc 1 Quelle foi dans leurs figures enflammées, dans - leurs jeunes yeux illuminés. Ah ! ils en mettent, eux aussi, je vous en réponds I Ils bombent la poitrine, le torse arqué en arrière à force de vouloir être droits, se redressant encore à chaque nouvelle bordée de hourras, d'im intrépide coup de men* ton, — le légendaire <f appel de boue » des chasseurs. L'encombrant barda qui les charge, leurs musettes gonflées, leurs boites à masque, l'horrible arsenal de cette guerre de chimiste, ne pèsent rien sur leur cœur bondissant... .D'im petit pas nerveux, ils martèlent, égratignent
le sol pierreux et des étincelles jaillissent de leurs souliers lerrés...
Criez, frères russes I Criez fort ! C'est la France de demain qui passe ; que les Boches, là-bas, dans leiurs trous, vous entendent et comprennent!...
Le défilé s'achève,' le bataillon fait baltes les hourras, peu à peu, s'éteignent dans une rumeur qui diminue et va mourir au fond de l'a-, venue. Un silence, encore tout vibrant, se fait. La musique va se placer devant le groupe des chefs et joue l'Hymne Russe ; mais la fanfare, encore tout échauffée, trépidante, ne peut
subitement se mettre au rythme de cette k&te incantation, et, malgré les efforts éperdus du chef de musique qui essaye de dompter ses cuivres déchaînés, l'hymne russe, pour une fois, est exécuté... un peu vite, à la mode chasseur.
Puis, c'est la Marseillaise.
Au mess, un& charmante petite ^récepticm a été improvisée, et pendant que fraternisent soldats russes et soldats français, te colonel Netchvolodof et le commandant B... R..., avec leurs officiers, vident une coupe de Champagne et trinquent à la victoire prochaine.
LE GÉNÉRAL QOURAUD
10 Janvier igjy
LE GÉNÉRAL aOURAUD
AU cours des visites que j'ai pu faire aux armées, il m'a été domié d'être présenté à quelques-uns de nos grands chefs. C'est ainsi que, en Champagne, j'ai eu l'honneur, à diverses phases de la guerre, d'approcher le général Goiuraud. Aucun homme ne m'a produit une impression aussi intense.
En Gouraud, ce qui frappe avant tout, ce qui surprend, ce qui subjugue, ce sont les yeux. La photographie a popularisé la figure du général, mais eUe ne peut donner une idée de la puissance étrange, fascinatrice de son regard.
Imaginez, dans ce long visage basané de colonial, qu'allonge encore une barbe rude de missionnaire, ime barbe fauve qui semble griUée
pat le soleil, imaginez deux yeux étonnamment clairs, d'un bleu pâle, inattendu, que le h&le de la face boucanée fait paraître presque blanc, comme déteint par l'ardente lumière d'Afrique; des yeux de désert ou d'océan, de marin on d'explorateur ; des ]%ux d'infini qui voient loin et profond ; des yeux qui ne cillent pas... — et aussi des yeux d'apOtre, de voyant ; des yeux mï^ques de thaumaturge.
Ce qui frappe aussi, dans cette troublante figure, c'est la distance anormale qui sépare le nez de la bouche, aux moustaches dardées, bouche énergique, violente, serrée par de robustes m&choires de carnassier, qui contraste étrangement avec le charme du regard. Cette singularité donne au profil arqué l'expression tour à tour séductrice et farouche des félins. J'ai conscience d'avoir rencontré ailleurs des yeux qui ressemblent i ces yeux inoubliaUes de Gouraud. Ils évoquent pour moi un sou- <">nir certain que je ne puis préciser.... Aht
i Je sais. Et je vous donne cette impres-
n sans grandeur, telle que je l'ai ressentie, rce qu'elle est la plus physiquement exacte.