‹ Un pèlerinage à BayreuthChapitre 3 sur 7 · LA. PRÉFACE D'UN MYSTÈRE · texte numérisé non relu

LA. PRÉFACE D'UN MYSTÈRE

La mélodie de la Gène résume toute l’action musicale de Parsifal; elle en contient en germe tous les éléments, et les diverses parties qui la composent deviendront à leur tour des mélodies indépendantes avec un sens particulier que le drame précisera.

Ainsi les quatre dernières notes de la quatrième mesure représenteront le fer déïcide avec lequel le soldat Longinus perça le côté du Christ. Pour me servir du mot technique, elles constitueront le leitmotive de la lance sacrée. Voilà pourquoi elles planent sur le repas eucharistique dont les promesses ne sont réalisables que par la mort du Fils de Dieu.

Mais, a-t-ôn objecté, comment un son, qui n’a pas d’étendue, peut-il figurer un morceau de bois et de fer?

Il n’y a, pour répondre, qu’à définir le leitmotive.

Le leitmotive est un signe 1 musical, lequel, en vertu d’un contrat que l’auteur passe avec lui-même, devient dans un drame la formule définitive d'un sentiment.

D’un sentiment : voilà l’objection réfutée. Ce que traduit le leitmotive, ce n’est ni la forme des objets ni leur matière; c’est l’impression qu'ils communiquent aux sens et à l’esprit. Ainsi les quatre notes

1 J’emploie à dessein le terme le plus général pour embrasser tous les leitmotives qui ne forment pas nécessairement des mélodies proprement dites, mais peuvent consister en une simple harmonie.

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que je viens de signaler ne prétendent nullement peindre la chose que Littré définit « un long morceau de bois terminé par un fer pointu ». Mais ce fer déchira le cœur de Jésus ; il répandit le sang qui a régénéré le monde; ce rfest donc pas un fer vulgaire ; je ne puis y songer sans voir le Christ tel que Pascal le dresse devant moi, « rejeté, méconnu, trahi, vendu, craché, souffleté, moqué, affligé en une infi- ’nité de manières, abreuvé de fiel, transpercé, les pieds et les mains percés, tué et ses habits jetés au sort *. Cette vision me cause une émotion profonde, et cette émotion, qui de l’àme de l’orateur fait jaillir la parole, de lame du musicien fait jaillir la mélodie. Et, de même que la parole d’un grand orateur parle avec tant de force qu’il semble impossible de parler autrement, de même la mélodie d’un grand musicien chante de telle manière que celui qui l’écoute croit entendre son propre écho.

Le génie musical de Wagner consiste précisément à trouver dans chacun de ses drames un certain nombre de motifs très nets et très saisissants qui en forment, si j’ose dire, la psychologie sonore et, par leur sincérité, s’imposent comme l’expression nécessaire des sentiments qu’ils font vibrer à l’oreille de l’auditeur.

Dans une pure symphonie, sans le secours du verbe, ces motifs n’éveilleraient qu’une impression générale et, quelque signifiant que puisse être leur

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langage, ne sortiraient pas du vague auquel la musique est condamnée. Mais expliqués, définis, précisés par le verbe qui en est en quelque sorte l'étiquette et l’argument, l’oreille, ensuite l’esprit, lesv identifient avec le verbe et ne séparent plus le sentiment qu’ils modulent de l’idée que le verbe a énoncée.

Le mot rend donc une idée, le leitmotive une impression. Il en découle une conséquence : l’idée d’un objet ne varie pas ; une lance est toujours une lance, qu’il s’agisse du fer de Votanoude celuide Longinus; d’où il suit que le mot lance est lui-même invariable ; il s’écrit de la même manière dans Parsifal et dans la Trilogie. Au contraire, rien de changeant comme l’impression d’un objet ; elle se transforme du tout au tout avec les circonstances ; et l’arme façonnée dans le bois du Frêne du Monde en cause une toute autre que celle qui fut taillée dans un cèdre du Liban ; par suite, le leitmotive s’écrira tout autrement.

Il en résulte que les mots sont des conventions absolues, perpétuelles, antérieures à 1 écrivain et qui s’imposent à lui, au lieu que les leitmotives sont des conventions relatives et temporaires, librement consenties par l’artiste et dont, en général, 1 effet se limite à un drame déterminé.

Je dis : en général, parce qu’il existe des choses qui éveillent chez nous une impression immuable, auquel.cas, immuable doit être le leitmotive qui les

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traduit musicalement. Par exemple, le sentiment religieux revêt la même formule dans Parsifal que dans Tannhaüser. Et Ton peut être certain que, si Wagner avait quelque part reparlé de la Cène, c’est dans les mêmes termes sonores que son orchestre l’aurait fait.

Notre observation s’applique sans aucun doute à la phrase que les cuivres exposent maintenant avec une auguste et sereine majesté 1 . C’est le Oral, c’est-àdire la coupe sainte où fut recueilli le sang du Christ. — Admirable figure du calice au fond duquel le verbe mystique fait couler la source de vie.—C’est l’Autel, ce Golgotha qui s’élève dans l’ombre de la Cathédrale. C’est la Cathédrale elle-même et la Terre Chrétienne que les harmonies de ses cloches bercent pieusement. C’est enfin, par voie d’extension, le saint empire de celui à qui le Seigneur confia, comme à son vicaire, le dépôt béni des reliques dont l’auréole éclaire les Croyants. La mélodie est assez vaste pour contenir tout cela. Elle n’appartient pas à Wagner, encore moins à Mendehsohn qui n’a pas manqué de l'inscrire au frontispice de sa Ré formation. Le génie qui la retint pour l’avoir, j’imagine, entendue une nuit que les anges la chantaient à travers les cieux pleins d’étoiles, est plus fécond que Mendelssohn, plus que Wagner lui-même...

1 Part, allem., p. 4, 5Migne ; part, angl.-allem., p. 4, 4 e ligne.

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