Journal de Winslow, p
SERRE DE LRU PARENT regards inquiets se tournaient souvent vers les différents chemins qui conduisaient à Grand-Pré, et il ne put réprimer sur ses traits l'expression de la joie secrète qu'il éprouva lorsqu'il les vit se peupler de longues files d'habitants, les uns à pied, venant des environs, les autres en voiture, arrivant des Mines, de Gaspareaux, de la rivière aux Canards et de l’intérieur des terres.
Winslow, dont le portrait a été conservé, n'avait pas la tournure d’un colon américain ; puissant de taille, il paraissait plutôt un gros Anglais, joufllu, rubicond, avec des yeux à fleur de tête, vrai type qui convenait à une pareille exécution.
À trois heures précises, quatre cent dix-huit Acadiens de tout âge étaient réunis dans l’église. Quand les derniers furent entrés, et les portes fermées et gardées, le commandant, accompagné de quelques offi:iers, vint se placer debout, dans le chœur, devant une table sur laquelle il posa ses instructions et l'adresse qu'il avait à lire.
Il promena un instant ses regards sur cette foule de figures hâlées par le soleil, qui le fixaient dans un anxieux silence ; puis il leur lut l'adresse suivante que traduisait à mesure un interprète :
Messieurs, j'ai reçu de Son Excellence le gouverneur Lawrence les instructions du roi, que j'ai
entre les mains. C’est par ses ordres que vous êtes assemblés, pour entendre la résolution finale de Sa Majesté concernant les habitants français de cette sienne province de la Nouvelle-Ecosse, où depuis près d’un demi-siècle vous avez été traités avec plus d’indulgence qu'aucuns autres de ses sujets dans aucune partie de ses Etats. Vous savez mieux que tout autre quel usage vous en avez fait.
“ Le devoir que j'ai à remplir, quoique nécessaire, m'est très désagréable et contraire à ma nature et à mon caractère, car je sais qu’il doit vous être pénible étant de même sentiment que moi. Mais il ne m'appartient pas de m'élever contre les ordres que j'ai reçus ; je dois y obéir. Ajusi, sans autre hésitation, je vais vous faire connaître les instructions et les ordres de Sa Majesté, qui sont que vos terres et vos maisons, et votre bétail et vos troupeaux de toutes sortes sont confisqués par la couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos objets de ménage, et que vous-mêmes vous devez être transportés hors de cette province.
“ Les ordres péremptoires de Sa Majesté sont que tous les habitants français de ces districts soient déportés; et, grâce à la bonté de Sa Majesté, j'ai reçu l’ordre de vous accorder la liberté de prendre
avec vous votre argent et autant de vos effets que vous pourrez emporter sans surcharger les navires qui doivent vous recevoir. Je ferai tout en mon pouvoir pour que ces effets soient laissés en votre possession el que vous ne soyez pas molestés en les emportant, et aussi que chaque famille soit réunie dans le même navire, afin que cette déportation, qui, je le comprends, doit vous occasionner de grands ennuis, vous soit rendue aussi facile que le service de Sa Majesté peut le permettre. J'espère que dans quelque partie du monde où le sort va vous jeter, vous serez des sujets fidèles, et un peuple paisible et heureux. k
‘“ Je dois aussi vous informer que c’est le plaisir de Sa Majesté que vous soyez retenus sous la garde et la direction des troupes que j'ai l'honneur de commander. ” !
Winslow termina son discours en les déclarant tous prisonniers du roi.
l'est pius facile d'imaginer que de peindre l'étonnement et ja consternation des Acadiens en écoutant cette sentence. Ils comprirent alors que les vagues soupçons qu'ils avaient refusé d’entretenir étaient trop fondés; et que cette assemblée
L Journal de Winslow, p. 94.
n'avait été qu'un infâme piège où ils s'étaient laissé prendre, Cependant ils ne réalisèrent pas du premier coup toute l'horreur de leur situation : ils se persuadèrent que l’on n'avait pas réellement l'intention de les déporter. Ils ne pouvaient se figurer qu'il eût pu se trouver un ministre anglais à Londres pour conseiller au roi d'Angleterre de tendre un t2l piège et de signer un pareil arrêt. Et ils avaient raison : c'était un audacieux mensonge. Jamais pareil oidre n'était parti d'Angleterre. L'initiative en était due à Lawrence, poussé par ses subalternes anglo-américains, qui voulaient à tout prix.assouvir leur haine contre les Acadiens.
La révélation de ce fait prendra par surprise bien des lecteurs accoutumés à croire le contraire ; cependant elle est appuyée sur les documents officiels les plus authentiques, sur les dépêches mêmes du ministre de Londres au gouverneur Lawrence en personne.
Après la prise de Beauséjour, celui-ci s'était empressé d'en annoncer la nouvelle en Angleterre et, dans sa dépêche, il insinuait en termes assez vagues son projet de déporter les Acadiens en masse.
Le secrétaire d'Etat, sir Thomas Robinson, ne comprit pas toute la portée de ses paroles, mais il
oo
en fut alarmé, et il se hâta de lui répondre ‘ On ne voit pas clairement si vous avez intention d'enlever tous les habitants français de la péninsule ou bien si vous entendez parler seulement de ceux des habitants trouvés à Beauséjour, quand ce fort a été évacué par la garnison. Quelle que soit votre intention, il n’y a pas de doute... que vous avez considéré les conséquences pernicieuses qui pourraient résulter d’une alarme qui aurait pu être donnée à tout le corps des Français neutres, qu'une insurrection soudaine pourrait être le résultat du désespoir, et aussi quel nombre additionnel de sujets utiles pourrait être donné, par leur fuite, au roi de France. Par conséquent, il ne peut trop vous être recommandé d’user de la plus grande précaution et de la plus grande prudence dans votre conduite vis-à-vis ces zeutres, et d'assurer ceux d’entre eux en qui vous pouvez avoir confiance, particulièrement lorsqu'ils prêteront serment à Sa Majesté et à son gouvernement, QU'ILS PEU- VENT DEMEURER DANS LA TRANQUILLE POSSESSION DE LEURS TERRES, sous üne législation convenable. ” 1
Cette réponse est en date du 13 août 1755, c'est-