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LE SAC DE GBRBÉVILLER RACONTÉ PAR LA SŒUR JULIE

QUAND on approche de l'informe amas de pierres écroulées et de débris qui fut la jolie ville de Gerbéviller, la première impression qu'on éprouve, c'est la stupéfaction. On ne peut comprendre comment les Allemands ont pu réaliser un tel écrasement en quelques heures. Cela paraît monstrueux et inexplicable, c'est un prodige de destruction. Sans doute les pluies de l'hiver ont lavé les traces de fumée, car ce chaos ressemble bien plus aux effets d'un tremblement de terre qu'à ceux d'im incendie. Cependant Gerbéviller a été systématiquement incendié.

A ce premier étonnement succède vite la rage contre ces bandits. Il faudrait conserver et classer Gerbéviller comme im témoignage

de la barbarie teutonne. Il s'est passé là des scènes de pillage, de massacre, de viol inracontables. Nous avons vu, dans ce qui reste d'un jardin,Ia tombe d'une femme de soixante-quinze ans qui a été tuée là par im soldat allemand, puis violée morte. Dix vieillards ont été fusillés dans des conditions abominables. Pour les empêcher de fuir, ces brutes les avaient entravés en déboutonnant leur culotte. On a retrouvé leurs cadavres dans des postures ignobles.

Après avoir parcouru ces lieux de désolation et visité les ruines du château de Lambertye et de l'église, notre premier soin a été d'aller voir la sœur Julie.

La sœur Julie, de l'ordre de Saint-Charles, de Nancy, tient à Gerbéviller, avec une petite communauté, un hospice de vieillards et d'infirmes. C'est une des rares maisons qui aient été respectées par les Allemands. Quelques enfants qui jouent parmi les ruines nous y conduisent à travers les décombres. Nous entrons dans un hmnble petit parloir où la sœur Julie nous accueille avec modestie. C'est ime fenune de soixante ans, im peu forte, à la figure douce et

cependant ferme, où s'allient la bonté et la finesse. Elle ne porte pas la croix de la Légion d'honneur qu'elle a si hautement méritée, mais seulement une médaille de la Vierge.

Cette vaillante femme paraît tout intimidée et confuse de voir tant de monde réimi autour d'elle. Elle parle d'abord de façon hésitante et im peu embarrassée, cherchant ses mots et baissant les yeux devant cet auditoire où brillent quelques imiformes, devant ce groupe de journalistes attentifs qui, un crayon à la main, guettent ses paroles. Mais, p à peu, elle se :

milîarise, elle s chauffe, et je v:

essayer, en e ployant ses ( pressions mfim de retracer le récit tragiq qu'elle nous fil

c Messieurs, voici ce qui s'est passé : le 21 août, les Allemands, après les furieux assauts de la ferme de Léomont et du village de Frescaty, entrèrent à Lunéville.. Le 23, les troupes françaises, descendant de Sarrebourg, se repliaient en combattant vers Gerbéviller. La bataille dans cette région fut terrible, et vous en avez vu les traces en passant aux bourgs d'Amans et de Crévic, où fut brûlée la maison du général Lyautey. Les blessés français furent évacués sur Gerbéviller. Plus de trois mille en deux jours ont passé dans notre hospice. C'était des scènes bien pénibles. A mesure qu'on en amenait de nouveaux à pleines charrettes, on transportait les autres vers Roselieur. On les entassait partout où l'on pouvait : dans les couloirs, dans le réfectoire, dans toutes les salles de notre petite maison. Nous les pansions à la hâte, comme ixous pouvions, et nous avons gardé dans l'infirmerie les plus gravement atteints. Ah I les pauvres enfants 1 Ils étaient encore tout vibrants du combat et pleins de courage, mais on voyait bien à leurs figures tristes que les

choses n'allaient pas bien pour nous. Cela se passait dans la joninée du 23. Mais le 24, à 7 heures du matin, voici lés obus allemands qui pleuvent sur la ville. Les troupes françaises continuaient à se replier sur Roselieur: Seuls, restèrent, pour défendre Gerbévîller et protéger la retraite, soixante chasseurs de Lunéville. Ah 1 les braves eaifants 1 (quelle tendresse, quelle pitié maternelles met dans ces mots ta bonne sœur Julie I) Ils avaient barricadé le pont de la Meurthe, que vous avez vu là, plus haut, et ils ont tenu en échec deux régiments de Bavarois, de 8 h. 15 à 4 heures de l'après-midi. Ils ne se sont décidés à abandonner le pont qu'après avoir tiré leurs dernières cartouches. Je les vois encore. Ils étaient là, accroupis ou couchés à plat vaitre, derrière leurs petites barricades. Ah I ils ont été bien braves et bien habiles aussi, je vous assureîl Après avoir tiré leurs derniers coups de fusil, ils se sont laissés rouler par terre derrière les petits murs des jardins, et ils ont

pu ainsi, en roulant sur eux-mêmes, gagner la route de Roselîeur.

» Pendant ce combat, les Bavarois, de l'autre côté du pont, commençaient à mettre le feu dans toutes les maisons, et dès que le pont a été libre ils ont fait leur entrée triomphale en chantctnt et précédés de leurs fanfares^ avec toutes ces flammes derrière eux.

» Ils arrivent devant l'Hôtel de ville. Tous les habitants sont cachés dans les caves. Mes sœurs et moi nous sortons devant notre porte. Tout de suite, voici un officier qui fonce sur nous à cheval, suivi de quatre soldats. Il a l'air furieux. Il nous parle durement en allemand. Je lui dis : <K Monsieur, nous sommes des Françaises, nous ne savons pas parler allemand. » Alors, il reprend en excellent français, mais toujours très durement (et sœur Julie, d'une façon très pittoresque, imite admirablement l'accent tudesque) : « Vous avez dans votre maison des soldats français cachés avec des armes. — Non, monsieur, nous avons des soldats français, mais ils sont gravement blessés ; entrez, et vous

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les verrez. » Il descend alors de son cheval et, toujours suivi de ses soldats, revolver au poing, lui-même tenant une petite baïonnette, une espèce de poignard, il pénètre dans l'hospice et je le conduis à l'infirmerie. Arrivé au premier lit, il jette brutalement les couvertures par terre et

ses, en français : t Les vôtres ont crevé les yeux de nos blessés à nous. » Notre pauvre petit moribond tourne vers lui ses yeux presque éteints et ne répond pas. Alors, fou de rage, il lui met son poignard tout près de la gorge. Je crois qu'il va le tuer. Vous comprenez, messieurs, je devenais très surexcitée. Je me jette devant lui ; je crie à ce misérable : a Ici, c'est la maison du bon Dieu I On ne fait de mal à persoime I » Il se calme un peu, et continue à inspecter partout, dans le réfectoire, jusque dans l'éplucherie.

» A chaque lit, il arrache violemment les couvertures, toujours- escorté de ses soldats armés. Enfin, il dit : « Madame, nous ne sommes pas des barbares, mais ce sont des civils qui ont tiré sur nous tout à l'heure. » Je lui réponds : « Non, monsieur, ce ne sont pas des civils, ce sont les soldats en défendant le pont. Si vous mettez chez nous vos blessés, ils nous seront sacrés, nous les soignerons comme les nôtres, mais promettez-moi d'arrêter ces incendies. » Alors, il dit un « oui » de complaisance,et il part. Vous pensez que je n'étais pas

bien riche avec la promesse de ce monsieur, et j'étais bien inquiète.

» Les Bavarois s'étaient rués partout dans la ville ; ils tiraient au hasard, par les fenêtres et par les soupiraux des caves, des coups de fusil sur toutes les personnes qu'ils apercevaient. Ils pillaient tout, enfonçant les portes à coups de crosse.Les rues étaient jonchées de bouteilles et de barriques dont ils buvaient le contenu en poussant des hurlements épouvantables et faisant im bruit du dia... (la boime sœur se reprend, et ajoute d'une voix douce : im bruit terrible). Tout à coup, je m'aperçois qu'ils jetaient dans toutes les maisons, par les fenêtres, une espèce de filasse enflammée qui faisait en brûlant un bruit de fusée. Bientôt la ville entière brûlait. Il était onze heures du soir. Cet incendie dégageait une chaleur insoutenable ; les débris enflammés tombaient partout dans les mes, et la chair grillée des animaux surpris dans les étables répandait une odeur infecte. C'était vraiment ime vision d'enfer.

» Les Allemands avaient pris quarante][et

un otages, à qui ils îafligèrent des traitements ignobles. On leur fit planter les pieux qui devaient servir à les attacher pendant l'exécution. On les laissa plusieurs jours dans cette terrible incertitude, pendant que les soldats les insultaient et leur disaient : « Français, capout I » Parmi eux, le curé fut jeté à terre et couvert de boue.

» Le major allemand prit quatre des otages qui demeuraient dans le voisinage de notre hospice et leur demanda stupidement si les vieillards et les infirmes hospitalisés par nous avaient été mis là pour tirer sur les soldats prussiens.

» On fit une enquête, on vérifia la direction des coups de feu d'après la position des officiers qui, parsdt-il, avaient été tués, et nous n'eûmes pas de peine à prouver que le tir provenait du pont où les chasseurs avaient organisé la résistance et non des fenêtres de Thospice. Il y eut discussion.

9 Bref, Tofficier obligea les quatre otages à signer une déclaration conforme aux résultats de l'enquête et qui justifiât pour ses chefs que l'hospice n'eût pas été brûlé.

» C'est par cette procédure» où apparaît toute la cruauté méthodique des Allemands, que notre maison fut préservée de l'incendie, et nos pauvres blessés sauvés d'une mort affreuse. »

La sœur Julie voulut bien encore nous raconter des épisodes tragiques qu'il serait intéressant de relater.

Je n'en veux retenir qu'un, qui me semble partictdièrement saisissant :

> Quelques jours après, les Allemands se faisaient battre à Roselieur, et le ...® de ligne entrait à Gerbéviller.

I Le bombardement reprenait alors, plus furieux. On avait laissé à la communauté un prêtre-soldat qui disait la messe dans la chapelle de l'hospice....

» Un matin, pendant l'office, les sœurs étaient à la sainte table, attendant la conmiunion ; le prêtre tenait entre ses mains le ciboire, lorsqu'une énorme marmite allemande tomba brusquement sur un des côtés de la petite chapelle....

» Tous les vitraux éctatir^it, jonchant le

chœur de débris de verre.

■ Le prêtre resta impassible et, recueillies,

tranquilles, les sœurs reçurent l'hostie de sa

m SUR LE FRONT DU NORD. . . .

Tj Septembre IÇ15

SUR LE FRONT DU NORD Le Départ

LA première préoccupation du civil qui part pour le front, c'est la question de l'équipement.

Quelle est, en eiïet, la parfaite tenue du civil en campa^e ? Quel est le vrai, quel est le faux chic ?

Question qui a bien son importance, puisqu'elle a été débattue en haut lieu et résolue, par l'adoption d'un uniforme inédit autant qu'ingénieux, panaché quoique sans panache et symbolisant, avec le boiiheur que l'on sait, l'union sacrée entre le pouvoir civil et l'armée. — Casquette plate, dolman pincé à collât droit,ciilotte collante, molle-

tières vernies. Tenue désormais entrée dans l'Histoire.

Me camoufler en grognard comme mon grand camarade Forain ? M'habiller en alpin comme Scott, en colonel belge comme Flameng ou en général serbe comme Guirand Mucius de Scévola(i) ? Je resté perplexe.... Il y a encore Adolphe Brisson en garde national, et mon frère latin, le grand peintre de bataille Boldini, qui essaye, paraît-il, en ce moment, un sensatiojmel uniforme de bersaglier et va partir pour l'Isonzo. -*- Non, j'ai trop le physique de Vinapte, et je n'ose prétendre à tant de galons et tant d'honneur. J'endosse tout bonnement un costume de chasse.... Je n'ai jamais chassé de ma vie, bien entendu ; mais comme tout bon Français qui se^ respecte, j'ai un'^costume^ de chasse. Avec mon accent du Midi, cela tartarine un brin. Mais zou ! Ça fera rire les poilus... et c'est bien le moins que puisse faire pour ces braves un pékin qui va au front.

(x) Oa saura apxè« la gietie^quel lAle utUe et dangereux ont Joué les peincres pendant^la guerre.

c îi'

. • - ' - aotatnt

T 'adto militaire qai {va m'emporter ver "^ le Nord est uae paissante torpédo bad geonnée en gris canon, d'une noble poussière, et amochée à souhait, très guerre, avec sa fixée à côté des chaufj On démarre en vitesse yeux attendris de mon & La banlieue franchie.

Ions à cent à l'heure, d' à me retrousser les paui trouve que, vraiment, i taires vont un peu vite faut bien se^familiariser danger, n'est-ce pas ? e1

fonce ma prudence. — Cette course rapide^ me fait d'ailleurs du bien. Le vrombissement du moteur, puissant et régulier, me communique son énerç;ie. C'est comme un massage : cela me réconforte. — Oh I s'évader de cettj atmosphère stagnante de ^^uTière, échapper à cette angoissante inertie de cauchemar où se débat le pauvre civil neurasthénique 1 — Aller vite, vite vers les réalités, vers l'action I Je me sens l'âme nettoyée par cet air vif et allègre, où il me semble entendre claquer des

drapeaux I Mes idées noires tourbillonnent, envolées au vent de la course... et ma casquette avec ! Il faut stopper. — Un brave territorial, qui dormait sous le pont qu'il garde héroïquement, me la rapporte, essoufflé,

« Merci, mon brave. »

Je profite de l'incident pour insinuer aux bouillants militaires qui me conduisent d'aller peut-être un peu moins vite. Que diable ! La route est belle, il fait un temps exquis, les gerbes]' de blé jaloiment à l'infini les champs paisibles ; des clochers, pas démolis du tout, pointent dans les verdures, et le ciel bleu Joffre est rayonnant d'espoir.

Tout de même, malgré ce beau temps, on ressent une sorte d'oppression, un je ne sais quoi dans l'air qui étonne et inquiète. C'est que nous entrons dans la zone de guerre, la consigne est sévère, et l'on ne passe pas facilement. La route est déserte, vide, vide à l'infini. A la longue, cette solitude épouvante vaguement. Quelques rares autos militaires passent en trombe dans un

tourbillon de poussière. De loin en loin un territorial barbu, qui a l'air d'un brigand, se dresse isolé sur la chaussée et barre le chemin, en faisant avec son fusil de grands gestes impérieux.

Mais peu à peu la route s'anime, nous approchons des régions qui avoisinent le front : le continuel défilé des convois de ^ravitaillement va conmiencer. Je me souviens combien cet hiver, à mon voyage vers les champs de bataille de Champagne, j'avais été péniblement impressioimé par l'aspect farouche de ces chariots de nomades, couverts de bâches maculées et déjetées, aux roues embourbées, traînés par des chevaux de bohémiens. Quel changement 1 Ce sont maintenant de superbes camions aux toiles bien tendues, bien arrimées, tous pareils, flambants neufs, qui se suivent interminablement sur la route. — Ah I tiens I Comment 1 Ik roulent encore, ces pauvres vieux I Voici venir en longue file, à la suite de cette jeime et brillante classe de véhicules, ces braves autobus parisiens, engagés de la première heure, qui ont vu la victoire de la Marne et ont fait vail-

lamment toute la rude campagne d'hiver. Ah I ils tiennent bon, les Paxigots ! Us ont été telle-' ment badigeonnés et rebadigeônnés en gris que, sous cette épaisse couche de céruse, sous cette

terrible patine de guerre, il est impossible de deviner leur ancienne tenue de pékins. Us sont méconnaissables ; on dirait qu'eux aussi ils

62 UN PÉKIN SU]i LE FRONT

ont laissé pousser leur barbe. — Ils sont bondés, pour le moment, de fantassins aux capotes déteintes, qui vont au front et n'ont pas Tair de s'en émouvoir, car, penchés aux fenêtres sans vitres, avec des gestes exubérants, ils chantent à tue-tête :

Si tu veux faâte mon bonheur»

Marguerite, BCarguerite, Si tu veux faire mou bonheur, Marguerite, donne-moi ton cœur I

« Oh 1 je vous en prie, mademoiselle Marguerite, ne leur refusez pas votre cœur, ça sera si gentil de votre part I »

La vieille carcasse disloquée du brave autobus vibre de toutes ses fibres à ce refrain bien parisien. Je lance à la volée ime boîte de cigares à cent mains qui se tendent, et le cortège bleuâtre disparaît, suivi de toute la poussière de la route qui lui fait escorte.

J'espère bien qu'après la guerre on n'aura pas le cœur de les abattre, ces pauvres vieux autobus, n faut qu'on les fasse défiler, au grand jour du retour, sous l'Arc de triomphe, avec les

troupes victorieuses, et qu'on réserve au plus amoché d'entre eux une place d'honneur dans la cour des^Invalides.

Brusquemen^Ie^décor change. Nous tmvetsons xm secteur occupé par messieurs les Anglais, qui tiennent dans ces parages une partie du front.

On dirait qu'un morceau d'Angleterre

a été ajouté là par enchantement.

Le paysage prend subitement l'accent anglais. Les arbres qui bordent la route mieux ratissée deviennent raides et mieux alignés, l'herbe est métamorphosée en im gazon frais tondu, les petites boutiques du village, la poste, proprettes et lavées, ont la netteté anglaise ; l'église '^ elle-même prend un petit air protestant.

Positivement on jurerait que ces messieurs ont apporté là, avec leur confiture d'orange et leur whisky, ces arbres, ce gazon, ces boutiques dans leurs magnifiques fourgons, si neufs, si astiqués, qu'ils semblent sortir de l'exposition de l'Automobile Club. — C'est tout juste si les pneus ne sont pas passés au blanc d'Espagne. Les soldats, superbes, tous pareils, kaki de la casquette aux bottes, jusqu'à leur canne, jusqu'à leur pipe, sont aussi neufs, aussi astiqués que leur splendide matériel. — Il y a là, sur un des bas côtés de la route, un groupe de ces soldats, armés de

marteaux à manche d'acajou, en train d'édifier des baraquements, que dîs-je ? des cottages, pour un parc d'aviation. C'est du provisoire séireux et confortable, je vous assure I II faut voir leur camion-atelier ! Tout un côté se rabat, et, dans la pénombre, on voit luire un arsenal d'outils étincelants ; tout cela rangé, verni, nickelé, comme un nécessaire de voyage. Quelques ofi&ciers, secs et fins comme des havanes, rasés au sang, les cheveux laqués, le torse bardé de bufReteries d'un rouge sombre et lustré de marron d'Inde, surveOlent, impassibles, le stick sous le bras.

Mais l'Angleterre est déjà loin et nous revoici en France. Nous sommes près du front, car le charroi devient énorme. Les fourgons de ravitaillement, les gigantesques charrettes de paille, qui oscillent, les caissons retentissants avec leur fracas métallique, lourds d'obus, les voi-

tures. d'ambulance légères et attentives, les autos-mitrailleuses sans visage, comme masquées d'une cagoule, les motocyclettes trépi-

dantes, tous ces innombrables véhicules se suivent sans intervaUe, mêlant leur poussière et leur bruit.

Précisément nous longeons la voie du chemin de fer, où des trains interminables passent, passent, emportant encore du matériel, et des caissons, et des canons et des miUiers dé roues de rechange.

n y en a tant de ces roues aUgnées. enchevêtrées sur les plates-formes, se découpant en ombres chinoises sur le ciel, que les trains me

semblât glisser à l'envers, les roues en l'air.

Ah 1 décidément, la tête me toume...

Je suis hEilluciné par ce roulement incessant de chariots et de trains vers ces monstrueux chantiers de destruction que sont devenus les chîimps de bataille.

Quel trafic 1

Quel turbin 1

Et c'est tous les jours comme cela, et partout à la fois I

C'est effarant... mais ça donne une fièie confiance 1

POILUVILLE

22 Septembre 1915.

POILUVILLE

ENFIN nous arrivons à X... où est installé rÉtat-Major et où sont cantonnées les troupes de réserve. Là nous devons nous arrêter pour faire viser nos papiers et renouveler notre provision d'essence.

X... est une paisible petite ville sur laquelle s'est abattu un énorme essaim de poilus qui lacoii vre de son grouillement bleuâtre. Si vous voulez avoir une idée de ce singulier phénomène, achetez au Paradis des Enfants \me bonne provision de soldats de plomb et, en plus, ime boite de bergeries : vous savez bien ? ces maisonnette en bois peinturluré ; groupez toutes ces petites constructions sur une table et versez là-dessus à pleines poignées, toute votre provision de petits soldats, jusqu'à ce que les maisonnettes

disparaissent presque sous cette avalanche de tourlourous. Cela vous représentera assez bien l'aspect d'une petite ville de l'arrière occupée par les troupes au repos.

L'élément civil est totalement absorbé par l'élément militaire. Quelques vagues pékins se faufilent par-ci par-là, mais ils sont noyés dans la foule des poilus. On ne voit que des poilus, des poilus bleuâtres, des poilus gris&tres, des poilus veidâtres, des poilus déteints. Ils vont, viennent, entrent et sortent des maisons, vaquent à leurs petites affaires, inondant les ruel- ' les de leur flot décoloré. Il y en a qui font en plein vent des cuisines de bohémiens, foiurbissent leur fusil, lavent leur linge, leur figure ou leurs pieds ; d'autres jouent au bouchon ou aux cartes, ou bien écrivent des lettres. A toutes les fenêtres, des groupes de poilus rigoleurs ; devant toutes les portes encore des poilus qui flânent en bretelles, avec des chaussons ou des sabots, j

très à leur aise dans leurs capotes ouver- |

tes, amples comme des robes de chambre. !

On n'avait pas encore vu cela, une ville \

entière uniquement peuplée de soldats. .|

C'est un décor nouveau créé par cette guerre extraordinaire. — C'est Foiluville. — On a l'impression qu'il doit y avoir un maire poilu, tm curé poila, un notaire poilu, des porapins poilus. — Par exemple, il n'y a pas de dames ■ poilus ■. C'est une ville d'hommes. Le mot poilu n'a pas de féminin. C'est dommage, car c'est une crâne race I

Je regarde curieusement tout ce va-

^j. .^.-j. : !^^ T ^'^gg ^^

espouserie, la oste, le

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