‹ Un pékin sur le front;Chapitre 4 sur 13 · POILU VILLE · texte numérisé non relu

POILU VILLE

petit café du Commerce, le petit Hôtel du Cheval Blanc, tout est envahi, pris d'assaut. — Oh I le pauvre petit bureau de tabac, grand comme un placard, avec ses petites balances en corne, ses quatre pipes Job à l'étalage et sa buraliste qui s'agite affolée, le bonnet de travers, ne sachant à qui répondre au milieu de cinquante poilus, débordant de jovialité, qui se disputent quinze malheureux cigares d'un sou et douze cartes postales couvertes de chiures de mouches ill

Et la pâtisserie donc, entièrement dévorée»

bâfrée, raclée jusqu'aux miettes attachées au papier où furent collés les derniers macarons et que lèchent à pleines moustaches deux débrouillards réjouis.

Quelle fortune pour ces petits commerçants I

C'est comme si c'était tous les jours jour de marché, une continuelle foire militaire, et quelle foire 1

Seulement au Ueu des blouses bleues des paysans ce sont les capotes qui fourmillent ; et sur la placette, où, à l'ordinaire, étaient alignés, les brancards en l'air, les cabriolets et

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ks tapeculs campagnards, il y a une quadruple rangée d'autos militaires, blanches de poussière, que contemplent, les yeux ronds, un groupe de morveux ahuris ; pendant que le torrent des camions emplit la rue principale de son vacarme...

Et, dans les moments d'accalmie, de vagues bouffées de canons lointains promenées par le vent....

Les Boches

Je suis là devant la mairie, où sont installés les bureaux de l'État-Major, attendant que mon sauf-conduit soit visé, quand j'entends venir vers moi un bruit de pas métalliques^ qui martèlent le sol avec ime cadence tout à fait brutale et singulière. «Tiens, me dis-je, voilà une manière de marcher qui n'est pas de chez nous.

En effet, c'est une escouade de prisonniers.

de ceux qui ont été capturés à Carency. On le, emploie au nettoyage de la ville, et ils vont, ens cadrés de militaires, à ime corvée de balayage. Ils passent raides, automatiques, le balai' au port d'arme, faisant sonner leurs lourdes bottes à talon de cuivre et lançant furieusement leur jambe en avant comme pour se donner mu-

tuellement de grands coups de pied au c...

C'est la première fois qu'il m'est domié de voir exécuter (j'allais dire danser 1) ce fameux pas de l'oie qui est vraiment une stupéfiante chorégraphie I

A l'entrée de ce corps de balais, je ne puis m'empêcher de poufier de rire. Ces gens sérieux, à limettes et à pince-nez, gardant des figures impassibles, pendant que leurs jambes, absolument indépendantes de leur physionomie, se livrent, conmie à leur insu, à cette frénétique c très moutarde », n'ont aucun sens du ridicule. C'est à la fois bouffon et sinistre. J'éprouve cette sorte de malaise que l'on ressent devant la mimique incohérente des fous.

Si l'on pouvait transposer cette scène et imaginer ces mêmes messieurs allemands en redingote et en chapeau haut de forme, exécutant, avec cette même morgue et ce même sérieux imperturbable, ces folles gambades, cela atteindrait l'extrême limite du comique.

C'est bien là l'allure arrogante et gro-

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tesque, caractéristique de cette race qui veut avoir le pas sur tout le monde.

Et c'est ce pas-là que Guillaume voudrait imposer à toute l'Europe I Je parie bien que jamais on n'obtiendra d'un Français qu'il marche ainsi six secondes sans qu'il éclate de rire. Un abime nous sépare de ces gens-là.

Je veux ' ■ ' "

quelques ti me colle a crayon à 1

Moi, vot demment !

va m'écha totalement m'identifie dèle qu'inc

mimer tous ses mouvements : c'est réflexe. Et voilà que, sans m'en douter, tout en suivant l'escouade à petite distance, les yeux sur mon

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carnet, je me mets instinctivement et progressivement à lancer moi aussi la jambe à la hauteur de mon œil.

Zut ! j'ai perdu mon pari.... Voici cinq minutes que je fais l'oie, et sans rire ! Rien qu'à vous le raconter je me sens encore rougir. Heureusement les éclats de rire des poilus qui me regardent faire, m'avertissent à temps et me rappellent à la réalité et à la décence.

Maintenant les prisonniers ont fait halte et je puis les observer à loisir. Je les regarde avec ime sorte d'horreur avide, comme si je n'avais jamais vu de ma vie un seul Allemand. Leur vieux dieu sait pourtant s'ils pullulaient à Paris, et partout, et à Monte-Carlo donc, où on marchait littéralement dessus. Mais alors ce n'était que des Allemands, gens communs, lourds, encombrants, simplement odieux. Ceuxlà ce sont les Boches — les Boches qui brûlent, massacrent, violent ; terribles êtres invisibles qui rampent sous terre comme les bêles puantes, rôdent entre deux eaux comme les squales, volent la nuit sur les villes endormies comme les vampires.

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Us ne me font pas l'efEet d'fitre des hommes comme nous. Je vois en eux des £tres à part, des elfes descendus sur la terre de je ne sais quelle planète maudite, d'une forme bizarre, allongée comme un colossal parallélépipède, d'étranges Martiens armés d'engins inconnus, soufflant des vapeurs empoisonnées, laissant tomber du haut du firmament des aérolithes qui tnent les hommes.

Mais ne nous frappons pas, et n'allons pas chercher si haut. J'aime mieux vous avouer que je les regarde plutôt avec cette curiosité malsaine qui pousse les foules, au sortir de la cour d'assises, sur le passage des criminels fameux, les Soleilland, les Troppmann, les Raymond la

ie

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Science... je les examine un à un, attiré et repoussé i la fois.... Tiens I celui-ci qui a une tête de herr professer à lorgnon, il a peut-être tué

des oifants ; celui-là avec sa face prognate de Visigoth, il a peut-être brûlé des femmes vives ; cet autre a forcé des coffres-forts... .

En costume civil, avec des jaquettes, des melons, des bottines vernies, je ne pounais les croire capables de pareilles horreurs ; mais là.

déchus, gardés par des soldats, avec leurs mauvais calots numérotés sur leurs têtes rasées, leurs camisoles décolorées, tous les stigmates de leurs faces de bandits apparaissent ; on les prendrait pour des forçats, et on cherche le boulet.

Ils sont presque tous jeunes, vigoureux, plutôt gras, avec des figures falotes, huileuses, couvertes d'un duvet blondasse, comme d'une moisissure. Leurs souquênilles d'un drap venimeux, espèce de papier tue-mouche, verni de crasse, leurs bottes, leur peau, tout est du même ton pisseux, comme mariné dans l'urine, d'un afireux gris punaise qui donne la nausée.

Certes il y a des Français vilains, j'en sais quelque chose. Mais jamais notre laideur n'at. teint le degré de hideur hostile qu'ont quelquesims de ces prisonniers. Je m'étais toujours demandé où les dessinateurs, remarquables d'ailleurs, du Simplicissimus et du Jugend, Thony, Gulbranson, Heine, trouvaient les types qui pouvaient leur inspirer

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ces déconcertantes caricatures qui font peur et rire à la fois. — Maintenant j'ai compris. Ces, gens ont une laideur indéchiffrable pour nous, une laideur de Huns, qui montre combien leur origine est loin de la nôtre.

Soyons juste ; certains ont d'assez belles têtes et une fière attitude ; mais même chez ceux-là on découvre, dans la physionomie quelque chose qui est profondément antipathique. Il y a dans la forme carrée du crâne, dans Técartement des oreilles, dans la fausseté du regard, dans l'ensemble des traits, un je ne sais quoi

qu'on exprime couramment par cette locution populaire : Tête de Boche. Pas un n'a la franche figure de nos poilus. A la pensée que ces affreux bougres auraient pu salir notre beau Paris, venir déposer en longues guirlandes, leurs ordures sur les quais de la Seine, sous les fenêtres du Louvre, on est soulevé de dégoût et de rage.

Ils dégagent un insoutenable relent d'hyènes en cage, et je me fais l'effet de contempler des bêtes féroces dans ime ménagerie. Pour l'instant ce sont des Boches apprivoisés et ils balaient consciencieusement la rue. Mais au lieu d'éviter les tas de boue qu'ils rassemblent avec leurs balais dans le ruisseau, on dirait qu'ils s'ingénient à marcher au beau milieu, pataugeant là-dedans à pleines bottes, conuiie dans leur élément naturel — cç qui fait rire un des petits soldats qui les surveillent, — lequel me glisse à l'oreille : € Non, mais croyez- vous? Quels salauds ! »

Mais assez de Boches. — Repartons vite. Je n'ai que le temps d'arriver au front avant la nuit.

Il Octobre igig.

JE me suis attardé à X... pour croquer ces prisonniers allemands, et l'obscurité nous surprend sur la route au milieu de l'encombre ment du charroi, qui devient de plus en plus intense à mesure que nous approchons du front.

Ce n'est pas commode de se frayer un chemin à travers cet enchevêtrement de véhicules qui se suivent à tout-touche. Nous sommes obligés de prendre la file et nous n'avançons que lentement, avec mille difficultés, dans tout ce noir mouvant.

La nuit est sans lime ; et toujours, au lointain, ces canons qui grondent, lugubres.

A tout bout de champ, des sentinelles jaillissent de l'ombre épaisse et nous barrent la route en criant : « Qui vive I » — Il faut mon-

trer les papiers qu'on déchifire à la lueur des lanternes, et puis dire le mot de passe ! Cela se chuchote à l'oreille, en grand mystère, comme un secret. — Jamais nous n'arriverons à temps au poste de commandement I

Je suis étourdi par tout le grand air absorbé dans la course rapide de cette journée, et je rêve à moitié. Dans les cauchemars du sommeil, on a passé quelquefois par de tels embarras insolubles, on a connu de ces fouillis indébrouillables au milieu des ténèbres croissantes. — Les soldats conducteurs de ces énormes camions, qui bousculent et surplombent mon auto de toute leur hauteur, disparaissent sous les bâches où ils s'abritent, et l'on dirait ime procession de fourgons fantômes roulant tout seuls dans la nuit.

 mesure que nous avançons, le grondement des canons augmente, devient de plus en plus formidable ; nous approchons des lignes de feu. Les détonations éclatent et roulent, conmie des coups de tonnerre, en échos qui se répercutent à l'infini. — L'impression d'orage est tellement intense que je me sens réellement

comme accablé par une atmosphère lourde, énervante, satmrée d'électricité, sentant la foudre et le soufre. — Pure imagination, car il fait beau temps. Four compléter l'illusion, par intervalles, de grands éclairs livides sillonnent le ciel tragique vers le nord. Ce sont les projecteurs allemands, sans doute.

Enfin voici quelques lumières, des maisons basses, une vague rue... C'est le village de X... Nous n'irons pas plus loin ; il est décidément trop tard pour atteindre le poste de commandement.

Ce village, qui a été évacué par la population civile, est, bien entendu, encombré de troupes au repos, et je me demande où nous allons diner et trouver un gîte. Heureusement, mon passage a été signalé par téléphone du quartier général (quelle merveilleuse organisation I) et je reçois du groupe d'officiers qui résident dans ce cantonnement la plus afiablc et la plus cordiale hospitalité. On va me faire préparer une petite chambre et je dînerai ce soir à leur popote. Je suis ravi et j'accepte avec joie.

Certes, j'oublierai les brillants et fades soupers à perles et à tziganes offerts autrefois — il y a un siècle ! — par les grands snobs de Tangoville ; mais, toute ma vie, je garderai le souvenir ému et charmé de ce frugal repas, partagé avec ces braves et gentils officiers, dans cette humble ^alle à manger.

Le couvert est mis sur une table ronde, ovalisée par les rallonges, la table classique des familles, l'honnête table de mon enfance, toute bénie de bénédicités. Deux bozmes vieilles lampes à globes, çoifiées d'abat-jour verts ornés de vignettes transparentes, versent leur lumière intime et surannée sur la toile cirée imitant le noyer, où sont rangées, sur chaque assiette, — des assiettes à rébus, — les serviettes soigneusement pliées dans leurs rouleaux respectifs. Des bouquets de fleurs des champs, arrangées avec goût dans d'afEreux et attendrissants petits vases de loterie, roses et dorés, mettent leur note gaie et font cérémonie. — On dirait que les petits bourgeois bien pensants qui habitaient cette humble maison ont laissé, en l'abandonnant.

leur couvert mis, la soupière fumante. On imagine cette table couronnée d'oifants, avec le papa et la maman en face l'mi de l'autre... et, en vérité, ce sont bien de braves enfants, tous ces jeunes officiers, malgré leur teint hâlé, leur barbe et leur moustache, et papa et Ttnaman sont aussi présents dans leur pensée. . . Seulement, au lieu de la fidèle cuisinière Marie, c'est un terrible poilu, ceint, pour la circonstance, d'un pacifique tablier bleu, qui, dans un excellent style, passe les plats et verse à boire. Comme c'est reposant de troaver, au sortir de ces ténèbres grondantes et faiou-

ches. l'atmosphère quiète de ce brave petit ménage de proviace I Et puis tous ces officiers sont si gentils, d'une gaîté si franche, d'un entrain si juvénile I — Ils sont cantonnés depuis 'antôt cinq mois, absolument isolés, dans ce village, où ils viennent, de temps à autre, se reposer des rudes fatigues du champ de bataille. — Vous pensez si l'on fait fête au Parisien qui passe I Et à moi, qui ai l'imagination farcie de tranchées et de boyaux, si l'on peut dire, on ne parle que de Paris, du sentier

de la Vertu, des théâtres, de la dernière revue de Rip... et pas du tout de la guerre ! Alors j'en prends mon parti. Puisque cela leur fait tant plaisir, me voilà sortant mes derniers potins, racontant les anecdotes à succès, révélant la nouvelle série des surnoms en vogue, les ultimes trouvailles, celui de Rostand, de Maurice Barrés, d'André de Fouquières.... — Et l'on me questionne : « Alors, c'est vrai, la jolie mademoiselle F... est mariée ? »

J'obtiens un succès fou en racontant la dernière aventure de MmeC... On fait un sort à mes moindres boutades. Ah I le bon public I Nous bavardons comme sur les planches de Deauville ou au bufifet d'Auteuil ; on est à cent lieues du champ de bataille....

SeulemCTit, par intervalles, de sourdes détonations, qui ébranlent la maison entière et font claquer... ploc I ploc I... les carreaux de papier tendus sur les vitres brisées par \m récent bombardement, ponctuent gravement ces légers propos. Chaque fois je salue respec tueusement la salve, et crois devoir accuser le coup par une mine plus sérieuse, ma verve

soudamement figée, ma petite histoire cassée net entre les dents. Mais eux, les officiers, n'y font aucune attention, et lient de bon cœur, comme si rien n'était.

Au dessert, le commandant qui préside la popote, porte un petit toast bon enfant au pauvre petit dessinateur que je suis, et au Journal que je représente. Et moi, si fier d'être ainsi ffité par ces gentils Frant^ais, je reprends quelques mots, tout bêtement émus, en me mordant un peu les joues.

Tout de même, je suis mon idée....Je suis venu pour voir le champ de bataille.... Ces éclairs, ces détonations m'attirent. Je voudrais bien ne pas attendre àdemain matin.... Eh bien 1 c'est entendu, si une promenade de deux ou trois kilomètres dans l'obscurité ne me fait pas peur, le lieutenant X... va me conduire jusqu'au Moulin de l'Espion. Eh 1 je vais être content ! Est-ce assez romantique ? Le Moulin de l'Espion ! Quel beau titre pour un film I — De là, il parait que je vais avoir une vue sensationnelle sur les lignes de feu. Justement ça barde ce soir, ça va être épa->

tant ! Vite» vite, allons 1 Ma casquette, ma canne, et nous voici, le lieutenant X... et moi, sur la route, en pleines ténèbres.

Il fait noir au point que je ne puis distinguer ma main. Je suis mon guide à la lueur de son cigare. — Nous n'avons pas fait cinquante pas qu'une sentinelle invisible crie : « Qui vive 1 » Vite, il faut dire le mot, et l'on passe.

De temps en temps, des bordées de coups de canon bousculent le silence infini et font trembler la terre... et puis brusques, rapides, de violents éclairs déchirent la nuit et nous laissent pour un temps aveuglés dans une obscurité plus opaque.

Autour de nous, de chaque côté de la route, ce n'est qu'un vaste mystère noir où je pressens confusément la présence de ces milliers d'hommes qui dorment partout; sous les tentes, sous les guitounes, sous les cagnats disséminées dans la campagne. Et, pendant les silences de la canonnade, je crois vaguement percevoir une haleine rythmée de sommeil ; il semble qu'im inunense souffle tiède de respiration passe dans l'ombre.

Ces éclairs^ ces coups de canon espacés donnent à la nuit je ne sais quoi d'auguste et de solennel. Un rêve héroïque plane au-dessus de ces soldats, endormis sur cette terre meurtrie, semée de croix.

Rien que par l'ouïe et l'odorat, afiBnés par ces ténèbres, je devine tout ce que nous frôlons dans la nuit.... Tiens! des hennissements, des ébrouements, un violent fumet d'écurie, une acre odeur de tannerie, de cuirs et de harnachements mouillés.... Nous longeons un parc d'artillerie. — Des vapeurs d'éther, maintenant, des exhalaisons de pansements, d'acide phénique.... Ce sont des ambulances, quelque poste de secours. — Puis, voici des relents fades de sang caillé, de viande fraîchement écorchée... les abattoirs ; — des bouffées de graillon... les cuisines roulantes. — Et puis, par instants, mêlées à l'arôme des foins, passent par risées, dans l'air suave, des puanteurs de fiente et de décomposition, venues des champs de bataille tout proches,et promenées par la brise nocturne.

f Vous ne pouvez pas encore apercevoir les lignes de feu, me dit mon compagnon ; elles

102 UN PÉKIN SaR LE FRONT

sont cachées par ce mamelon dont vous voyez la crête se silhouetter sur le ciel éclairé par les projecteurs allemands. Tenez I il est là-haut, te fameux Moulin de l'Espion. Au prochain coup de projecteur vous allez le voir là, adroite. Ce brave meunier faisait, en manœuvrant ses ailes, des signes convenus avec l'ennemi. On l'a pincé et fusillé sur place. Prenez garde, donnez-moi la main. C'est plein d'anciens trous de mannites par là. Et puis, il faut éviter le cimetière qui est à côté ».

Tout & coup, à ta lueur d'un éclair, le moulin fatal, dressé sur son pivot, m'apparalt d'un noir d'encre sur le ciel embrasé, démesurément grandi par la nuit, effrayant avec les deux membranes de ses ailes immobiles, levées comme deux bras.

Nous grimpons les marches branlantes de son escalier de bois et, de là-haut, je découvre, développée sur un horizon de cinq tieues, la plus grandiose féerie nocturne que j'aie vue de ma vie.

Le champ de bataille la nuit

D DEVANT nous, ce n'est qu'un abîme de nèbres.... Sur ce vaste écran d'un r intense iulguient, comme un inquiétant si] du ciel, des milliers de raies lumineuses, sisen et si denses qu'elles forment dans la nuit opa< une sorte de barrage incandescent qui s'éti sur une immense ligne d'un bout à l'autre champ visuel. Toutes ces stries étincelai sont en plein vertige de mouvement;elles jaiJ sent partout, empressées, avec une incroys profusion. Tout l'horizon est hérissé d'une nière de feu frémissante que le vent tounne et recourbe.

Est-ce quelque étrange phénomène cosmique ? On dirait un lâcher de comètes !

Devant cette apparition, je reste sidéré.

muet me d calme Cer que 1« temps n'auri de cei retom même tent t partei courb est ù éclaîri comp l'iusti

c Nos poilusi me dit le lieutenant X..., peuvent voir les tranchées boches, là-bas, comme en plein jour. »

Tous les deux, juchés chacun sur notre marche d'escalier, nous échangeons dans le noir nos réflexions.

C'est im spectacle magique. Imaginez un feu d'artifice géant développé sur un horizon de quarante kilomètres I Cette impression de féerie est tellement intense que je m'attends à voir à tout moment ces fusées s'épanouir en grappes multicolores et s'incliner avec grâce comme pour offrir un bouquet à la Nuit. Je guette l'instant où des soleils vont tournoyer, des fontaines de rêve faire jaillir leurs cascades dé feu.... Je crois entendre de lointaines rumeurs de fête, les <E ah ! 9 extasiés par lesquels les foules béates saluent la floraison des

fusées dans les grands feux d'artifice populaires....

Mirage I Au contraire, pour le moment, c'est le silence infini.... Tout ce luxe de scintillement que personne ne contemple, cette illumination silencieuse dans cette nuit déserte.

ont quelque chose d'anormal qui déconcerte et épouvante vaguement.

L'horrible guerre a changé ces feux de joie en une fête mortuaire, et cette fantastique p3nro- •technie est l'œuvre de quelque Ruggieri funèbre. Ces fusées décevantes qui ne fleurissent pas, n'éclairent que des scènes de carnage et semblent retomber en larmes d'argent sur le velours noir du ciel.

Ce sont les flambeaux de la Mort qui veillent dans la nuit sereine sur cette terre pétrie de cadavres, et font du champ de bataille une immense chapelle ardente....

Soudain, quatre lueurs aveuglantes, quatre langues de feu dardées furieusement crèvent les ténèbres, éclairant tragiquement les gros nuages noirs qui fuient dans la nuit effarée. Deux secondes après, une quadruple détonation fracasse tout ce silence et tout ce recueillement pendant que, sous une poussée brutale, l'escalier oscille,et que je suis projeté contre la rampe Tout le moulin frémissant m'a semblé reculer.

Le cœur battant, à moitié étourdi, je me suis accroché au bras de mon compagnon. « Ce n'est

rien, dît-U, une batterie de 155 qui a tiré là, à droite, tout près de nous. ...»

Le bruit formidable va se cogner aux quatre coins de l'horizon, rebondit, revient sur nous, comme un ressac, et puis roule, roule, "répercuté à l'infini par tous les échos du ciel...

Le bruit s'éloigne et diminue conmie la rumeur d'un train qui fuit au loin dans la campagne.

Tout s'apaise : la nuit scandalisée retrouve peu à peu son calme, et le silence se reforme plus inunense,...

Mais quoi 1 est-ce une illusion de mes oreilles encore bourdonnantes ! Le silence me semble maintenant constellé, tout picoté d'une infinité de petites détonations sèches, nettes, une sorte de poussière de bruit qui retomberait après ce grand éclat. Cela rappelle le bruissement des grillons qui délirent dans les champs durant les chaudes nuits d'été.

tt La fusillade, me dit mon compagnon, on doit attaquer du côté de Vimy.... »

Par moment, ces petits coups secs se suivent en pointillé régulier avec un tic tac précipité

de machine à coudre, et tracent dans le silence comme im ourlet de bruit. Les mitrailleuses ! Ça doit chauffer là-bas, car la fusillade devient intense, fiévreuse. Cela gagne toute la ligne de feu et, d'im bout à l'autre de l'horizon, c'est maintenant un crépitement frénétique, exaspéré. Le cœur serré, j'écarquille les yeux, essayant de percer ce noir mystérieux, de deviner ce qui peut bien se passer de tçrrible là -bas, à la lueur de ces fusées funèbres .

a C'est que, voyez-vous, me dit mon compagnon, le jour l'artillerie seule donne ; les poilus sommeillent dans leurs abris, sous le bombardement. Mais le soir, dès que l'obsciurité arrive, comme des fauves ils sortei\jt de leur torpeur et commencent à s'agiter à la lueur des fusées dans cette jungle de feu. C'est l'heure des surprises, des attaques sournoises, et les fusils à la moindre alerte partent tout seuls. »

Mais voici les projecteurs qui entrent en actioUk Des faisceaux fulgurants jaillissent de plusieurs points de l'horizon, lancés comme par des obusiers chargés de rayons. Cela troue les ténèbres comme des coups de canon de lumière.

Les cônes éblouissants se croisent dans le noir» découpant sur la campagne déserte des ronds de clarté fantastique, où apparaissent, brusquement illuminés comme dans une sinistre apothéose, des coins de champ de bataille : les tours du mont Saint-Eloy, debout au loin comme deux fantômes blafards, les arbres mutilés du bois de Carency, les carcasses de toitures et les ruines de Villers-au-Bois et d'Ablain- Saint-Nazaire... toute une désolation dantesque. Cela va, vient, balaie la nuit, fouillant l'obscurité avec la hâte fébrile et inquiète d'une lanterne sourde de cambriolexur... et puis tout de suite cela palpite, sursaute et s'évanouit dans des hoquets de lumière. On dirait tout le ciel secoué d'un rure satanique. Cela n'a pas duré trois secondes ; ça n'a été qu'un spasme de clarté.

Étonné, je demande à mon compagnon pourquoi cela est si furtif et rapide.

c( On craint, me répond-il, que les projecteurs ne soient repérés par les batteries ; alors on se dépêche. »

Maintenant, c'est un déchaînement généraL

Partout les fusées montent en gerbes ; de tous les côtés à la fois, près de nous, à gauche, à droite, jusqu'aux lointains de l'horizon, les canons dardent leurs tueurs pathétiques et remplissent l'immensité de leurs voix graves et déchirantes. Je vois distinctement les fusants exploser au-dessus des tranchées, lançant de tous côtés des bouquets d'étincelles et d'éclats incandescentsaucentred'unefuraée rougeoyante. Tout tremble, et le silence s'écroule dans une clameur d'apocalypse. On dirait une lutte de titans.

Et quand \e pense que je ne vois là qu'un froment infime de ce drame grandiose, que cette satumale se déchaîne bien au delà du champ visuel, que depuis les dunes de la mer du Nord, le long des plaines de l'Artois et de la Champ^ne, elle s'étend, prolongeant son réseau de fusées, ses lueurs et son vacarme jusqu'aux forêts de l'Argonne, jusqu'aux gorges des Vosges, je reste confondu par les proportions surhumaines de cette épopée géante....

Et cela n'est encore rien. Partout.partout, sur

l'immense front russe, par-dessus les sommets des Alpes dolomites et les monts balkaniques, jusqu'aux frontières de l'Asie, à la même heure, c'est le mfime sabbat infernal qui ensanglante la nuit sous les mêmes étoiles....

Que doivent penser les astronomes de Sirius et de Mars si, du haut de leurs observatoires, ils voient ces inexplicables raies fulgtirautes, qui jalonnent notre continent ?... Ils croient peut-être que ce sont là des signaux interpla* nétaires que leur font les fabuleux Terriens, et ils rêvent à des civilisations merveilleuses Inconnues d'eux....

Mais mon aimable compagnon, qui est blasé sur ces spectacles, et ne partage pas mon émoi, me rappelle à la réalité. Il est dix heures ■ il faut rentrer.

Je dégringole l'escatiei branlant et je m'éloigne à regret, jetant un dernier regard sur le Moulin de l'Espion.tout noir sur le ciel, avec ses ailes décharnées, il ressemble à la carcasse fumeuse et calcinée de quelque pièce éteinte de ce feu

d'artifice prodigieux, dont je garderai longtemps dans mon souvenir l'éblouissement et la splendide horreur.

Sur l'autre versant du monticule, c'est le noir opaque.

« Donnez -moi la main, me dit le lieutenant X..., nous sommes dans le cimetière. »

Nous marchons à tâtons avec d'infinies précautions parmi les tertres que je n:i puis distinguer, dans les ténèbres embaumées par l'arome des fleurs et des couronnes déposées pieusement sur les tombes.

L'ÎQstant d'un éclair, et, brusquement, des milliers de croix m'apparaissent, doublées par leur ombre projetée sur le sol, alignées en rangs pressés, portant toutes, avec le nom des héros, cette simple épitaphe : Morl pour la patrie... Mort pour la patrie. . . Mort pour la patrie. . . répétée tout le long de ce champ des martyrs, comme une litanie.

J'ôte ma casquette et le lieutenant jette son cigare. Je récite mentalement ime courte prière, im peu oubliée, pour tous ces braves qui dorment paisiblement [dans^ cette nuit grondante

et farouche, en vrais soldats, au bruit du canon, couchés dans cette terre qui tressaille à chaque rafale.

Dans leur rêve sublime ils ont la suprême illusion d'être encore de la fête.

Nous restons un moment recueillis et silencieux, et moi, profondément troublé, à chaque éclair, conmie ma mère m'avait appris à le faire, dans mon enfance, pendant les nuits d'orage, i chaque éclair, instinctivement, j'esquisse un signe de croix.

2^ Mai ipi6

SUR LE FRONT DE MEUSE Bar-le-Duc

MOI aussi j'ai été à Verdun, comme tant d'autres, et au plus fort de la bataille.

Il est peut-être un peu tard pour raconter mon voyage. Mais figurez- vous qu'à mon retour, en feuilletant mon carnet de route, où j'avais noté mes impressions, j'ai été pris d'une sorte de pudeur. Mes petites remarques, mes croquetons, mes griffonnages, tout cela, refroidi, me sembla si peu de choses, tellement rien du tout

que^j'ai hésité, hésité, et enfin renoncé à écriie'

Vimpression de Sem sur la bataille de Verdun / Rien que ce titre « bien parisien » m 'apparut indécent et si puéril ! On ne joue pas SambreeUMeuse avec un sifflet de deux sous....

Mais, tout de même, ne faut-il pas remplir

son petit devoir professionnel ? N'est-il pas honnête, puisqu'il m'a été pennis d'approcher du grand drame, d'essayer, en toute simplicité, en toute humilité, d'en dire le peu que j'en ai vu ? Et piaôs ces notations amèneront peut-être sur les lèvres de nos soldats, qui, eux, se battent pendant que nous racontons, un âourire d'indulgence amusée pour le terrible corres-

pondant de guerre qui, armé d'un porte-plume fait de deux cartouches boches', et confortablement assis à sa table où brille un presse-papier en culot d'obus, termine son article sensationnel par un énergique : Ils ne passeront pas I jeté à la volée, sabré rageusement dans un éclatement d'encre 1

Vers le soir, je débarque du train à la gare de Bar-le-Duc.

Tout de suite, l'impression du drame me saisit. A la toiture du hall, D n'y a plus de vitres. Il ne reste qu'un immense squelette métallique qui se découpe, enfumé et smistre, sûr le ciel plombé. C'est comme une gigantesque tonnelle de banlieue défeuillée par une bourrasque.

11 pleut à verse. Cette gare sans abri, ouverte à tous les vents, traversée de rafales, toute ruisselante, ces quais mondés, qu'encombre, affairée et boueuse, la foule des soldats qui partent, a un aspect farouche.

Me voici maintenant dans cette bonne ville de Bar-le-Duc, capitale sucrée des confitures, dont le nom seul me mettait aux lèvres un goût de gelée de coing et de groseille. J'en avais, je

m'en souviens, mon imagination d'enfant toute poissée. Je la voyais, cette douce ville, confite dans sa tranquillité ménagère, avec, devant les portes de ses maisons, des nûoches barbouil* lés, mangeant des tartines, à l'heure bénie du goûter. Maintenant, ça sent la benzine, le caoutchouc échauffé, le cambouis et le cuir mouillé. Dans les rues, toutes bleues de soldats, c'est un tohu-bohu de camions, de caissons retentissants, de voitures de toutes sortes. Leur fracas tout proche s'enlève en vigueur sur un fond de bruit sourd, sur une nuneur lointaine et grave : la basse des canons de Verdun qui emplit tout l'horizon comme d'un immense bougonnement.

La pluie a cessé. Je flâne un peu dans les rues, grisé par toute cette animation,respirant à pleins poumons, à plein cœur, cet air allègre et vivifiant : V atmosphère de l'avant, qui, dès qu'on approche des armées, tout de suite vous électrise. Ceux qui n'ont pu aller jusque-là ne peuvent connaître cette sensation de soulagement.

de saine exaltation. C'est tout à fait l'impression salubre et forte qui vous saisit quand, venant de Paris, on arrive au bord de la mer, et qu'on aspire le vent du large....

Mais tout de même la transition est un peu bnisque de la nonchalante avenue du Bois, où je me promenais encore hier soir, à cette héroïque bousculade. Un peu ahuri, je me réfugie dans la ville haute.

Là, c'est le calme retrouvé de la province. Je m'accoude un moment au parapet de la paisible petite place. De la cour d'un couvent voisin, les cris clairs d'une ^récréation s'élèvent.

U Angélus tinte dans l'air tout capitonné des coups ouatés du canon lointain.... A mes pieds la plaine meusienne s'étend, immense.

Je pense, non sans quelque anxiété, à mon voyage de demain.... Sous ces loiurds nuages noirs qui grondent là-bas, c'est Verdun. La nuit tombe.

Dans l'hôtel archi-comble, c'est un va-etvient d'officiers aux figures basanées, aux uniformes patines, encore tout vibrants de la lutte d'où ils viennent. La salle à manger est bondée. Dans les vestibules, les portemanteaux disparaissent sous l'amas des casques, ■ irons, des cardes sabres qui Eiccrochés dans Sle pittoresque ; des trophées I îau mou y met ridicule. A part iiatre civils égaf a dans cette les militaires. Je ifficilement une xm coin.

n'aiment belle à ette longue table ronnée de toutes énergiques, aux . Nulie gravité repos, mais une

SUR LE FRONT DE MEUSE l!fô

sorte d'entrain réfléchi et déterminé. Tous ces jeunes hommes, qui viennent de voir la mort de si près, causent gaiement, mangeant à belles dents ce médiocre repas, avec le magnifique appétit des héros. On s'interpelle, on fait des mots, on porte des toasts à la blague, les bouchons sautent. N'étaient tous ces uniformes et les choses à faire frémir qui se racontent là, sans forfanterie, tout simplement, entre la confiture et le fromage, je croirais assister à quelque meeting sportit

Un groupe d'aviateurs entre en coup de vent, — gens à part, habillés de plus près, fuselés, semble-t-il, par la vitesse des vols, d'une sveltesse d'acrobates avec leurs fins brodequins lacés jusqu'aux genoux. Parmi eux, il y a l'extraordinaire Navarre, au profil coupant de gypaète, aux cheveux rejetés en arrière, comme brossés par le tourbillon de l'hélice. — Brouhaha. On leur fait fête. Ce sont des tu-

toiements, des mains vigoureusement serrées, des bourrades d'amitié.

On sent frémir dans toute cette jeunesse une allégresse physique, faite de santé débordante et de vaillance. Il y a dans Tair du défi et de la victoire !

Ils s'installent à une table voisine. J'écoute leur conversation.

Un tout jeime homme imberbe, Tair d'un collégien dans sa tunique noire, à boutons d'or, où brille une croix toute neuve, comme une belle croix d'écolier, raconte d'une petite voix posée, dans cet argot spécial qu'est le ramage étrange de ces hommes-oiseaux, une chose tout simplement épique qu'il vient d'accomplir avec son appareil au-dessus du champ de bataille :

« Le Boche glisse sur une aile et fout le camp. Je tire sur mon manche à balai, je cabre mon coucou, et me laisse tomber en boule sur sa carlingue. Je le coiffe, et à dix mètres, je lui lâche ma bande. Il en à. L'observateur se dresse tout debout et s'abat, mort, sur le pilote. Alors, pour me mettre à l'abri de la riposte, je passe

SOUS la queue. L'œil collé à Toeilleton de ma hotchldss, j'ai mal calculé ma distance. Je le bouscule. Alors, mon vieux, foutu pour foutu, à i6o à l'heure, de toute la force de mon Gnome, j'entre dans son zinc ; mon hélice éclate ; mais î'ai coupé la queue de son appareil, net, ras des ailes. Il tombe en deux morceaux, de deux mille mètres. Moi, je dégringole en feuille morte, c A cinquante mètres du sol, j'ai la veine inespérée de redresser mon coucou et je me pose tout gentiment sur le gazon, <i comme une mésange ».

Et voilà.... Menus propos de table. Simple anecdote de dessert.

L'héroïsme se porte beaucoup cette année...

La route qui marche

APRÈS diner je "vais me promener hors la ville, dans la campagne. La nuit est noire et glacée. Au lointain/ toujours la basse des canons, immense rumeur pathétique qui devient une 'forme du silence tant elle est continue et amortie.

Mais voici un autre bruit singulier, plus proche. C'est une sorte de ronflement ininterrompu. L'impression est étrange. On dirait une respiration puissante, un halètement monstrueux.

Je ne sais d'abord d'où cela vient. Je regarde le ciel. Est-ce le vrombissement d'im dirigeable ou d'ime escadrille d'avions ? Mais non : cela vient du sol, cela rampe, s'allonge conmie im long ruban sonore, une chenille de bruit qui traverse la plaine, chemine le long de la route et

va s'affaiblissant pour mourir en un murmure qui s'éloigne vers l'est.Je m'approche. Dans les ténèbres humides et tourmentées je découvre, je devine plutôt, une théorie ininterrompue de gros monstres à échine ronde, à pesante allure de mammouth, se suivant sans fin, à la queue bu leu, à travers la plaine....

Il me semble voir la migration d'un troupeau de bêtes antédiluviennes qui vont ainsi, sans hâte, les unes derrière les autres, vers je ne sais quel but mystérieux. Je distingue mal, dans tout ce noir, la ligne de leurs vastes dos, les plis de leur peau flasque, squameuse, qui pend sur leurs côtes bombées et que soulève leur soufiBe asthmatique, leurs énormes têtes dont les petits yeux luisent faiblement d'un feu clignotant.

Me voici au bord de la route. Ce sont les camoins de Verdun, désormais légendaires, encore amplifiés, rendus diftonnes et fantastiques, par cette nuit tragique où ils se glissent.

Certains, vus de dos, ont des tournures d'éléphants ; leur échine et leurs côtes, ce sont les inunenses cerceaux sur lesquels, mal tendues, flottent et battent les toiles épaisses des b&ches sombres qui les recouvrent. Toute cette carcasse en mouvement semble vivre, déambule lourdement, avec la démarche pataude, à pieds mous, des pachydermes. D'autres ont l'aspect de hauts chars de carnaval oscillant, d'énormes porcs de cauchemar.Lsurgrouin,qni semble flairer le sol, c'est le moteur gui gronde et grogne sans arrêt. D'autres encore, les plus nombreux^

ressemblent à des Tarasques, à des cétacés apocalyptiques montés sur roulettes. Leur gueule est formée par lés. vastes capotes rabattues sur le siège, où disparaissent, comme avalés, les hommes qui les conduisent. Les monstres paraissent se diriger seuls, par leur propre volonté.

Leurs yeux, ce sont les petites lanternes prudentes....

Soudain un coup de sifflet étouffé et la longue file, avec une précision parfaite, s'arrête.

Comme Jonas vomi par la baleine, des bouches béantes sortent des êtres singuliers, pareils sous les peaux qui les revêtent à des boules de poils hérissés. Les cornacs de ces étranges mammifères, sous leur ventre qui fume, s'accroupissent, s'activent....

Ils^ont l'air de les traire....

Bientôt ils se relèvent. Je m'approche d'eux et j'engage la conversation. Avec simplicité et bonhomie, ces braves gens me parlent du dur métier qu'ils font. Des nuits et des nuits, ils restent rivés à leur volant, brisés de fatigue, dans une immobilité qui les ankylose, mangeant comme ils peuvent un morceau, d'une main gonflée d'engelures, enduite de vaseline glacée, pendant que l'autre main continue machinalement à conduire, obligée de farfouiller à chaque instant dans cette ferraille nerveuse, — luttant contre le froid, luttant surtout contre le sommeil, — le sommeil opiniâtre, despotique, torturant, qui les assaille au fond de ces capotes closes, où ils ne voient rien, dans le bercement irrésistible du perpétuel ronron du moteur,...

Hoi aussi, d'ailleurs, je tombe de sommeil, — un sommeil sans gloire de pékin. II est tard et, en pensant aux héros obscurs de cette ^Mpée de la patience, je regagne mon hdtel. Demain matin à 5 heures, je pars pour Verdun.

Un autre coup de sifBet. Toute la file s'ébranle et, de la même allure étouSée, s'éloigne dans la nuit.

Vers la bataille

A LA pointe du jour, d'un petit coup sec frappé à ma porte, la bonne me réveille en sursaut. Allons, c'est pour aujourd'hui.

Un peu de courage. BrrrI quel temps peu engageant. Il pleut à verse. Devant l'hôtel m'attend une automobile militaire. Le capitaine X..., qui veut bien me servir de guide, tout de suite me fait remarquer, avec un petit sourire significatif, que, par ordre de l'Etat-Major, il est interdit d'entrer à Verdun sans avoir la tête protégée par un casque... un casque ? ?... Ah !

diable I... Enfin, allons-y I Je me laisse docilement conduire dans une sorte de vaste magasin d'équipement où sont entassées des montagnes de casques d'un bleu cru, tout neufs. Cela sent le cuir et la mercerie dans ce magasin. Un ter-

ritorial goguenard, qui est le chef du rayon de chapellerie, s'empare de moi, me b^tillonne le crâne, et avec autorité m'enfonce jusqu'aux yeux un casque évidemment trop grand... .Dieu que c'est froid I ! Il me semble qu'on va m'électrocuter.... Avec une agilité d'escamoteur, mon chapelier m'en essaie ainsi toute une col* lection. Enfin, il m'en trouve im qui me convient.

« Ça va comme un gant 1 » me dit-il dans im sourire.

Et il ajoute :

€ C'est le vrai chic. Monsieur Sem veut-il ses initiales ? — Ah I vous me connaissez ?

— J'ai été cinq ans maître d'hôtel chez Maxim's. »

Le capitaine X..., qui m'attend dans l'auto, m'affirme que j'ai l'air d'un parfait poilu. U n'y a pas de glace et je m'en rapporte à lui.... Et maintenant en route 1

Nous voilà, filant dans la direction de Verdun, sous la pluie qui continue à faire rage. La route, libre, presque débarrassée de ses camions, est admirablement entretenue. Il semble que

tout ait été prévu et organisé par une sorte de Touring-CIub de la guerre. Les grands écriteaux, les flèches indicatrices placés à chaque carrefour, qui la jalonnent, me font penser à cette fameuse course Paris-Berlin, où jadis triompha notre champion Foumier, devant le Kaiser en personne.

D'innombrables cantonniers militaires, sans relâche, entretiennent la route.

J'aperçois dans la campagne d'immenses cantonnements, des milliers de tentes jaimes, brunes, grises, des parcs de munitions, tout cela confus, brouillé, par la pluie.

Je vois au loin passer au galop des batteries d*artillerie. Sur leurs lourds chevaux, les robustes cavaliers, casqués d'acier, enveloppés d'amples manteaux caoutchoutés, bleuâtres, auxquels l'averse donne im luisant métallique, évoquent les guerriers bardés de fer des siècles passés.

Nous approchons du drame. Maintenant nous croisons des troupes en marche. .. .Ah 1 fïs M f^f^fim^ ceux-là I

n n'y a qu'à les voir I Ils cmt si;r eux toute l'horreur sacrée de ta bataille. Ce sont des

zouaves. Leurs uniformes kaki, oxydés maintenant, corrodés par les gaz empoisonnés.

roussis par la fumée des obus, l^rûlés par les jets de lance-flammes^ souillés de terre, dé* teints par les pluies, ont pris des nuances sans nom, qui passent du rouge ocreux au jaune soufre. Ils sont couleur d'enfer et de lave, ils semblent sortir d'un cratère. Ils sont splendides I J'obtiens qu'un instant l'auto s'arrête. Je les regarde passer, me tenant timidement à distance, n'osant m'approcher, pris de frisson et de respect. Leurs fusils, mastiqués de glaise, ont leur batterie soigneusement entortillée de pauvres chiffons comme des membres blessés.

Leurs gourdes, leurs musettes, leurs bottes à masques, leurs sacs sont tout éraflés, écorchés par les frottements contre les parois des boyaux ...Leurs larges pantalons, lourds de pluie, leurs

sus LE FiajNT DE MEUSE 141

vareuses trouées, déchiquetées par les fils de fer barbelés, sont beaux comme les gbrieux haillons des drapeaux. bidi0érents à toute cette eau qui tombe sur eux, qui résonne sur leurs casques et leurs gamelles, ils marchent violemment dans la boue, d'un pas héroïque et un nuage de vapeur s'élève de leurs vêtements trempés d'eau et de sueur.... On dirait qu'ils sont encore fumants des terribles combats d'où ils sortent.

Nous repartons.... Subitement, plus rien....

La campagne est déserte. Un vide traque impressionnant, où plane une sorte d'épouvante. Le bruit du canon progressivement augmente, devient formidable, profond, épais.... J'ai l'impression d'entrer dans du canon l

Là-bas, au fond de la vallée, une citadelle, des vieux remparts, des fumées qui montent, deux clochers ■. Verdun !

Dons Verdun

C'est le matin» et il pleut.

Un grondement formidable, ininterrompu, fait vibrer l'air et trembler la pluie.

Au fond de cet espace, tragiquement désert Verdun est là, tout près.

c Attention 1 me dit le capitaine X..., nous allons traverser l'endroit critique. •

Ah I ah I... Je me recroqueville dans le coin de la voiture. Je me mets en boule. J'assure mon casque et l'enfonce tant que je peux, tirant dessus des deux mains comme si je voulais y entrer tout entier. Et allez donc I Le chauffeurun peu pâle, met les gaz et, de toute la puissance du moteur, l'auto fonce dans la zone dangereuse et s'engouffre dans une des por tes monumentales qui s'ouvrent dans

les vieux remparts de Vauban.... Ça y est! Je suis dans Verdun!

Nous devons tout d'abord atteindre la citadelle, où nous sommes annoncés, à l'autre bout de la ville.

Les premières rues que nous traversons sont intactes ; elles sont vides, mais tout m'y paraît normal. Je suis heureusement surpris : on m'avait tant dit que la ville était détruite. ... Mais, brusquement, le décor change. . .. Le drame apparaît soudain dans toute son horreur I

Plus de maisons, plus rien que des monceaux de pierres écroulées et de gravats, tout blêmes sous le ciel noir. De grands vides sinistres où, seuls, se dressent, dans un lugubre isolement, des pans de murs calcinés et des lambeaux de façades. Toute cette désolation, entr'aperçue à travers les glaces de h voiture, fouettées d'averse et brouillées d'eau, défile presquç irréelle sous mes yeux efiarés, avec la rapidité trépidante d'un cinéma, aux cahots de l'auto, qui bondit à toute allure, suivant ce qui reste des rues, pistes défoncées, bordées de deux remblais de décombres....

Mais on ne peut passer aussi rapidement devant tm tel spectacle. Il serait sacrilège de brûler ainsi pareille étape. Nous faisons airéter l'auto et mettons pied à terre. Nous voilà errant au milieu de ces ruines désertes. On y respire une odeur de poussière et de plâtre mouillé, l'acre relent de suie détrempée et de fumée froide des lendemains d'incendie. A certains endroits, nivelés par le bombardement, une maison intacte, à peine écornée, reste seule debout, hagarde. Une autre, plus loin, littéralement coupée, sciée en deux, montre des coins d'intérieur, des fragments de chambre, tous les secrets de la vie familiale, brutalement mis à nu sous ce joux implacable. U y a quelque chose d'impudique, presque, dans toutes ces intimités ainsi violentées, révélées par les caprices de la destruction. Aux fenêtres démantelées, les persiennes battent au vent, sinistrement, tandis que les rideaux fous flottent au dehors et se tordent ; ils semblent faire des gestes de détresse.

seuls signes de vie sur ces façades mortes.... Mais nous ne pouvons nous attarder, il faut repartir.

Enfin, devant nous, se dressent de hauts glacis gazonnés, une sorte de colline aux arêtes géométriques, au pied de laquelle s'ouvre, noire comme l'entrée d'un tunnel, une porte cintrée dont les profondeuts apparaissait piquées de petites lumières vives. Des soldats sont là groupés devant ; deux sentinelles, baïonnette au canon, montent la garde. C'est la citadelle.

L'auto s'arrête. A l'instant précis où je descends, mon arrivée est saluée par quatre éclatements terribles. Quatre obus allemands qui tombent par là, je ne sais où. Pas bien loin,

— t.: »-..,;ii p(,yj jQ^t^ correspon-

ant de guerre qui se specte, tout obus Dit tomber à une dismce de lui qui varie e trente à cinquante lètres , jamais plus

Cent pas, à peu près, me séparent de l'entrée de la citadelle. Cent pas à traverser à découvert. Je n'hésite pas. Je prends ma irousse à deux mains, je pique ime course et me jette tout essoufflé sous le porche sauveur.

Ouf !... il était temps 1 Une deuxième volée de mitraille éclate encore du même côté, avec un bruit fracassant. Je suis pris d'im petit rire nerveux, haletant, soulagé, conune les gens qui, surpris par une ondée, se réfugient, après une course affolée, sous ime porte cochère....

Tout de même, je suis un peu houleux de ma précipitation. Devant ces soldats impassibles qui me regardent, je me sens devenir tout rouge sous mon easque trop bleu. Y a pas à dire, j'ai manqué de cran, j'ai raté mon entrée. Il eût fallu arriver là d'im petit pas de promeneur, avec le sourire. J'essaie de sauver la face, de donner le change.... Je tente de mettre sur le compte de la pluie diluvienne ma courte panique. Je m'ébroue avec affectation, je secoue l'eau qui perle sur mon manteau, je fais le chien mouillé.... Brrr I... Et je risque un f Dieu, quelle aversel « jeté conmie ça, d'un petit ton dégagé....

t Monsieur aurait dû prendre son liOaid 1 > souffle derrière moi une voix goguenarde.

Je n'insiste pas et m'enfonce dans le noir du long souterrain.

Déjà trois autres visiteurs m'ont précédé dans la citadelle. Je me joins à leur groupe. Le capitaine X... nous présente au général commandant la f^.ace de Verdun. Celui-ci nous fait un excellent accueil :

« Messieurs» nous dit-il, vous êtes, ici, les bienvenus. Je ne vous cacherai pas que les hôtels de la ville sont, en ce moment, peu fréquentables. Vous me ferez donc l'amitié de partager notre modeste repas.»

Puis, il veut bien nous faire les honneurs de sa citadelle. C'est le tour obligatoire du propriétaire, à travers les longues galeries, les bureaux, la salie des machines à élever l'eau^ à faire la lumière et la glace, les grands dortoirs, les salles d'opérations, les salles de douches, toutes éclatantes de ripolin, tout cela bien aménagé, très proprement tenu, parfaitement éclairé, presque tout le confort moderne :

eau froide, eau chaude, électricité...' un vrai palace de la guerre. ...

N'exagérons rien, cependant. Tout cela est très sommaire et ressemble bien plus à un monastère qu'à un palace. Il y a là une simplicité rude et austère, toute monacale, et ces soldats barbus, qui passent silencieux dans l'ombre des longs corridors voûtés, me font, dans leurs amples capotes, l'effet de moines au froc bleu.

J'éprouve une indicible impression de détente. de tranquillité, sous cette épaisse couche de rochers et de terre qui s'interpose entre ma tête et ce ciel redoutable, que je vois dans mon ima* gination tout zébré d'obus.

Au sortir de cet efi^o3rabie vacarme, je goûte profondément ce recueillement et ce silice.

Et je me laisse aller à oublier délicieusement le grand drame qui se joue là-haut....

Mais le général me rappelle à la réalité :

Messieurs, le déjeuner est pour midi. Nous avtms juste k temps d'aller jusqu'au fort de

X..., d'où vous aurez une vue d'ensemble sur le champ de bataille ».

Allons, bon 1 On était si bien ici. J'ai, je ravoue,une légère hésitation intérieure....

Est-ce bien indispensable de le voir, ce champ de bataille?

Il pardt, d'ailleurs, qu'on en voit si peu de choses.... D'abord, il pleut, et puis c'est si intéressant, si nouveau pour moi, cette ville souterraine.

Comme je me plais dans cette citadelle I...

Tu n'as pas honte, espèce de pékin 1 Allons, ouste 1 en auto 1

De nouveau, au grand ]our, sous l'averse, dans le tumulte du canon, nous filons à toute allure dans la campagne abandonnée. Enfin, sur ime éminence, voici le fort. Les autos s'arrêtent. Nous grimpons la pente. Nous entrons. Sous la poterne sonore, im bruit de crosses, tme voix énergique, qui commande : « Garde à vous I Portez armes I» C'est le poste qui rend les honneurs^

-'Ci,

A la suite du général, devant les soldats alignés, immobiles, l'œil fixe, je passe, très convaincu, prenant un peu ma part de ce salut, la main militairement au casque.... A peine passé, je me retourne, juste à temps pour voir un brave poilu tout secoué d'une hilarité convulsive. ...

De quoijrit-il donc?...

Serait-ce de moi par hasard?...

Je Commence à douter de mon casque.

Nous ne faisons quepasseretquittonslefort.

Après une assez longue course à travers champs, nous atteignons une sorte de tertre qui domine la région. Là, le général s'arrête et, soudunement devenu grave, nous désignant le panorama qm se déroule devant nous, il nous dit : <i Le champ de bataille de Verdun I »

Je sens passer un frisson. Instinctivement, je me découvre comme dans une^église.

Panorams du champ de bataJUe

Jous sommes là, groupés sur ce tertre, debout, dans l'herbe fraîche, lavée par la pluie et semée de violettes sauvages On nous prendrait de loin, avec nos loi^ettes, pour des touristes admirant im point de vue.

Le paysage qui s'étend sous nos yeux n'a pourtant rien qm puisse exalter l'imagination. Ce n'est même pas un site, c'est le plus quelconque des paysages, un pays mamelonné, une suite de hautes collines coupées de ravins, dont les ondulations se déroulent jusqu'à l'horizon.

Le général, du bout de sa canne, nous donne quelques indications : à droite, dans ce creux, c'est Verdun.

Rien ne peut laire deviner que cette ville paisible, dans son enceinte de vieux remparts, que dépassent les hauts talus de la citadelle et les deux tours intactes de la cathédrale, est soumise, depuis plus de cent jours, à un effroyable bombardement. Justement, deux gros obus incendiaires viennent d'y tomber, et les fumées lentes qui s'élèvent lui donnent un air habité. On dirait, d'où je suis, les fumées ménagères qui montent des toits à l'heure du repas.

En face, au lointain, cette petite éminence, c'est le fort de Douaumont. A gauche, cette molle rivière, aux doux méandres, qui s'en va, paresseuse et lente, de sa calme allure de procession, c'est la Meuse. Les deux villages qu'elle arrose et dont je vois pointer au-dessus des verdures les innocents clochers, sont Vacherauville et Chamy, et tout près de Chamy, plus à droite, c'est Bras.

Tout cela a l'air fort tranquille, d'im calme bucolique, et ce qui me frappe le plus à première vue dans ce paysage de guerre, c'est la paix profonde, végétale, qui y est répandue. Pas un soldat, pas un canon, pas une fortification ne

SUR LE FRONT DE MEUSE \t&

scmt visibles ; pas même, au ciel, un avisa ou un ballon captif, car le temps est couvert. Je n'aperçois rien, absolument rien que le printemps insouciant qui verdoie sous cette fine pluie de mai.

C'est un paysage qui ne sait pas....

Si les canons arrêtaient leur vacanne, il semble qu'on entendrait les coqs se répondre et les aboiements lointains des chiens de métairies.

Cette ville, couchée dans son vallun, et couronnée de ses vapeurs de pot-au-feu, ces villages de bergerie avec leurs petits clochers à'an^eUts, cette rivière oisive de pêcheurs à la ligne, qui flâne entre les arbres réguliers qui la bordent, tout ce paysage imperturbable semble ignorer le drame prodigieux qui se joue dans son pûsible décor. Il paraît sourd à l'effroyable tumulte déchaîné dans le ciel qtû le couvre. II demeure un paj'sage ordinaire, mumcipal> qui rumine béatement dans ses firais herbages C'est un paysa ' reux.qui n'a pi toire....

Et, pourtant, cette rivière, c'est la Meuse, notre Meuse, chantée par les clairons, qui va recevoir plus loin des affluents de sang. Dans ces villages qui, à cette distance, pciraissent intacts, en ce moment même se livrent d'hé* roïques luttes contre l'ennemi sauvage-... Derrière ces collines azurées, vaporisées par la pluie, se cachent le funèbre bois des G>rbeaux, les charniers du Mort-Honune... et ce pauvre monticule, cette minuscule verrue qui émergé à peine au-dessus de la ligne froide de l'horizon, c'est Douaumont.... Ce nom, sonore et rebondissant comme un coup de canon, qui remplit l'irnivers d'une rumeur de gloire ! Douaumont, que je rêvais dressé au milieu des vagues hiunaines en furie, crachant des flammes et des tonnerres, il a fallu que je fouille minutieusement les lointains avec ma lorgnette pour le découvrir enfin 1...

Bien que je fusse préparé à cette déception, je reste tout de même déconcerté par tantd'insigniâance. J'étais venu l'imagination si pleine d'images héroïques et le cœur si gonflé d'émotion que, malgré tous les avertissements, je

ne puis me résoudre à l'insensibilité de cette nature neutre qui m'irrite....

Soudainement, le temps se gâte tout à fait^ Le ciel, lavé de giboulées, perd son sourire agaçant ; il se couvre de lourds nuages, il devient d'un noir d'encre. Et, maintenant, sur le fond des collines assombries, je distingue de petites lueurs rapides, aiguës conune des cris de lu* mièresy craquantes comme des allumettes. Cela, fiévreusement, crépite, puis s'éteint instantanément. J'en vois luire partout à la fois dé ces petites flammes brèves, sur les crêtes, sur les pentes, étagées par rangées de quatre ou de six. Toutes les collines en sont criblées et étincellent de toutes leurs facettes comme si elles étaient en mica. Ce sont les lueurs des batteries dissimulées, qui tirent, sans répit, de toutes j>arts. Â la pleine lumière, je n'avais pu les distinguer.

Mais voici que je suis frappé par un autre phénomène singulier. Â gauche, au-dessus de la Meuse, le soleil, transperçant la voûte des nuages, projette ses faisceaux liunineux sur une côte dénudée, qui apparaît seule fantastiquement

158, Vt^ PÉKIN SUR LE FliONT

éclairée dans le paysage obscurci Sous ces clartés d'Apocalypse, cette côte chauve, comme scalpée, au milieu du pays verdoyant, impressionne. Il plane sur elle je ne sais quoi de maudit qui épouvante.

Le général nous la nomme : c*est la côte du Poivre. Sur ce sol nu, partout, par vingt, trente à la fois, je vois apparaître des boules de fumée.

si denses qu'elles semblent solidifiées comme des moulages en plâtre. Ce sont les obus qui éclatent.

- Cela n'a pas l'air de tomber. Au contraire, j'ai l'impression que cela jaillit du sol, sponta-

nément. Oa dirait un champ de chotuc-fleais géants, qui éclosent là, comme par enchantemoit.

Je note, au fur et à. mesure, tout ce que je vois, et, ea toute sincérité, je ne vois pas autre chose qui dénonce la bataille.

Le peintre de batailles a vécu.Les temps sont révolus des belles batailles rangées, réglées

comme des carrousels. Aujourd'hui, un paysagiste suffirait, et le père Corot ferait mieux qu'Horace Vemet. Le grand artiste Flameng, qui ne manque pas de cran, a peint sur nature

SUR LE FRONT DE MsaSE 161

et en pleine action les sites où se sont livrés les plus fameux combats de la guerre. £h bien t vous ne devineriez jamais que ses aquarelles de tout repos représentent des champs de batailles, si elles n'étaient, de-ci de-là, mouchetées de petits éclats, de petits crachis à la goitache, — couleur sans danger.

En vérité, il ne suffit plus de contempler le panorama d'une bataille moderne. Le drame est dans le bruit épique qui s'en dég^e. Quel musicien de génie,ayantassistéà cesterriblesffttes^ura orchestrer d'aussi prodigieuses symphonies ?

Dans la bataille de Verdun, le tumulte atteint au paroxysme. L'honune disparaît. D semble que ce soit la terre elle-même qui jette ces clameurs de cataclysme. C'est comme une dispute de montagnes qui s'injurient et ae répondent avec rage....

Des milliers de canons de tout calibre, les longs, les courts, les légers et les lourds, les obusiers, les mortiers, les crapouillots ; ceux qui sont ,^ accroupis dans les tranchées, ceux qui roident sur d'énormes roues pattues, ceux qui sont montés sur des trucks d'acier ou sur des trains blindés, toute cette artillerie déchaînée tire à la fois à toute volée.

Ces milliers de détonaticms se cognent aux quatre coins de l'horizon, rebondissent, canun* bolent furieusement contre les pertes des collines, se renvoyant leurs échos qui roulent et se répercutent à l'infini. Il y a des voix

caverneuses, des rauquements bre& et brisants, des sifflements stridents, qui vrillent, des borborygmes graves et profonds.... Tous ces bruits, brassés par le vent, s'entre-choquent, s'émiettent, se pulvérisent et ne forment plus qu'un agglomérat, ime synthèse de tumultes, une épaisse brume de canon qu'on n'entend phxs, qu'on respire plutôt, qu'on avale, qui vous pénètre et vous secoiie jusqu'aux entrailles

Mais je m'y habitue peu à peu comme au bruit de la mer.... Et cette fureur exaspérée qui ne se lasse pas me fatigue.... Je me suis levé de si bonne heure.... J'essaye vainement de réagir. Pour m'encourager à plus d'attention j'ai beau me dire : « Hais regarde, regarde ardenmient, de tous tes yeux, de toute ton âme : tu vois le champ où se livre la plus formidable bataille de l'histoire du monde t . . . Auprès de laquelle les plus fameux combats ne furent que des jeux d'enfants.... Regarde i Emplis tes yeux pour en garder le souvenir à jamais 1... » J'ai beau me faire violence, je reste distrait, mon atten* tion ne veut pas se fixer. Il me semble que je suis là depuis des heures.

Je plie mon caoutchouc et m'assois dessus dans l'herbe humide. Machinalement, je cueille des violettes autour de moi et je nie laisse bercer par les cris bienheureux des alouettes qui mettent leur petite note de fifre dans ce formidable concert. Malgré moi, je me sou gagnépar le sommeil....

Mais il est midi Nous repartons pour la citadelle

Un déjeaner de Héros

J'ARRIVE au tenne de mon voyage ; il ne me reste que peu de chose à dire.

Après la visite au champ de bataille, nos automobiles nous ont ramenés en hâte, et nous voici de nouveau parmi la vie souterraine de la citadelle.

Au sortir de ce vacarme assourdissant, dont j'ai les oreilles encore bourdoimantes comme la conque d'un coquillage, je me plonge avec soulagement dans ce silence opaque, profond.

C'est l'heure du déjeuner, car on déjeune tout de même, malgré la bataille si proche.

Tout le monde est réuni dans une vaste salle où est dressée une longue table en forme de T. Les officiers s'y installent. La table du général est au bout, figurant la barre du T, et c'est là

qu'on a bien voulu nous réserver place. En notre honneur on a fait les frais d'une nappe, tandis qu'à la grande table, le repas est servi sur le bois nu.

L'impression monacale que j'ai ressentie déjà me reprend, plus forte et plus précise. Cette grande salle voûtée, faiblement éclairée, évoque pour moi un réfectoire de monastère. A voir tous ces hommes en tenue guerrière, dont les casques et les armes, au-dessus d'eux, sont pendus au mur, à voir cette réunion masculine et rude autour de cette table austère, servie par des soldats, je ne puis m'empêcher de penser à un repas de Templiers. La lumière aigre des lampes électriques apparaît comme un anachronisme. On s'attendrait à voir la pâle lueur oscillante des cires ou bien le reflet dansant de torches fumeuses.

Un soldat artiste a gravé avec goût un menu décoré d'attributs militaires. Ce détail n'est-il pas significatif ? Ce souci d'élégance et de tenue, gardé au milieu du formidable drame, n'est-il pas d'une coquetterie bien française ?

Le déjeimer, fort simple, est d'excellente qua-

Mé ; d'ailleurs j'ai grand 'faim. Jamais je n'ai mangé de si bon appétit. J'éprouve cette sorte

d'allégresse nerveuse, cette gloutonnerie animale, cet appétit bien classique, dévorant et

impérieux, qui suivent les grandes émotions

Je me contiens, du reste, car mon impression est toute personnelle. Il règne au contraire autour de cette table, je ne dirai pas de la gravité, mais plutôt un sérieux fait de calme» de résolution. On sent que, chez ces hommes, domine, même aux heures de détente des repas, un sentiment constant et profond de leur devoir» de leur responsabilité, de tout le tragique de rheure.

De temps à autre, une détonation sourde, amortie par l'épaisseur de la terre et de la roche, semblant venir d'im lointain énorme, commeune secousse sismique, ébranle les voûtes et fait tinter les verres.

Le déjeuner s'achève. Le général qui préside se lève. C'est un homme à moustache blanche, au visage coloré, où l'énergie se tempère d'une sorte de bienveillance grave, presque paternelle. Il porte à ses hôtes (nous sommes quatre civils), un toast où il veut bien nous souhaiter la bienvenue. En quelques mots

simples, il afl&rme sa confiance.. •• Et puis 3 nous parle de ses soldats. Sa voix tremUe un peu d'une émotion qu'il contient avec peine.... Ah 1 je voudrais que vous Tentendiez dire :

« Mes hommes... » Et, dans la bouche de ce chef, le mot < héros i, prononcé à cette heure et dans ce lieu, prend un relief nouveau et toute sa grande sigmfication....

Le plus âgé et le plus qualifié d'entre nous veut lui répondre, mais l'émotion le paralyse, et il ne peut que balbutier quelques mots. Tous, nous levons nos verres et nous buvons à la gloire de l'armée de Verdim.

Notre \îsite est finie, il est temps de nous retirer. Tout ici est r^lé et bref. Nous prenons congé du général et des braves officiers qui l'entourent. Nous partons.

Le retour

Dans notre auto, nous retraversons une dernière fois Verdun, mais cettç fois nous passons par les quartiers que le bombardement a épargnés.

Les rues intactes, désertes, avec toutes leurs maisons muettes, aux fenêtres closes, aux boutiques fermées, les volets mis, comme pour un immense deuil, sont encore plus fimèbres que les autres. Dans leur désolation solitaire, elles donnent l'impression d'une ville abandonnée, dont les habitants ont tous péri dans une contagion impitoyable.... On songe à ces quartiers maudits, interdits, des cités du moyen âge, que la peste et la mort livraient à la solitude.

Et toujours, sur nos têtes, ce tmnulte continu, obsédant, comme un énorme ronflement

d'usine. De temps à autre, des éclatements fracassants que prolongent, en queue sinistre,

des grondements lointains d'avalanche.... Ce sont des maisons qui s'écroulent. Dans le vide sonore des rues, les pompiers vêtus de cuir,

ruisselants d'eau, infatigables, filent en trombe avec leurs pompes, se h&tant vers quelque incendie allumé par les obus.

Ces bruits e£[ro)rables de catastrophe, ces courses précipitées dans cette ville morte... rien n'est plus lugubre.

A toute vitesse nous passons une porte des remparts.

Nous voici sur la route déserte, dans cet isolement efirayant. Sur nos tfites, se dévident en papillotant de fftcheux serpentins dont b si£Bement strident, je n'ai aucun embarras à. l'avouer, me cause quelque alarme.... Je préfère ne pas y penser et je m'efforce de m'absorber dans l'examen minutieux, et d'ailleurs distrait, d'une carte d'état-major à laquelle je ne comprends goutte

174 UN PÉKIN SUR i

Nous allons d'un train d'enfer, rassure en déplaçant mon inquiél ôh I voici venir vers nous, zigzagoan' la route, une charrette de ravitaillt portée pai ses deux chevaux fous d' leurs gros yeux bi^acds, kur poil '.

risse d'horreur. La galopade de ;

grosses galoches, de ces lourdes bétes placides, qui ne vont jamais qu'au pas, a quelque chose d'effarant. Les conducteurs suivent en courant tant qu'ils peuvent.... Mauvais signe I...

Eài efEet, à cent mètres en avant, j'aperçois, barrant le chemin, une espèce d'amas noirâtre,

informe. Un brusque coup de volant, une embardée, les roues patinent dans je ne sais quoi de visqueux. Nous avons passé.

J'ai à peine eu le temps de deviner : une voiture et ses deux chevaux écrasés par un obus, dans une flaque de sang bouillonnant, — aplatis, enchevêtrés, des débris de bois et de toile, un afireux magma de ventres ouverts, de poumons rosâtres, d'entrailles violettes, im tas innonunable, pantelant, sur lequel frémit encore une pauvre patte rouge, agitée de convulsions tétaniques, et tourne à vide, à moitié disloquée, une roue folle.

Je n'ai pas le temps de me remettre. A côté de nous, sur nous, im éclat fauve et une autre voiture vide qui vient au galop de ses deux chevaux emballés, s'évanouit, volatilisée dans une explosion de fumée noire et une gerbe de sable. Des gravats retombent brutalement sur le plafond de^ l'auto avec un bruit de terre sur un cercueil, tandis qu'une nappe rouge envahit la chaussée. C'est comme si on avait défoncé' là une barrique de sang.... Ââreuse vision....

Mais nous sommes déjà loin, hors de portée.

178 UN PÉKIN SUl

Sur la route, j'aperçois de loii grands camions automobiles qui s Verdun. A travers les bâches en l'arrière, je distingue comme des t

Nous lattiapons bientôt les voit mieux. Ce que j'avais pris pour glaise,ce sont des soldats qui vienn trois jours et trois nuits dans les première ligne et qui sont couverts ces par le ronflement du motem donnent, s'étayant mutuellement, 1; reposant sur l'épaule des autres, ment imisdans lesommeil comme d:

Quelque chose d'auguste plane de héros, sur ces mâles vîs^;es enc< lés de la fièvre de l'eftroj'able lutl

Pendus tout autour du camion, lent des casques allemands, tropfaé de bataille.

Voici d'autres camions. Dans ( a de l'animation. On fume et on c passage semble avoir réveillé les s milieu de leur groupe, je crois hier des tètes blondasses qui n'ont rien d

Mais oui I... Je ne me suis pas trompé. ... Ce sont bien des prisonniers allemands qu'on laisse nos soldats conduire eux-mêmes à l'arri^. Les poilus en semblent tout fiers et nous les montrent d'un geste, comme si c'étaient des b^es curieuses qu'ils >< auraient capturées. Ils

semblent d 'ailleurs enchantés de leur sort actuel, ces Allemands, et sourient béatement.

Un loustic soulève, à l'un d'eux, son calot en lui faisant faire : « Bonjour, bonjour, » comme aux petits enfants, pendant qu'un autre poilu, debout sur le marchepied de l'espèce de grande tapissière où ils sont entassés, nous crie, avec le plus pur accent de Pantrache :

■ En route pour Longchamps 1 ■ Le soir, j'étais à Paris... avec l'impression que mon voyage d'un jour au pays des héros avait duré des mois....

SŒUR QABRIBLLE

33 Novembre xçxs

SŒUR QABRIBLLE

L'officier qui veut bien guider notre petite caravane nous a dit ce matin : « 11 ne faut pas passer à Clermont-d'Argonne sans aller faire une visite à sœur Gabrielle. C'est une vaillante femme, un beau type de Française : elle vous intéressera. Restée seule avec sa petite communauté dans la ville abandonnée par tous les habitants, fuyant devant les bordes du kronprinz, elle a su en imposer aux chels allemands par sa ferme attitude et leur a tenu téte.Elle a ainsi sauvé de l'incendie et du pillage l'hos-

pice de vieillards qu'elle dirige et où elle a soigné, depuis, avec un dévouemept inlassable, plus de huit cents soldats français, blessés en février aux attaques de Vaaquois.

Accepté d'enthousiasme 1 Allons voir la brave sœur Gabrielle.

De loin, Clermont-d'Argonne nous apparaît comme une pittoresque petite ville, dominée par sa vieille église gothique, b^tie sur une énânence. et qu'ombragent de grands arbres vénérables.... Mais, de près, ce n'est plus en réalité qu'un monceau de ruines calcinées. La phis grande partie des maisons sont écroulées et brûlées, — brûlée aussi.hélasi et dévastée comme sa grande sœur la cathédrale de Reims, la charmante petite église 1 Les vieux arbres qui l'entourent semblent la veiller et cachent de leur mieux ses blessures.

I^ sœur tourière nous introduit dans la petite cour enclose du couvent.

» Notre mère, nous dit-elle, est occupée en ce moment, mais elle ne tardera pas à venir. »

Des colombes efiaiouchées s'envolent

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