‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 38 sur 92 · History of Massachusetts Bay, Vol. III, p · texte numérisé non relu

History of Massachusetts Bay, Vol. III, p

dèrent qu'on leur permit de descendre à terre, pour rejoindre leurs familles; d’autres, qui y avaient aussi des parents, firent la même demande et l’obtinent. Ce groupe fut ensuite distribué dans les différentes villes.

“Ilest trop évident, ajoute l'écrivain américain, de qui nous empruntons ce dernier fait, que ce malheureux peuple eut beaucoup à souffrir de la pauvreté et des mauvais traitements, même après qu'il eut été adopté par le Massachusetts. Les différentes pétitions, adressées au gouverneur Shirley, vers ce temps, sont à fendre le cœur. L'auteur a essayé d’en copier quelques-unes, aux archives de la secrétairerie d'Etat, mais s’est trouvé tellement aveuglé par les larmes, qu’il a été obligé d'y renoncer. Voici les noms de quelques-uns des signataires : Dupuis, Bellivaux, Bourgeois, Amiraux, d'Entremont, Boudresu, Dugas, Breau, Gourdeaux, De Mathieu, Mius, Girouard, Gentil, Raymond, Benoit, Robicheau, Brun, Doucet, Clairmont, Charest. Ces signatures se trouvent au bas d’une pétition, adressée par huit cents personnes, demandant de retourner au Canada, après la cession du pays à la Grande- Bretagne. La réponse du gouverneur Murray équivalait à un refus, car il exigeait que l'Etat du

Massachusetts leur fournit des provisions, pendant

une année, après leur arrivée.

L’aïeul de Mgr Prince, premier évêque de Saint- Hyacinthe, au Canada, fut débarqué seul à Boston, où une famille charitable le reçut ; il ne découvrit ses parents que bien des années plus tard.

Jean-Baptiste Bourgeois, séparé à Port-Royal de sa femme et de ses enfants, avait 6t6 débarqué à Philadelphie. Il écrivit de là dans les différentes colonies, fit faire dés annonces dans les journaux, mais ne reçut pas la moindre nouvelle de sa famille. Quoiqu'il ne sût pas un mot d'anglais, il alla de ville en ville, de village en village, depuis Philadelphie jusqu'à Boston, demandant, avec une naiveté un peu ridicule: ‘ Avez-vous vu ma Julie ?” Après sept ans d'infructueuses recherches, il passa au Canada et se rendit dans la colonie acadienne de Saint-Jacques de l’Achigan. Un matin, il vint frapper à la porte d’une des maisons de la paroisse, appartenant aux prêtres de Saint-Sulpice, et il fit son éternelle demande à une f-:mme qui vint lui ouvrir: “ Avez-vous vu ma Julie ? ” A cette question, la femme recule d'un air étonné, regarde

1. Mrs Williams, The Neutral French, Introduction, p. 68 et suivantes, ,

attentivement l'étranger, pâlit et tombe sans connaissance ; «’°tait sa Julie.

Veut-on une preuve de plus de la barbarie avec laquelle les familles furent disloquées ? A Saint- Malo, où avait abordé une foule de proscrits, le nombre de parents séparés de leurs enfants était tel, qu’ils durent se concerter ensemble et adresser une requête au gouvernement français, afin d'obtenir d’être transportés de nouveau à Boston. Le motif qu'ils avaient de;s’exposer ainsi à de nouvelles persécutions, était ‘ l'espérance de rejoindre leurs enfants que le Anglais y ont amenés, et auxquels ils ont fait embrasser le protestantisme ; ils seraient heureux de les joindre pour les ramener à la vraie foi.” 1

Le Maryland parait ne s'être pas inquiété des déportés abandonnés sur ses rivages. Il les laissa libres, soit de s'éloigner, soit de se créer une nouvelle existence dans le pays, où la présence de catholiques, descendants de la colonie de lord Baltimore, décida un certain nombre à se fixer. Un groupe fit voile vers les Antilles ; d’autres cédèrent à l’invin-

1. Archives de la Marine, Paris. —Manuscrits de M. Rameau, auteur d’Une colonie féodale.

cible besoin de revoir leurs foyers. ! Quelques-uns ne craignirent pas de s'aventurer à travers les immenses forêts, d'affronter les partis de Sauvages qui les infestaient, afin d'arriver jusqu’au Canada, où ils espéraient retrouver des membres de leurs familles dont ils ignoraient le sort. Plusieurs détachements, partis d’autres points du littoral, avaient entrepris le même trajet.

Au nombre de ces fugitifs, était un jeune homme âgé de dix-huit ans, nommé Etienne Hébert, enlevé de la paroisse de Grand-Pré, où il habitait le vallon du ‘Petit-Ruisseau, dans la concession dite des Hébert. Séparé de ses frères, qui avaient été jetés, l’un dans le Massachusetts, l’autre dans le Maryland, et le troisième dans un autre endroit, tandis que lui-même, débarqué à Philadelphiv, avait.été mis au service d’un officier de l’armée, il n’eut pas de repos jusqu’à ce qu'il eût rejoint ses frères, qu'il croyait rendus au Canada. Frustré dans ses espérances, à son arrivée, mais non découragé, il se fit concéder des terres dans la seigneurie de Bécancourt, et repartit en hiver monté sur des raquettes. Après bien des recherches, il eut la joie de les

1. American Catholic Quarterly Review ; the Acadian Confessors of the Faith. October, 1884, p. 606.

ramener tous les trois: l’un était à Worcester, l’autre à Baltimore et le troisième dans un village, dont le nom a été oublié. Les quatre frères s'établirent, voisins l’un de l’autre, à Saint-Grégoire, où ils ne tardèrent pas à prospérer.

Un jour, Etienne Hébert apprit qu'une de ses voisines de Grand-Pré, du nom de Josephte Babin, qu'il avait eu l'intention d’épouser, avait été emmenée à Québec, où elle vivait avec une de ses sœurs, sous la protection d’exilés comme elle. Malgré une longue séparation, elle ne l'avait pas oublié et n'avait jamais perdu l'espérance de le revoir. Ils se revirent en effet: Hébert, de son cèté, lui était resté fidèle. Ils pleurèrent longtemps au souvenir de Grand-Pré, au souvenir de tant de parents et d'amis morts ou disparus. Peu de jours après, ils étaient unis pour ne plus se séparer.

Qu'on ouvre Evangéline, et l’on verra que toute ‘la trame de ce poëme est dans cet épisode, à la seule différence qu'Evangéline ne retrouve Gabriel qu'à son lit de mort.

Les quatre frères Hébert sont devenus la souche de nombreuses et honorables familles répandues au Canada. Huit de ces familles occupent encore aujourd'hui le rang des Hébert, dans la paroisse de Saint-Grégoire.

Un grand nombre d’Acadiens s'étaient donné rendez-vous au Canada ; ils y reçurent un accueil fraternel, malgré les temps de misère qu'on avait à traverser. De son côté, le gouvernement fit de grands frais pour venir à leur secours. L'abbé Le Guerne, ancien missionnaire des Acadiens, en rend un témoignage particulier dans une lettre à Mgr de Pontbriand. L’évêqne de Québec était l’écho des sympathies du peuple et du clergé, dans la réponse où il exprimait sa profonde affiction pour les infortunes des Acadiens : ‘“ Hélas! disait-il, que de misères à souffrir, malgré toute la dépense. !

Il y eut malheureusement quelques Canadiens, indignes du sang français, des misérables de l’école de Bigot et de Vergor, qui profitèrent de la naïveté des Acadiens, pour exercer contre quelques-uns d'entre aux de honteuses extorsions; mais ce ne furent là que des cas isolés, comme ils’en rencontre

1. Archives de l’archevêché de Québec. Lettre de Mgr de Pontbriand à l'abbé Le Guerne, 28 juillet 1756.

‘* En octobre 1756, deux bateaux, chargés de deux cents Acadiens, arrivèrent à Québec ; ils furent distribués dans les paroisses de l’île d'Orléans ; car il y en avait déjà quatre cents à Québec. On teur dunna des rations.” Lettre de l’intendant Bigot, au ministre, 27 octobre 1756.

‘ Il y a environ quinze ou seize cents Acadiens à Québec. Trois cents sont morts de la petite vérole.” Lettre de l’intendant Biyot, 15 février 1758.

en tout pays, et qu’il serait souverainement injuste d'imputer à la masse de la population.

Les prêtres de Saint-Sulpice offrirent aux exilés des terres dans leurs seigneuries, leur fournirent des secours et même desanimaux pour commencer le défrichement de leurs fermes. Ce fut l’origine de la paroisse de Saint-Jacques de l’Achigan. D'autres groupes fondèrent celles de Saint-Grégoire et de l'Acadie, ouvrirent une partie de Nicolet et d'Yamachiche, où une des concessions porte encore le nom d’Acadie. A Saint-Gervais et à Saint- Charles, près Québec, les concessions peuplées par les exilés s'appellent encore aujourd’hui les Cadies.

Le successeur de Mgr de Pontbriand sur lesiège de Québec, Mgr Briand, envoya un de ses prêtres dans les colonies anglaises, pour y recruter des familles acadiennes, auxquelles il assurait des: établissements au Canada. Ce jeune prêtre était un des exilés, que l’évêque avait protégé et ordonné tout exprès pour cette œuvre de charité. L'abbé Breau ramena, en effet, un bon nombre de familles, qui reçurent des terres, suprès de leurs compagnons d’exil, à Saint-Jacques de l'Achigan ; l’abbé Breau lui-même devint leur premier curé.

Il y a loin de cet exposé vrai de la situation des Acadiens, en Canada, aux assertions de certains

historiens américains, qui, s'appuyant sur quelques faits isolés, en concluent qu'ici, leur condition était plus dure que celle de leurs compatriotes, détenus dans les colonies anglaises. Autant faudrait-il soutenir que lv sort des prisonniers est plus enviable, que celui de l’homme libre. Telle était cependant la différence entre les deux situations. Mais il y a une réfutation plus éclatante de ce sophisme historique, dans le fait que pas un seul groupe acadien ne s’est implanté dans les colonies, où ils ont été déportés, tandis qu’on vient de voir combien ils’en est formé au Canada.

Sur une ancienne vue de Baltimore, on distingue près du Palais de Justice, une maison bâtie, paraîtil, dès l’année 1740, par un colon irlandais, Edward Fotterall. C’est dans cette maison inachevée et inoccupée, que plusieurs familles acadiennes s’établirent à leur arrivée dans le Maryland. Elles y apprirent bientôt qu'un missionnaire, le Père Ashton, résidait à quinze milles de Baltimore ; et elles lui envoyèrent une députation pour le prier de leur accorder l’assistance de son ministère. La première messe dite à Baltimore, remarque à ce

sujet, M. Shea, eut lieu dans cette maison abandonnée, sur un autel improvisé, en présence d’une poignée de proscrits acadiens et d’'Irlandais catholiques.

L'abbé Robin, attaché comme aumônier à l’armée du comte de Rochambeau, a tracé un tableau touchant de la petite colonie acadienne, qu'il trouva au Maryland, en 1781. ‘“ La moitié de la ville de Baltimore, dit-il, est habitée d'Acadiens, que les Anglais arrachèrent inhumainement de leurs heureuses contrées, pour les laisser sans ressources dans ce nouveau pays. Leur quartier est le moins riche et le plus mal bâti. La tyrannie du gouvernement anglais les a empêchés de profiter de l’heureuse position de cette ville.

‘ Ils conservent entre eux la langue française, sont demeurés très attachés à tout ce qui tient à leur ancienne nation, surtout à leur culte, qu'ils suivent avec une rigidité digne des premiers âges du christianisme. La simplicité de leurs mœurs est un reste de celle qui régnait dans l’heureuse Acadie. Leurs prêtres exerçaient sur eux l’empire que les vertus et les lumières donnent snr les hommes qui,ne sont point corrompus. Ils étaient leurs juges, leurs médiateurs ; et, aujourd’hui même, ils ne les nomment pas sans attendrisse-

ment... Leur église est bâtie hors de la ville, sur une hauteur entourée de sept ou huit temples de différentes sectes. Ils se plaignent beaucoup de ne pas retrouver, dans leurs pasteurs actuels, le zèle et l'affection de ceux de l’Acadie. Occupés du soin de leurs habitations, ceux-ci donnent peu à l'instruction de leur troupeau ; et presque toutes leurs fonctions pastorales se bornent à une basse messe tous les mois.

“ La vue d’un prêtre français sembla leur rappeler leurs anciens pasteurs. Ils me sollicitèrent d'officier dans leur église. Je ne pus, en remplissant cette sainte fonction, me dispenser de les féliciter sur leur piété, et de leur retracer le tableau des vertus de leurs pères. Je jeur rappelais des souvenirs trop chers ;. ils fondirent en larmes. La musique du régiment que j'avais amené, contribua encore à émouvoir leurs cœurs.” !

Malgré la proximité de coreligionnaires, les Acadiens ne s’implantèrent cependant pas plus dans le Maryland, que dans les autres colonies où ils furent jetés. La plupart se dispersèrent graduellement, ou allèrent se fixer dans des contrées plus

1. Nouveau voyage dans l'Amérique septentrionale en l’année 1781, et campagne de l'armée de M. le comte de Rochambeau, par l'abbé Robin. Paris, 1782.

hospitalières. Le reste finit par se fondre dans la population.

Les malheurs des Acadiens ont inspiré à un historien américain des paroles émues, qu'il fait bon de citer : “ Des sept mille proscrits, dit-il, qui furent ainsi dispersés, comme les feuilles par les vents violents de l’automne, depuis le Massachusetts jusqu’à la Géorgie, au milieu d’un peuple qui haïssait leur religion, détestait leur pays, se moquait de leurs coutumes et riait de leur langage, il en resta peu comparativement pour grossir le nombre des catholiques de ce pays. En descendant sur ces lointains rivages, ces hommes, qui avaient connu l'abondance et la richesse, se virent montrés du doigt et repoussés comme des vagabonds, réduits à la mendicité ; et ces cœurs brisés, atteints dans toutes leurs affections, ne rencontrèrent que rarement de bons Samaritains pour panser leurs plaies intérieures et verser l’huile et le vin de la consolation sur leurs poitrines endolories.” 1

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