LA. PRÉFACE I>'UN MYSTÈRE
les gouttes mouillent le sol pour le salut de ceux qui à deux pas de lui reposent ; son âme ne peut plus contenir l’excès de sa douleur :
— Je suis triste jusqu à la mort !..
Le calice passe et repasse devant ses yeux , et ce calice est si horrible que, trois fois, il prie son Pere de l’écarter, si c’est possible, en ajoutant :
— Que votre volonté soit faite et non la mienne !... Maintenant, c'est fini; le Fils de Dieu a paye son
tribut à la faiblesse humaine et le Fils de l'Homme se retrouve Dieu.
L’aube point à l’horizon ; la nuit sinistre est terminée ; la journée innomable commence ; Judas peut venir ; les Prophéties l'appellent ; il vient ; sa bouche applique sur la Chair Sacrée le baiser infâme; les Ecritures sont satisfaites ; le destin est accompli...
Le motif de la lance reparaît, insiste, plane, surnage, domine les chromatiques qui l’étreignent, l’enlacent, reliées entre elles par des gruppetti, ces gruppelti que Wagner aime tant et qui le servent ici d’une façon merveilleuse. Je ne sais pourquoi, un souvenir bien lointain — il remonte à l'époque où j’allais au catéchisme — me poursuit obstinément : je crois entendre un jeune prêtre au regard azuré, à la taille droite et fière, aux cheveux blonds et bouclés — qu’esl-il devenu ? — nous prêcher, un Vendredi-Saint, la Passion et nous conter que, le corps de Jésus ne se rouvant pas assez grand, il avait fallu le tirer, le
briser, pour que les pieds pussent atteindre à l'endroit où ils devaient être cloués... Je vois ce corps blême, désarticulé, pantelant, livide ; ou bien encore l’image primitive, suspendue dans les campagnes au coin des carrefours, de ces Christs très naïfs dont l’expression est si navrante quelle arrache des larmes, et que les souffles de la brise pleurent en les frôlant. Ces sanglots de l’espace, Wagner en a noté les harmonies insaisissables et son orchestre nous en redit la gémissante mélopée...
Le prélude peut se taire, le drame prendre la parole ; le musicien s’est rendu maître de nos âmes, le poète, désormais, les gouvernera à son gré ; nous avons changé d’idéal, d’esthétique ; nous ne concevons plus une romance, encore moins un ballet ; nous avons soif d’autre chose; nous voilà prêts à sortir des sphères habituelles, mûrs pour entendre, nqn pas une palinodie, une mascarade religieuse comme ce duo d’amour où saint Jean-Baptiste s^âme à la Capoul, comme ces histoires de moines qui indignaient Montalemberl, mais une vraie œuvre d'art, un véritable mystère , un mystère de pitié, de souffrance et de rédemption.
Et même mieux inspiré en un point que les vieux mystères, le nouveau va mettre en scène les idées évangéliques ; mais il n’aura garde d’y mettre les personnes de l’Evangile : l’art n’en souffrira pas et le goût n’y perdra rien.
LA BLESSURE D’AMFORTAS
Le rideau se lève ou plutôt se fend en deux parties égales qui, s’écartant ou se rejoignant, tantôt avec vitesse, tantôt avec lenteur, ajoutent encore à l'effet de la vision qui commence ou s’évanouit.
Nous voici dans les Pyrénées, théâtre des exploits de nos anciens Preux, dans ces étranges montagnes, naturelle patrie des légendes, bien faites pour frapper l'imagination de nos Pères avec leurs flancs ravinés par les gaves, leurs cimes fendues par l’épée des Paladins, leurs éboulements chaotiques, leurs dentelures inouïes et la singulière structure de leurs vallons sans cesse travaillés, tourmentés, ciselés par le caprice des cascades ou la colère des torrents. On rencontre là des endroits fantastiques dont le vertige défend l'accès et qui, lorsqu’on ose en violer la solitude, laissent au visiteur la sensation d’un rêve.
Plus reculé, plus impénétrable encore, mieux défendu contre l’audace des curieux que les plus inac-
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72 UN PÈLERINAGE A BAYREUT1I
cessibles recoins est le site que le décor wagnérien étale sous nos yeux. Il faut un soldat du Oral ou un prédestiné pour contempler ce lac d’azur que l’on pressent derrière un rideau de feuillage, cette forêt gigantesque et le sanctuaire béni où doivent conduire les chemins qui montent là-bas. L’aube point à l’horizon et ses clartés naissantes se posent avec respect sur ces choses augustes. Au loin résonnent et se répondent les signaux du matin. Les mélodies de la Gène et du Gral planent dans l’espace : c’est la diane, de l’armée sainte qui reprend le service du Christ. Un chevalier robuste, déjà grisonnant, et deux très jeunes écuyers reposent sous un arbre ; ils sont vêtus d’une robe bleue et d’un manteau rouge traversé par une croix blanche. Averti par les trompettes, le chevalier se redresse, réveille les enfants et leur montre le jour qui brille :
— Hé 1 Ho ! Gardiens du bois 1 Vous me semblez» les gardiens du sommeil ! Entendez-vous l’appel ? Debout ! Et rendez grâce au Seigneur qui vous permet de l’entendre !
Tous trois fléchissent le genou et adorent silencieusement, tandis que du fond de l’orchestre monte, recueilli et grave, le Thème de la Foi, comme du fond de leur cœur monte vers Dieu leur oraison L
* Part, allem.,* p. 8,, dernière ligne, et 9, mesures 1-8 ; part, angl.-all., p. 9, mesures 5-15.
LA BLESSURE D’aMFORTAS
Ils ont terminé la prière. Amen, leur répond des hauteurs la mélodie du Gral l . Le Thème de la Foi qui priait avec eux et semblait, lui aussi, avoir fléchi le genou, se relève, s’avive, modifie son allure et prend le rythme d’une marche pour marquer la fin de l’extase et le retour à l’action 2 .
C’est qu’il est temps d’agir. Bientôt le roi va descendre du Bourg sacré ; il faut songer à son bain. Au souvenir du prince, la symphonie perd sa sérénité, s’apitoie, s’angoisse et rharmonie douloureusement expressive de son nouveau motif chante à l’oreille comme l’écho d’une souffrance dont elle annonce la venue 3 . La souffrance approche, en effet ; voici deux messagers qui la précèdent :
— Comment se trouve Amfortas ? leur demande Gurnemanz (c’est le robuste chevalier dont les cheveux déjà grisonnent). Il vient plus tôt que d’habitude. Le baume apporté par Gawan lui aura, je l’espère, procuré quelque répit ?
Les messagers soupirent :
— Tu sais tout, répond l’un d'eux, et tu espères encore ?
1 Part, ail., p. 9, mesures 9-15 ; part, angl.-all., p. 9, mesures 16-22.
* Part, ail., p. 9, 4 e ligne; part, angl.-all., p. 10, l ra ligne.
3 Part, ail., p. 9, dernière ligne, et p. 10, l ra et 2 a lignes ; part, angl.-all., p. 10, les 3 dernières lignes.
7 4 UN PÈLERINAGE A BAYREUTLI
Sans doute, la réponse est trop justifiée, car Gurnemanz baisse la tête :
— Oui, fait-il, insensés que nous sommes de chercher par le monde entier des remèdes, quand Tunique remède efficace, un seul peut nous le donner !
Et sa réflexion s’entremêle à un dessin d'orchestre qui brille discrètement comme la dernière lueur d es poir L
Tout à coup retentit un galop furieux 1 2 . Les cinq hommes se groupent, regardent dans sa direction et en suivent les progrès avec une curiosité ardente :
— C’est la chevaucheuse farouche!
— Kundry !
— Comme bondit la crinière de la jument diabolique !
— La bête chancelle !
— Elle a volé par les airs !
— Maintenant sur le sol elle rampe !
— Avec sa crinière elle balaie la mousse !
— La sauvage saute à bas 3 !
1 Part, a)!., p. II, 3* ligne ; part, angl.-all., p. 12, 1" ligne.
* Part, ail., p. 12, 2 e et 3 e lignes, p. 13 ; part, angl.-all., p. 12, dernière ligne, p. 13 et li.
3 Ces propos n’indiquent nullement que Kundry voyage a cheval. Les chevaliers la considèrent elle-même comme une sorte de coursier fantastique qui galope tantôt sur terre, tantôt dans les airs. C’est pourquoi,dans leur langage expressif et imagé, ils l’appellent la « bête » ou la « jument diabolique • et qualifient de « crinière »» ses cheveux qui « balaient la mousse » lorsqu'elle « rampe sur le sol ». Le galop sym-
LA BLESSURE ï)* AM FORT AS
L’ètre mystérieux, dont le nom signifie messagère ( Kunde , message) et dont se trouve ainsi décrit le fantastique voyage, arrive prompt comme l’éclair, et son apparition est saluée dans l'orchestre par un accord enfiévré suivi d’un rire ou plutôt d’un ricanement aigu, nerveux, saccadé qui va si bien à sa personne qu’on ne l’en sépare plus i .
Son costume n’est pas moins bizarre que sa physionomie : des peaux de serpents lui font une longue ceinture traînante ; sa figure d’un brun rouge est encadrée par les boucles noires de ses cheveux eu désordre; ses yeux égarés lancent un regard perçant. Elle presse dans ses mains un flacon de cristal qui brille d’une lueur étrange :
— Tiens ! prends î dit-elle à Gurnemanz d’une voix brusque. Le baume !...
D’où peut-elle bien l’apporter ?
Plus d’une fois, sans doute, on lui posa la question et jamais elle n’y répondit d’une manière satisfaisante, car on la lui pose encore.
— De plus loin que tu ne crois !
phonique (RULmotiv), qui marque son arrivée, ne dépeint pas eulement son allure ; il s’applique à sa personne entière dont il exprime l’activité farouche, la mystérieuse et sauvage énergie [Kundry's sturmische Figur) ; dans un sens plus large et en quelque sorte impersonnel, il exprimera d’une manière abstraite et générale l’idée de sauvagerie.
1 Part, ail., p. 14, les 3 premières mesures; part, angl.-all., p. 14, les 5 dernières mesures.
Force est de nous contenter de cette indication sommaire et du motif non moins problématique qui la souligne *.
— Si ce baume demeure impuissant, l’Arabie ne recèle rien autre capable de le guérir. Ne m’interroge plus... Je suis lasse !...
Eile s’affaisse sur la terre comme une bête épuisée et ses yeux, s’éteignant tout d’un coup, prennent la teinte vague des yeux qui ne vivent pas.
Gurnemanz n’a pas le loisir de pousser l’interrogatoire. Un cortège de chevaliers et de pages apparaît, entourant la litière sur laquelle est étendu Amfortas. Cette vue détourne l’attention générale; elle absorbe la symphonie, et le motif, esquissé tout à l’heure à quatre temps sur un rythme de marche, revient sur un rythme ternaire, lent et grave, qui donne toute sa force expressive à sa déchirante harmonie 2 . Accompagné par ce gémissement sonore, qu’on peut bien appeler le leitmotive de la souffrance, mais de la souffrance physique, celle qui contracte les muscles et tenaille les chairs, Gurnemanz exhale la peine que lui cause un pareil spectacle :
— O douleur ! comment contempler dans l’orgueilleuse floraison de sa virile jeunesse le chef de la race la
1 Part, ail., p. 14, m. 10-13 ; part, angl.-all., p. 15, m. 6-9.
* Part, ail., p. 15; part, angl.-all., p. 15 (les deux dernières mesures) et p. 16.
LA BLESSURE d’aMFORTAS
plus triomphante devenu l’esclave de son infirmité !
Et devant l’image de cette dynastie royale investie par Dieu lui-même de l’autorité la plus haute, l’orchestre fait trêve à sa plainte pour entonner une enthousiaste variante du Thème de la Foi, cet hymne national des saints Chevaliers l .
Le mouvement de la litière arrache au prince un faible cri. Aussitôt, tout se tait, tout s’arrête...
— Merci, fait Amfortas qui s’accoude péniblement; après la sauvage nuit de tortures, la magnificence de la forêt matinale me rafraîchit!...
La scène est d’une poésie sans pareille. En présence de ce réveil de la nature dont le charme adoucit jusqu'aux angoisses du corps, la musique, elle aussi, se rassérène et se détend; elle oublie pour une minute les accords lamentables qu’elle a repris afin de souligner la « sauvage nuit de tortures », et l’exquise mélodie qu’elle murmure pour remercier le matin résonne à l’oreille comme le chant de la brise transfiguré 2 ...
Je ne puis me défendre d’un vieux souvenir : mon imagination voit Philoctète, le héros de Sophocle, se traîner sur le proscénium du théâtre grec et j’entends son interminable
a ra rat ra rat...
* Part, ail., p. lo, m. 10 et 11 ; part, angl-all., p.l6,m. 8et9.
* Part, ail., p. 16, m. 16-22, et p. 17, m. 1-10; part, angl.all., p. 17, dernière ligne, et p. 18.
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UN PÈLERINAGE A BAYREUTD
qui jadis (cet âge est sans pitié) avait le don d’exciter notre rire.
Là, comme ici, il s’agit de la souffrance corporelle envisagée comme élément de l’émotion dramatique.
Mais combien le gémissement parlé de l’antique Tragédie est inférieur au gémissement musical de la symphonie wagnérienne! Ce détail suffit à montrer la faiblesse de la parole pour rendre certaines choses et la force qu’elle puise dans le secours d’un art dont la puissance idéalise jusqu’aux plus sinistres misères * de la chair.
La parole n’évoque pas certaines images sans tomber dans un réalisme atroce et repoussant. Elle met trop les points sur les i. Ecoutez Sophocle :
PÜILOCTÈTE
Ah ! mon fils, je suis perdu, je ne pourrai vous cacher mon mal. O douleur! Il pénètre dans mes entrailles; je le sens. Ah ! malheureux ! Je meurs ! Il me dévore î Voici que des flots d’un sang noir recommencent à couler de ma plaie !... Ah! plaie cruelle ! Que tu vas me faire souffrir! Ah ! le mal s'avance ! Il approche ! Ah! Ah ! Malheur à moi ! Mort que j’invoque tous les jours, ne peux-tu donc venir?... O terre! Reçois un mourant! Car ce mal ne me permet plus de me relever!...
NÉOPTOLEME
Le sommeil, je crois, va bientôt s’emparer de lui;
LA BLESSURE D’AMFORTAS
voyez, sa tête se renverse; une sueur abondante coule de tout son corps, sa plaie s'ouvre, une veine noire s'est rompue au bout de son pied et le sang en jaillit.
LE CUCEUR
Sommeil, toi qui ne connais ni la douleur ni les chagrins, étends sur nous ta douce influence, ô toi qui répands tant de charme sur la vie ! Épaissis sur ses yeux les ténèbres qui y sont déjà. Viens, ô sommeil qui guéris tous les maux 1 ...
Il existe plus d’une analogie entre les deux situations. Gomme Amfortas, Philoctète souffre d une blessure qu’aucune science humaine n’est habile à guérir; il faudra, pour y mettre un terme, l’intervention divine sous les traits d’Esculape envoyé par Jupiter. Jusque-là son affreux supplice ne connaîtra d’autre répit que les quelques heures de calme que lui apporte le sommeil. Le sommeil est pour Philoctète ce qu’est pour Amfortas le doux frisson de la forêt : une courte trêve à un mal sans remède.
Mais quelle différence entre l’horrible assoupissement du héros grec, tous ces détails hideux, cette veine rompue, le sang pourri qui s’en échappe, et l’adorable caresse de la mélodie matinale qui enveloppe Amfortas de sa bienfaisante fraîcheur !
Et quelle différence, aussi, entre le Chœur antique,
• Sophocle, traduction de M. Aitaud, p. 369 et 374.
obligé d’attendre que Phiîoctète soit endormi pour célébrer à son aise les bienfaits du sommeil, et le commentaire nouveau de la symphonie wagnérienne dont l’explication concerte avec la parole expliquée et qui, pour traduire le soulagement d’un malade, n’a qu’à faire souffler sur sa couche l’haleine chantante des bois 1
Si la pièce de Sophocle était un drame wagnérien, j’entends d’ici le leitmotive du sommeil, je suis les progrès de sa victoire sur le leitmotive de la do^' ur, et sa pénétrante harmonie me décrit mieux que les plus beaux iambes le charme salutaire de ce qui est l’image du repos éternel.
Le chœur et la symphonie découlent du même besoin : compléter la parole, en corriger les impuissances. Mais le chœur, c’est la parole s’escrimant sur la parole, et l’on ne remédie pas soi-même à sa propre faiblesse; quand on veut exprimer davantage, il faut appeler la musique qui, seule, dit ce qu’il reste à dire lorsque la parole a tout dit.
Gomme Phiîoctète, Amfortas a des colères de malade, et ces colères provoquent des incidents qui favorisent la marche de l’action.
— Gawan ! commande-t-il.
— Sire, Gawan est parti à la recherche d’un baume.
— Sans ordre I Malheur à lui s’il tombe entre les mains de Klingsor !
LA BLESSURE D’AMFORTAS
Cet épisode, qui n’est qu’un hors-d œuvre en apparence, nous révèle ce nom de Klingsor; et 1 accent avec lequel Amfortas le prononce nous dit quelle terreur s’y trouve attachée.
L’épisode ramène, en outre, la conversation sur les baumes; et voyez le parti que le drame en tire. Le prince ne veut plus de ces remèdes inutiles :
Qu’à l’avenir nul ne me trouble! Je n’espère plus
désormais qu’en celui qui me fut promis :
c Instruit par la pitié... »
{A Gurnemanz.) — C’est bien cela?
— Ainsi vous nous l’avez répété.
— « Le chaste fou !... »
« Durch Mitleid wissend c Der reine Thor... »
Le dessin musical de ces prophétiques paroles nous frappe; on reconnaît celui de la réflexion que Gurnemanz faisait plus haut :
— Insensés que nous sommes de chercher des remèdes, quand l’unique remède efficace, un seul peut nous le procurer.
C’est le leitmotive de la miséricordieuse promesse, dernier gage d’espoir et de salut i .
Quand viendra-t-il, le sauveur prédit ? Découragé
1 Part, ail., p. 18, dernière ligne; part, ang.-all., p. 20, m. 9-16. Comp. supra, p. 74, note 1.
1 Mi ' . Y » * ■ ' . V. à ' V^Y-Aii
UN PELERINAGE A BAYRECTH
par son attente vaine, Amfortas, comme Philoctète, voudrait pouvoir le saluer dans la mort :
— DürfC ich den Tod ihn nennen !
— Sire, prie Gurnemanz, essayez encore de ce baume.
— D'où fut-il apporté?
C’est, on s’en souvient, la question que Gurnemanz posait tout à l’heure à Kundrv. Le même motif la souligne L
— De l’Orient, sire.
— Par qui ?
— Par la femme sauvage. Upî Kundrv! Debout.
La sauvage reste immobile.
Amfortas lève les yeux sur elle et d’une voix pleine de gratitude :
— Encore toi, Kundrv? Merci. J’userai de ton baume pour reconnaître ta bonne action.
A ces mots, l’être mystérieux fait un geste qui décèle un inexprimable malaise, tandis que dans l’orchestre éclate son rire étrange.
— Non! pas de remercîment! Va!... Va!... Au bain !...
Gurnemanz baise avec un tendre respect la main inerte du roi, et le cortège disparaît dans les sinuosités du vallon, accompagné par la plainte déchirante,
1 Part, ait., p. 19, m. 12 et 13; part, ang.-all., p. 21, m. 5 et G. Comp. supra, p. 76, note 1.
LA BLESSURE d’aMFORTAS
laquelle, à mesure qu’il s'éloigne pour se rapprocher de la fraîcheur du lac, s’évanouit et se perd dans le murmure de la forêt l ,
Kundrv reste toujours étendue sur le sol. Son attitude équivoque a frappé les chevaliers ; depuis longtemps, cette vivante énigme les inquiète et les intrigue; aussi un des jeunes pages demeures avec Gurnemanz l’interpelle-t-il d’un ton où l’impatience se mêle à la raillerie :
Eh ! que fais-tu donc là, couchée comme une
bête? . t . P
Ce qui lui vaut cette superbe réplique sur le motif
du Gral : , ,,
Les bêtes, ici, ne sont-elles pas sacrées .
Oui, mais qu’est-elle au juste? Voilà le problème. L’esprit irrité des enfants se donne libre carrière et la bienveillance ne préside pas à leurs suppositions :
C’est une sorcière (ein Zauberweib : mot à mot,
une femme magique) !
— Elle nous hait !
— Vois la façon dont elle nous regarde !
Gurnemanz intervient au nom de la charité chrétienne.
Bonne et touchante figure que celle du vieux che-
1 Part. ail., p. 20, m. 15-26, et p. 21, m. 1-6; part, ang.-all., p. 22, m. 14-17, et p. 23, m. 1-13.
. Part, ail., p. 21, m. 7 et 8; part, ang.-all., p. 23, m. 14 et 15.
UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
valier ! Depuis le début du drame, la musique et la poésie collaborent pour donner à ses traits un relief extraordinaire, et chaque incident nouveau en accusera davantage la bienfaisante et martiale énergie. Pareil aux cœurs de héros, le sien est un cœur d’enfant dont les virilités n’étouffent pas les tendresses. Gomme tous les vieux, il affectionne la tâche de repreneur ; il aime à moraliser et à conter des histoires ; mais sa morale n’offre rien de pédantesqüe ni de hargneux ; il a le mot pour corriger, mais c’^st aussi le mot pour rire ; il cultive l’antithèse ; il ne déteste pas le calembour ; on se rappelle la façon dont il réveille ses camarades : — « Holà î gardiens du bois, vous m avez tout l’air d’être les gardiens du sommeil ! » A présent, les pages prétendent que Kundry leur fait du mal : — « Du mal ! répond-il indigné ; et qui donc, lorsque les frères combattent au loin, vole à travers les espaces pour quérir de leurs nouvelles? Si c est la vous faire du mal, c’est un mal qui vous fait du bien !» — On n’est pas plus hugolique. Les pages goûtent fort le style de leur professeur; ils le fréquentent, l’interrogent, l’environnent d’un respect familier. Lui s’y prête de la meilleure grâce du monde et joue son rôle avec conviction. Lorsqu’il parle, je crois écouter, dans la cour d’une forteresse, au pied d’un rempart gothique hérissé de mâchicoulis, un ancien à barbe grise instruisant les fils du château.
Il est le type accompli du soldat sans crainte et sans
LA BLESSURE D’AMFORTAS
reproches, du serviteur naïf et fidèle auquel son maître demande des leçons de courage et d’honneur et par qui les rois de France se faisaient sacrer chevaliers. On sent que sa parole est pleine de bénédictions. L’envergure des Messies lui manque ; mais il possède la sainteté des Précurseurs. C’est le Joinville impeccable d’un prince qui n’a pas su rester saint Louis. De Joinville il a l’héroïque bonhomie et l’affectueuse rudesse. De Joinville, surtout, il a la foi, une foi profonde, inébranlable, azurée ; le Thème de la Foi constitue son leitmotive ; les variations de la mélodie dépeignent celles de son cœur; selon qu'elle m’apaise ou s’exalte, ^lle en exprime les piétés ou les enthousiasmes ; la suite de ses développements suffit à la complète analyse de ce simple dont le Gral est la lumière, le malheur d’Amfortas la tristesse, et la Prophétie l’espoir; c’est elle qui ouvre son âme, qui l’éclaire'et la commente; c’est elle qui accompagne ses reproches, ses récits et ses réflexions ; c’est elle qui, maintenant, le soutient et l’inspire, tandis qu’il plaide la cause de Kundry et met un terme au jeu cruel des enfants acharnés contre la pauvre créature 1 :
— Qu’importe ce qu’est cette femme! Il faut voir comment elle agit ! Or, sa conduite est irréprochable;
« Part, ail., p. 24, m. 20 et 21 ; part, ang.-all., p. 27, m. 18
et 19.
elle consacre sa force au service des chevaliers. Sans doute, une ombre noire enveloppe son destin ; nul ne connaît la raison de ses longues absences qui toujours coïncident avec un fâcheux accident. Qui sait? Une malédiction pèse peut-être sur sa tête ! Peut-être expie-t-elle dans sa vie présente les péchés non encore absous d’une autre vie!...
En écoutant cette hypothèse, l’orchestre, expressif et mélancolique comme l’écho lointain d'un passé douloureux, répète les premiers accents du motif de la Gène brusquement interrompu par l'éclat de rire de Kundry 1 . C’est, en quatre mesures, l’explication du mystère ; mais ici la paraphrase est trop en avance sur le texte et l’allusion symphonique ne sera saisie que plus tard. Alors également on comprendra pourquoi vient d’apparaître le motif de la Prophétie* et le rapport qui lie le pardon de la pécheresse à la mission du Chaste Fou.
Pour le quart d’heure, Gurnemanz n’en sait guère plus long que le spectateur. Tout ce qu’il peut affirmer, c’est que pour lui Kundry est une vieille connaissance. Titurel, père d’Amfortas, la connaissait depuis plus longtemps encore : lorsqu’il bâtit le château sacré, il la trouva endormie, froide comme la mort, derrière ce buisson que le décor nous montre à
* Part, ail., p. 24, m. G-9 ; part, ang.-all., p. 27, m. 4-7.
* Part, ail., p. 24, m. 16-19 ; part, ang.-all., p. 27, ni. 14-17.
I,A BLESSURE d’aMFORTAS
droite. C’est dans le même état que lui, Gurnemanz, l’a retrouvée dernièrement au lendemain du malheur :
Eh! toi, Kundry, où rôdais-tu, quand notre chef perdit la lance?
Kundry reste figée dans un sombre mutisme. Mais, prenant la parole à sa place, la symphonie continue à mi-voix un motif nouveau avec lequel elle vient de souligner la façon bizarre dont la sauvage fut découverte*. Ce motif nous ouvre une vue sur d'étranges régions. On dirait la formule d’un livre d’alchimie ou quelque antienne extraite d’un rituel du sabbat. 11 respire l'incantation, 1 envoûtement, tout le sinistre appareil des épouvantes du moyen âge. Sa sonorité attirante semble un défi à la volonté. Elle a un je ne sais quoi qui domine et qui évoque. Elle donne la sensation de ces contrées inconnues, de ce terrible au-delà dont voudraient s affranchir nos scepticismes, mais que confesse malgré nous une invincible terreur. Pour me servir de l'adjectif du page, c’est une mélodie magique , le pendant de la Zaubeviveib.
Eh ! où donc étais-tu ce jour-là? Pourquoi ne
nous as-tu pas aidés ?
Je n’aide jamais, répond Kundry d’un ton bref.
* Part, ail., p. 25, m. 14-21, et p. 26; part, ang.-all., p. 28, m. 14-20, et p. 29.
88 UN PÈLERINAGE A BAYREUTII
Jî L , La malice des jeunes hommes triomphe de cette
réponse :
— Ce n’est pas nous qui le lui faisons dire, s’exclament-ils ; puisqu’elle est si brave et si digne de foi, que ne l’envoies-tu reconquérir la lance?
La lance ! Ce nom seul réveille dans l’ame de Gurnemanz un monde d’images poignantes et de cruels souvenirs. Elle se dresse devant lui, la lance, brandie parla main d’un infidèle!
— Oh, WundenwundervollerheUiger Speer !
Mot énorme, gros de toutes nos épithètes, synthèse de toutes les outrances de la douleur et de l’amour, accompagnée et soulignée par un rappel du motif de la Ccne que l’orchestre, afin de se mettre au diapason du verbe, déchaîne ici avec une magnifique ampleur 1 !
A cet accès de lyrisme succèdent la tristesse et l’abattement. Le chevalier revit les moindres détails de la catastrophe ; son regard perdu dans l'espace en suit les péripéties :
— Déjà le héros nous est enlevé... Une femme effroyablement belle le tient dans ses bras... La lance lui échappe... Un cri de mort!... J’accours; mais Klingsor disparaît dans un ricanement !... Il emporte la lance... Je protège la fuite du roi; mais hélas!
1 Part, ali., p. 27, dernière mesure, et p. 28, m. 1 et 2; part, ang.-all., p. 30, dernière mesure, et p. 31, m. 1 et 2.
LA BLESSURE d’aMFORTAS
dans son flanc brûle une blessure... la blessure qui pe veut pas se fermer !...
La mélodie magique, la formule d’incantation, enveloppe le souvenir de ce désastre ; elle s’étire lentement sous le portrait de cette femme effroyablement belle, belle comme le péché *. Elle lui sied bien au péché; elle mérite d’en être le leitmotive avec ses troublantes langueurs et ses fatales attirances contre lesquelles on croit voir une chair se débattre en vain. Elle résume les puissances de l’enchantement infernal ; quand elle s’enfle et rugit, elle en célèbre les victoires; quand elle s’affaisse et se traîne, elle en murmure les mensonges, le vide et le néant ; et toujours, quel que soit son accent, elle donne 1 impression d’une fantasmagorie, d'un sortilège, d’une chose qui ne doit l’existence qu’à un charme et qui, le charme détruit, s’évanouira pour jamais...
Mais ici le charme commence, bien loin de s’évanouir, et la mélodie magique n est pas le râle, mais la menace de l’Enfer. Elle n éclaté pas encore, mais sourdement elle insiste et ses répétitions obstinées affirment un lien étroit entre la sauvage créature découverte derrière un buisson et la femme effroyablement belle qui séduisit Amfortas. Déjà nous entrevoyons de singulières affinités. El voilà que, pour
1 Part, ail., p. 28, dernière mesure, et p. 29, m. 1-6; part, ang.-all., p. 32, m. 3-9.
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90 PÈLERINAGE A BAYREÜTH
préciser davantage, sous le cri de mort entendu par Gurnemanz éclate dans l’orchestre le rire de Kundry 1 !...
Quels horizons nous ouvre la musique ! L’indiscrète dévoile tout. Le drame marche, elle vole; elle a le don d’ubiquité : sans quitter le royaume du Gral, elle fait un tour chez Klingsor et nous en donne des nouvelles ; au train dont elle y va, bientôt nous serons édifiés ; et les acteurs le seraient aussi, s’ils écoutaient ses confidences; mais ils ne les écoutent pas, cela leur est interdit, la musique n’est pas pour eux, de sorte que leur curiosité n’est nullement satisfaite et que les pages, plus intrigués que jamais, pressent Gurnemanz de questions :
— Tu connais Klingsor?
Le chevalier s’apprête à répondre, quand il aperçoit deux messagers qui reviennent du lac; cette vue change le cours de ses préoccupations et provoque un délicieux épisode qui montre la flexibilité de la symphonie wagnérienne et les ressources infinies que trouve l’émotion dramatique dans l’inépuisable richesse de ses combinaisons :
Gurnemanz s’enquiert de la santé du roi, tandis que le motif de la douleur physique évoque l’image du malheureux qui, là-bas, cherche à éteindre le feu
1 Part, ail., p.29, m. 10 et 11 ; part. an".-ail., p. 32, m. 13 et 14.
T.A lU.ESSl'RE D’AMFORTAS
dévorant de sa plaie. — « Le bain le calme et le soulage, » annoncent avec joie les enfants dont la jeunesse est prompte à l’espoir; et, comme s il partageait leurs confiantes illusions, l’orchestre rasséréné s’abandonne au doqx murmure des bois. Mais 1 âge mûr de Gurnemanz est plus lent à convaincre : Qu’importe ce répit d'une heure à la blessure * qui ne veut pas se fermer « ? — lit, arrêtée dans son élan, la brise bienfaisante perd le souffle et s’anéantit dans le motif de la lance dont les notes finales, revenant en mineur, sous leur deuxième l'orme, leur forme humaine, angoissée, comme la figure élégiaque d une obsession douloureuse, ramènent les harmonies de la blessure incurable, éternel sujet de celte obsession *.
Rien de beau comme cette lueur entre deux ombres, comme ce sourire entre deux tristesses ! Et rien d’admirable comme l’aisance symphonique avec laquelle s’erüh&tnent tristesses et sourires, de même que les consolations et les angoisses se succèdent dans notre âme sans qu’on puisse saisir le lien qui les unit !
Gurnemanz s’est plongé dans une sombre rêverie. Mais les pages ont autre chose en tète ; ils n’oublient pas le sorcier ; ils y tiennent :
* Part, ail., p. 30 et 31, m. 1-4; part, ang.-all., p. 33, dernière ligne, et 34.
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