LA PRÉFACE D'UN MYSTÈRE
Souvent, au cours d'un voyage, en face d’un monument, d’un tableau ou d’une statue, on demeure muet de surprise ; on fouille le catalogue afin d'y trouver l’auteur, et pour tout nom on lit : Unbekant — Inconnu ! — Unbekant ! Oh ! le sublime artiste ! A lui les plus radieuses parmi les merveilles qui constituent le patrimoine immortel de l'humanité pensante et chantante ! 11 a fait l'Imitation , il a fait la Vierge de Nufernberg, il a fait Nuremberg, la Ville-Poème, il a fait la Mort de Marie du musée de Munich, il a fait les Eglises gothiques, entin il a fait la mélodie du Gral pour accompagner l'amen, le mot mystérieux dont les quatre lettres résument les anéantissements du Christianisme et ses quiétudes dans la Foi ! Vive, je me rappelle, fut mon émotion, lorsque je l’écoutai dans un vrai sanctuaire au sortir de celui du Théâtre de Fêtes. C'était à Dresde — son berceau, d’où son nom d'Amen-Dresden. Wagner, qui longtemps habita la capitale de la Saxe, vécut dans son intimité ; elle frappa son génie avide de vérité et devint une des clefs de voûte de l'œuvre qu’avec justesse on a qualifiée un Acte de Foi.
Voici la Foi elle-même qui vibre dans l’éclat des trompettes '. C’est bien la Foi militante, moyenâgeuse, d’une époque où les rois sont des prophètes
1 Part, allem., p. 4, dernière ligne ; Part, angl.-allem., p.4, 4° ligne (les deux dernières mesures) et suiv.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTJI
et les sujets des héros. Oui, sûrement, c’est bien ainsi qu'aimaient et qu’adoraient ces preux bardés de fer, l’épée au poing, le heaume en tête, pour qui l’action était une prière et la vie un combat.
De nouveau, le Gral étend sur les choses sa calme et tranquille harmonie.
Puis, le Thème de la Foi s’apaise, se recueille, s’agenouille, si j’ose dire, pour se relever bientôt, s’enthousiasmer encore et repartir pour la croisade dans un hymne triomphal.
L hymne, insensiblement, s’éloigne; s’éteint et meurt. On n’entend plus à présent qu’un trémolo pianissimo . Un religieux effroi s’empare de l’âme. C’est la Gène que l’orchestre murmure — la Cène dans les Catacombes, la Cène vêtue de noir. L'heure a marché ; le repas a pris fin ; Judas court à la synagogue ; Jésus se retire sur le Mont des Oliviers ; dans 1 horreur de la nuit, il souffre les tourments qu’il se donne à lui-même et qui, infligés par une main toutepuissante, ne peuvent être endurés que par un Tout- Puissant ; il demande à ses trois amis les plus fidèles de veiller un peu avec lui ; ses amis s’endorment ; il les réveille ; ils s’endorment encore ; alors il ne leur demande plus rien... Abandonné de tous, seul sur la terre, non seulement à ressentir son angoisse, mais à la connaître, sans autre confident que son Père, il se relire au fond du jardin de tortures, se prosterne, adore et agonise; il lui vient une sueur de sang dont