Archives de la Nouvelle-Ecosse, p
AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 201 nais. C'était à une compagnie de Boston que Lawrence avoit confié le soin de lui expédier les transports dont il avait besoin. L'agence Apthorp et Hancock avait loué pour cet usag:, aux plus bas prix possibles, tout ce qu'elle avait pu rassembler de voiliers, vieilles goële'tes, etc., à raison d’un chargement de deux individus par tonneau, sans plus d'égards pour la santé, la vie même des passagers, que s’il se fût agi d'un transport de bestiaux. Ces conditions de chargement avaient été même outrepassées par les capitaines de navires, qui y trouvaient leur intérêt. Il en était résulté ce que le colonel Winslow lui-même avait prévu, lors de l’'embarquement, quand il remarquait, dans son journal, que ces navires étaient effriyiblement chargés. !
À peine avaient-ils pris la mer, que la maladie s'était déclarée parmi cet entasseinent d'hommes, de femmes et d'enfants, au nombre desquels il y avait des malades et des vieillards décrépits,tous confinés, pêle-mêle, à fond de cale dans un air empesté, car l'équipage ne permettait qu'à un petit nombre à la fois de monter sur le pont, par crainte d'une
1. I putin more than two to a tun and the people greatly crowded. Journal de Winslow, p. 179.
révolte. Quand on songe que ce voyage, en y comprenant le séjour forcé, sur les navires, à leur arrivée dans les ports, dura jusqu'à deux mois et quelquefois plus, on imagine ce que durent être les souffrances et la mortalité. On aurait presque pu suivre les navires à la trace des cadavres, qui furent jetés à la mer le long de la route. Les autorités du Massachusetts refusèrent d'abord, comme celles de la Pensylvanie, de laisser débarquer les Acadiens, que leur seul titre de catholiques faisait regarder comme les pires ennemis de la société. Ajoutez à cela qu'ils étaient français, c’est-à-dire, d’une nation considérée par les lois du Massachusetts, comme dangereuse au salut public, ! enfin qu'ils étaient des rebelles et des traîtres: peu importait alors l’état affreux où ils étaient réduits.
Disons cependant pour l'honneur de l'humanité, qu’il se rencontra de nobles exceptions, qui font du
1. La loi du Massachusetts à laquelle il est fait ici allusion, est datée du 12 décembre 1695, et se lit comme suit: ‘‘ Il est statué en vue de la sûreté publique, qu'aucun individu de la nation française ne pourra exister ou résider dans aucun port de mer, ou dans aucune ville frontière de cette province, excepté ceux qui y seront autorisés par le gouverneur et le conseil.”
A l’arrivée des troupes françaises, venues pour aider les Yankees à secouer le jougde l’Angleterre, les Puritains de Boston imitèrent-ils ceux de hode-Tsfand, qui s’assemblèrent en toute hâte pour répudier la loi qui défendait, sous peine de mort, à tout cätholique l'entrée de leur province ? On ne peut s'empêcher de sourire à la pensée de la figure que devaient faire ces Yankees,
bien à citer. Un des citoyens les plus marquants de Boston, plus tard gouverneur du Massachusetts, M. Hutchinson, ne put voir, sans être révolté, une pauvre femme expirant dans un coin obscur et infect, entourée de trois petits enfants qui imploraient en Vain son assistance. Malgré les defenses formelles de ne laisser descendre à terre aucun captif, il la fit enlever avec ses trois enfants et transporter dans une maison où elle reçut les soins les plus délicats. Malheureusement il était trop tard, les secousses morales et physiques qu'elle avait endurées l'avaient épuisée. Ses dernières paroles furent une action de grâces envers son bienfaiteur à qui elle confia le sort de ses trois orphelins.
Avant de permettre le débarquement des Acadiens, le gouvernement du Massachusetts voulut
en recevant les Français, dont ils venaient de décréter, le jour même, l'entrée libre dans leur pays. Quelques semaines après, les Elders de Bosten suivaient le crucitix, porté en procession dans les rues de la ville, Ils en avaient bien quelques remords, mais ces Frauçuis étaient si utiles ! C’étaient ces mêmes Puritains qui s'étaient préparés à brûler le Pape en effigie, lorsqu'ils en avaient été empêchés par Washington, et qui n’aväient cessé de demander à grands cris l'expulsion du seul missionnaire, accordé aux Atädiens de la Nouvelle-Ecosse, en disant que “ l'établissement d’un prêtre y était la honte du présent règne.” Lettre de l'abbé Bailly, 28 avril 1771.
s'assurer que les frais, qu'allait entrainer leur installation, ne seraient pas faits aux dépens de la province. Enfin, après plusieurs jours de retard, ils furent logés dans des barraqus temporaires, érigées sur la place publique, en attendant qu'ils fussent distribués dans les comtés. Ils firent quelques tentatives pour être traités en prisonniers de guerre, mais durent bientôt se résigner à travailler pour vivre. Il fallait pour cela se mettre au service d'une population plus hostile encore, s’il était possible, que celle de la Pennsylvanie. On ne saura jamais tout ce que ces pauvres déshérités eurent à souffrir d’indignités et de barbaries. En certains endroits, on calcula même sur le fanatisme pour commettre les plus criantes injustices, convaincus que l'opinion publique donnerait le tort aux victimes.
Deux jeunes gens furent cruellement battus parce qu'ils réclamaient quinze jours de salaire qui leur était dù ; l’un d'eux fut maltraité au point qu'un œil lui était sorti de la tête.
Quel pays! Quelles mœurs! se dit on involontairement à la vue de tels faits. Ne se croirait-on pas en Chine ?
Un père et une mère furent également battus pour s'être plaints qu’un de leurs enfants, traîné de force sur un navire, était accablé de coups par le
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capitaine. L'étendue de ces désordres finit par attirer l'attention du Parlement, et les lois passées, pour y mettre un terme, en sont la preuve irrécusable,
Une nombreuse famille, transportée à Wilmington au milieu de l'hiver, avait été placée dans une maison en ruine, où il n’y avait ni portes, ni fenétres. La mère malade était obligée de faire transporter son lit, selon que le vent et la pluie venaient d’un côté ou de l’autre. Ils n'avaient ni bois de chauffage, ni voiture pour en transporter, et il leur était défendu d'aller en chercher dans la forêt.
On leur avait fourni un peu de provisions, en leur disant de chercher à gagner le reste. Le mari, s'étant plaint que le plancher était inondé d’eau et que tout y flottait, on lui répondit, en ricanant, de se bâtir un canot et qu'il pourrait naviguer dans sa maison.
On doit dire, en revanche, que si les Acadiens manquaient de logement, de nourriture et de vêtements, ils ne manquaient pas de reinèdes, à en juger par certains comptes présentés au gouvernement du Massachusetts. Un docteur Trowbridge, de Marshfield, qui avait visité neuf français-neutres, leur avait distribué huit vésicatoires, neuf vomitifs et cent vingt-et-une médecines.
Comme il n'y avait aucun méfait dont on ne
crût les prisonniers capables, ils étaient sujets à une surveillance continuelle : tout crime commis, dont on ne connaissait pas les auteurs, leur était attribué. Un village des bords de la mer demanda, par une requête, qu'on reléguât dans l'intérieur ceux qu'on leur avait imposés, donnant pour raison qu'ils pouvaient faire sauter la poudrière du lieu.
Défense était faite à tout Acadien d'aller d'un village à l’autre, sans passe-port, et quiconque était surpris, contrevenant à ce règlement, était condamné à cinq jours de prison ou à dix coups de fouet,et quelquefois aux deux châtiments ensemble. Cette tyrannie, aussi inutile que barbare, empêchait les familles, dont les membres étaient séparés, de se rejoindre et même de savoir ce qu'ils étaient devenus. On trouve encore aujourd’hui des traces de leurs anxiétés, dans les’ pétitions et les avertissements qu’ils faisaient circuler ou publier pour obtenir des informations. ! De toutes leurs peines, celle-là était, on le conçoit, la plus sensible, et dont ils se plaignaïient le plus amèrement.
Il n'y a pas à douter, malgré ce qu'ont prétendu des écrivains américains, que le nombre des familles
1. Acadia, À lost chapter in American History, by Philip H. Smith, p. 244. |
ainsi disloquées, ait été considérable, Qu'on se rappelle seulement le témoignage déjà cité de l'abbé Le Guerne, qui affirme que, lors de la dispersion de 1755, il y eut, dans la seule mission de Peticoudiac et des environs, pas moins de soixante mères de familles, séparées de leurs maris. À ce témoignage, on peut ajouter celui de Hutchinson : ! “ En plusieurs circonstances, dit-il, des maris qui s'étaient trouvés absents, lors de la capture de leurs familles, furent embarqués sur des navires, en destination de certaines colonies anglaises, tandis que leurs femmes et leurs enfants furent mis sur d’autres navires, destinés à des colonies très éloignées de la première... Cinq ou six familles furent amenées à Boston, les femmes et les enfants seulement, sans leurs maris et leurs pères. Ceux-ci, à la suite d’avertissements sur les journaux, vinrent de Philadelphie à Boston, ayant ignoré entièrement, dans l'intervalle, ce qu'étaient devenues leurs familles. ”
Dans la même ville de Boston, où avait été arrêtée une bande de fugitifs, venue par eau des provinces du Sud, pou: regagner la Nouvelle-Ecosse, cinq maris, dont les femmes y étaient détenues, deman-