LB GÉNÉRAL GOURAUD
L'amputation du bras droit est trop récente pour que la main gauche, cette ' humble main pour ainsi dire sortie du rang, si brusquement promue à cet hoimeur inattendu du salut, ait eu le temps de s'éduquer, de s'exercer à ce nouveau grade. Dans son élan indiscipliné, encore mal assuré, elle dépasse la visière du képi au chêne d'or et monte, vole comme emballée au-dessus de la tête. Et cette main, haut levée, presque brandie, d'où retombe la canne fermement tenue entre les doigts, cette main fatidique, qui peut être vue de loin par toute une armée, a quelque chose de mj^tique et comme une signification mystérieuse. Geste exalté, d'une ampleur antique, qui dépasse dans son envolée la stricte ordonnance du salut militaire, va jusqu'à l'ovation, jusqu'au lyrisme.
Dans l'immense espace vide, traversé d'un grand souffle inspiré où passent en bouffées les accents héroïques de Sambre-e^Meuse, sur ce fond de casques, de baïonnettes et de drapeaux, le général s'avance svelte et raidi, le torse cambré, corseté par son inflexible vo-
lonté. Domptant l'ankylose de ses jamlies brisées, il marche appuyé sur sa camie, tout d'une pièce comme un paralytique miraculé, toute sa vie ardente réfugiée, condensée dans ta tête coiffée crAnement du képi en bataille, dressée dans un fier appel de sa barbe énergique. Il va seul, dévoré par dix mille regards en extase, — sublime automate, idole mutilée du devoir I
Le général a passé maintenant à la distance réglementaire sur tout le front des drapeaux. La revue est terminée, il va partir. Mais je vois que, soudain, il quitte son Ëtat-Major. Au lieu de s'éloigner, il se rapproche au contraire des drapeaux; il va vers leur ligne comme s'il ne pouvait résister à leur appel. Ils.semUent, en efiet, ces drapeaux, lui faire signe, l'acclamer, agitant magnifiquement leurs cravates et leurs franges d'or, leurs couleurs trouées qui laissent voir le ciel. H£me les plus mutilés, ceux qui ne sont presque plus qoe des hampes, frissonnent de tous leurs lam> beaux.