CHAPITRE DIXIÈME
Férocité de Lawrence. —Le capitaine Prebbls au Cap de Sable. — Les Acadiens pourchassés par Lawrence. — Sa mort, — Retour des exilés à Grand-Pré.— Nouvelles déportations, — Blâme de l'Angleterre. -—-Emigration aux Antilles.
On a vu quelles avaient été les mesures prises par Lawrence, pour empêcher le retour des exilés dans la Nouvelle-Ecosse ; il ne fut pas moins implacable pour les débris des Acadiens, restés dans la Péninsule. Profitant du départ pour Boston d'un régiment américain, il donna au major Prebble, qu le commandait, l’ordre suivant qui n’a pas besoin de commentaire : ‘* Vous êtes enjoint, par les présentes, de jeter l'ancre au Cap de Sable, d'y débarquer avec vos troupes, et d'y saisir tout ce que vous pourrez d'habitants et de les emmener avéc vou
à Boston. En tout cas, vous devrez détruire et brûler les maisons des dits habitants, et emporter leurs mobiliers et leurs troupeaux de toute espèce ; vous en ferez une distribution à vos troupes, en récompense de l’accomplissement de ce service. Enfin, vous détruirez tout ce qui ne pourrait être facilement emporté.” !
Cette invitation au pillage s’adressait à des milices qui avaient fait leurs prouves en ce genre d’exploits; les ruines famantes qui couvraient la Péninsule étaient là pour le dire. Prebble n'eut cependant pas tout le succès qu'il attendait de l'expédition qui lui était confiée. ‘“ Le 28 avril, raconte l’abbé Desenclaves, témoin oculaire, un village fut investi et enlevé; tout fut brûlé, et les animaux tués ou pris.” Entre autres exploits, ‘‘ ils enlevèrent la chevelure d'un des enfants de Joseph d’'Entremont, après avoir pillé et brûlé sa maison.” ? Le reste des habitants eut le temps de fuir dans les bois.
Cette première descente fut suivie bientôt après d’une autre, où se commirent de nouvelles dévas-
1. Archives de la Nouvelle-Ecosse ; ordre de Lawrence au major Prebble, Hulifax, 9 avril 1756, p. 300.
2. Archives de l’archevéché de Québec ; lettre de l'abbé Desenclaves, 22 juin 1756, citée au long, p. 126.
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AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 221 tations ; l'abbé Desenclaves y fut fait prisonnier avec plusieurs de ses paroissiens. |
L'enlèvement de ce missionnaire acheva dedécourager ce qui restait de la population du Cap de Sable et des environs, dont le chiffre paraît avoir été considérable. Sa position semblait en effet désespérée : elle ne pouvait attendre aucun secours extérieur ; elle était réduite à une profonde misère et exposée chaque jour à la destruction. Dans cette extrémité, plusieurs chefs de famille, instruits du caractère humain du nouveau gouverneur du Massachusetts, M. Pownall, prirent le parti de lui adresser une humble supplique et d’en appeler à
1. L'abbé Desenclaves fut retenu prisonnier jusqu’en 1759, qu’il fut envoyé en France. Souffrant de la poitrine depuis plusieurs années, et épuisé par de continuelles secousses, il alla mourir peu après dans le Limousin, d'où il était natif. Les tragiques événements, dont il avait été témoin, lui causaient une telle tristesse, qu’il avait résolu de n’en point parler et de chercher à en oublier jusqu’au souvenir. C’est lui-même qui nous l'ap rend dans une lettre qu’il écrivait de Honfleur (8 mars 1759) à 1 vis de Québec, et dans laquelle il exhalait ure dernière plainte contre la corruption de l’administration française ct Amérique, contre cette foule de ‘‘ petits gentilshommes, qui ne subsistent que par les bienfaits de Sa Majesté très chrétienne, ne pensent qu’à faire leur bourse au dépens du public et des particuliers, ne veulent pas faire un pas pour défendre ure place, dont la prise entraîne après elle la ruine des plus belles espérances de la France... .et la désolation d'environ seize cents familles, par la perte des biens, de la liberté et même de la vie pour le plus grand nombre....
‘ Mais désormais j'y penserai le moins que je pourrai, et en parlerai encore moins. Sur la fin de mes jours, je ne dois plus renser qu’à prier le Seigneur pour tous les Etats... .”
sa générosité. Ils en vinrent jusqu’à promettre de s'engager au service de l'Angleterre, si on l'exigeait absolument.
“ Nous, vos humbles suppliants, y disaient-ils, nous vous adressons ces quelques lignes, dans l'espérance qu'elles obtiendront l’heureux résultat que nous en désirons. Nous souhaitons, par-dessus toutes choses, que Votre Excellence ait pitié de nous qui sommes vos semblables, réduits à la détresse, et que vous nous accordiez l'humble demande que nous implorons instamment de vous, Qu'il plaise à Votre Excellence de nous prendre sous son gouvernement et de nous établir ici sur cette terre où nous vivons. Nous regarderons toujours comme une stricte obligation de vous aimer et honorer jusqu'à notre dernier soupir; et nous assurons Votre Excellence que nous sommes disposés de tout cœur à faire tout ce que vous exigerez de nous, autant qu’il nous sera possible. Si jamais
gaucun domage est causé dans nos endroits par les Sauvages, il devra nous être imputé. Nous sommes en tout environ quarante familles, formant à peu près cent cinquante âmes ; les Sauvages qui vivent entre ici et Halifax, ne dépassent pas le nombre de vingt, et ils sont disposés aussi à se | joindre à nous. Enfin, si, par malheur, notre humble
supplique n'était pas écoutée, nous nous soumettrons à ce que Votre Excellence jugera à propos dans sa bonté. Et, si nous sommes condamnés à être bannis d'ici, nous obéirons à Votre Excellence et nous partirons, quoique ce départ nuus soit aussi pénible que la mort." 1
Le gouverneur du Massachusetts fut ému «le ce cri de détresse ; il profita de la présence du général Amherst à Boston, pour lui communiquer la requête des Acadiens. Amherst en fut touché et voulut s'intéresser à leur sort ; mais les pétitionnaires relevaient du gouverneur de la Nouvelle- Ecosse, et il convenait de lui soumettre la requête. Pour toute réponse, Lawrence expédia sans délai un navire qui transporta les Acadiens du Cap de Sable en Angleterre, où ils furent retenus prisonniers.
Il se hâtait en même temps de faire occuper les plus belles terres des Acadiens restées désertes depuis leur enlèvement. La crainte des Sauvages et des bandes réfugiées auprès d'eux, en avait défendu d’abord l'accès, mais, après le triomphe final des armes anglaises, un mouvement de
1. Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 306. Requête des Acadiens du Cap de Sable, 15 septembre 1758.
colonisation avait été organisé dans la Nouvelle- Angleterre, avec des garanties de sûreté et d’'abondants secours matériels. Pas moins de vingt-deux navires chargés de colons, convoyés par un sloop armé de seize canons, abordèrent dans le Bassin des Mines, le 4 juin 1760, et prirent possession de la contrée. À leur descente au rivage, les premiers ob'ets qui attirèrent leur attention, furent soixante chariots à bœufs, encore munis de leurs jougs, abandonnés là par leurs infortunés propriétaires, au jour de l’embarquement. Sur la lisière du bois, des monceaux d’ossements indiquaient les endroits où leurs milliers de bestiaux avaient péri de faim et de froid dans le cours de l'hiver. Quelques familles Acadiennes en haïllons, les figures hâves comme des spectres, poussées sans doute par l'excès de la misère, osèrent se montrer et s’entretenir avec les nouveaux venus. Elles n'avaient pas mangé de pain depuis cinq ans ; et avaient vécu. cachées dans le voisinage, d’abord de la chair des animaux qui avaient survécu au premier hiver, ensuite de puisson et de lépames recueillis dans les clairières inaccessibles.
. Le cabinet de Londres, qui n'avait pas trempé dans l’acte d'expulsion des Acadiens, qui même ne l’avait su qu'après coup, s'était vu forcé d’en subir
les conséquences et de laisser Lawrence achever son œuvre de proscription. Le motif qu’il lui en donnait, renferme une qualification sévère de sa conduite: “Il n’y a pas. disait-il, de vengeance, quelque cruelle et désespérée qu’elle soit, qu’on ne doive attendre d’un peuple exaspéré, comme celui-ci a sujet de l'être des traitements qu'il a subis.” !
Lawrence dut se rappeler ces prévisions, lorsqu’il apprit les représailles commises sur terre et sur mer par des bandes de proscrits, que sa conduite inhumaine avait poussés au désespoir. Des attaques furent dirigées avec succès sur divers points de la Péninsule. Plusieurs petits vaisseaux furent armés, qui coururent sus aux navires ennemis avec une persévérance et nne audace inouies. Avant la fin de la campagne de 1759, pas moins de seize ou dix-sept vaisseaux, quelques-uns d’une grande valeur, furent capturés et servirent de butin aux armateurs acadiens. ?