‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 43 sur 92 · Archives de la Nouvelle- Ecosse, p · texte numérisé non relu

Archives de la Nouvelle- Ecosse, p

Vers cette même époque, avaient lieu d'autres déportations du côté de la baie de Fundy, où avaient abordé plusieurs familles, venues du fond de leur exil, à travers une série de dangers et de misères impossibles à décrire; la plupart étaient originaires des paroisses de la Rivière-aux-Canards, de Grand-Pré ou des environs immédiats. Il est facile d'imaginer quelles furent leurs émotions, en mettant pied à terre au Bassin des Mines.

Elles revoyaient enfin leurs lieux natals, d'où elles s'étaient crues bannies pour toujours. Que de souvenirs se pressaient dans leur mémoire, à la vue de tout ce qui les entourait! C'était ici que chacun d'eux était né, qu'il avait grandi, qu'il avait vécu si longtemps heureux et paisible.

En traversant la Grand’Prée, il leur semblait que tous les points de l’horizon, si faniliers à leurs regards, leur souhaitaient la bienvenue. Le cap au Porc-Epic dressait toujours là-bas ses falaises roussâtres, couronnées deses forêts primitives. De l’autre côté, la rivière Gaspareaux descendait toujours, en serpentant dans la vallée. Vers les hauteurs de Grand-Pré et de la Rivière-aux-Canards, ils distin-

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guaient les empla-ements de leurs terres. Mais qu'étaient devenues leurs maisons ? Qu'étaient devenus les villages et les églises de Grand-Pré ot de la Rivière-aux-Canards ? Hélas! tout avait été saccagé, brûlé et rasé jusqu’à terre. Des maisons bâties depuis par des étrangers se dressaient ça et là.

Il ne faudrait pas connaître le caractère des Acadiens, ni l'esprit de foi qui les distinguait si éminemment, pour supposer qu'un de leurs premiers soins n'ait pas été d'aller prier pour leurs morts, dans les cimetières où ils étaient abandonnés depuis si longtemps; nul doute qu'ils vinrent sy agenouiller, prier et pleurer ; ce fut là uns Ge leurs plus douces consolations.

Qu'allaient-ils maintenant devenir? Allait-on les laisser vivre en paix au sein de leurs pays ? Ou bien, seraient-ils encore pourchassés comme des bêtes fauves, poursuivis par la haine et un fanatisme implacable ? Bien souvent ils s'étaient posé ces questions, pendant qu'ils cheminaient péniblement de leur lointain exil jasqu’ici. Maintenant que la guerre était finie, ils se flattaient de l'espoir que l’apaisement se ferait autour d'eux: ils ne furent pas longtemps sans connaître l’horrible vérité. À

peine s'étaient-ils montrés, avant même qu'ils eussent fait valoir leurs réclamations, ils furent violemment repoussés par les usurpateurs de leurs terres. Plusieurs durent se cacher pour éviter d’être pris et jetés en prison. D’autres moins heureux furent contraints, comme on l’a vu, de travailler à la réparation des digues, au profit de leurs spoliateurs. L'animosité de ces derniers était d'autant plus vive, qu'ils n'avaient à leur opposer que le droit de la force contre la force du droit. Ils adressèrent pétition sur pétition au gouverneur, dont on connaît l'esprit ; ils ne furent que trop vite écoutés ; d'un seul coup, cent trente furent saisis et conduits

à Halifax, sous une escorte de miliciens du comté de King. !

Pendant ce temps, Belcher attendait vainement la coopération de l’Angleterre pour le transport de ses victimes. Les Lords du Commerce répondirent qu'ils ne pouvaient se charger de cette besogne et que cela regardait le secrétaire d'Etat, lord Egre-

1. C'était sous ce nom qu'avait été désigné le canton des Mives, et c’est le même qu’il porte aujourd’hui.

mont. ! Le secrétaire d'Etat, de son côté, s’en lava les mains, et le renvoya au général Amherst, dont on a vu les dispositions.

Sur ces entrefaites, le retrait d'une partie des troup?s, occasionné par la prise de Saint-Jean de Terre-Neuve par les Français, aggrava la situation de la Nouvelle-E:osse, compromise par sa conduite inqualifiable à l'égard des Acadiens. Elle craignit que ces malheureux, exaspérés par tant de mauvais traitements, se portassent à quelque acte de désespoir. Belcher assembla son conseil et décréta précipitamment un envoi en masse au Massachusetts, sans prendre même la précaution d'en prévenir les autorités locales. Tout ce qui put être trouvé d’Acadiens, de tout âge et de tout sexe, dans toute l'étendue de la Nouvelle-E:0ss:, fut arrêté, trainé jusqu'à Halifax, embarqué sur cinq navires, avec ceux qui étaient déjà détenus dans cette ville, et envoyé à Boston (1762).

On n'eut pas plus de respect pour les liens de famille, dans cette seconde déportation que dans la première. Un journal américain du temps, le New York Mercury, ne put s'empêcher de protester

1. Archives de la Nouvelle-Ecosse— Lettre des Lords du Commerce, 23 juin 1761, p. 320.

contre ces actes d’inhumanité. ‘ Les femmes et les enfants (des prisonniers), y disait-on, n’eurent pas la permission de s'embarquer avec eux, mais furent expédiés sur d’autres navires.” !

Arrivés à Boston, ils attendirent en rade, sous les canons du fort Williams, la décision de la législature du Massachusetts, qui se trouvait alors en session

Malgré la forte pression exercée surcette chambre, elle refusa péremptoirement de laisser débarquer les déportés, et fit signifier ses ordres au capitaine Brooks, chargé de convoyer les transports. Celui-ci ne vit alors d’autre parti à prendre que de les ramener à Halifax, où leur arrivée répandit la consternation, et fit éclater une explosion de colère contre le Massachusetts. Il suffit de raconter de tels faits pour les faire juger.

Belcher et son conseil portèrent leurs plaintes jusqu'en Angleterre, accablèrent de leurs accusations la législature de Boston, et demandèrent, avec plus d’instances que jamais, la déportation des Acadiens.

1. ‘ Their wives and children were not permitted with them, but were ship’d on board other vesséls.” New York Mercury, August 30, 1762.

AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 241 ‘“ Ce renvoi des navires, disaient-ils.est d'autant plus regrettable que tant d’expulsions répétées et inutiles doivent naturellement exaspérer l'esprit de cette dangereuse population, qui peut se porter par désespoir aux plus terribles méfaits, tant par elle-même que par ses instigations auprès des Sauvages. ”

Les Lords du Commerce répondirent par un refus formel de se prêter à ces interminables persécutions, disant ‘qu'il n'était ni nécessaire, ni politique d’expulser les Acadiens, vu qu'en employant à leur égard des moyens convenables, ils pouvaient promouvoir les intérêts de la colonie, et devenir.des membres utiles à la société, suivant ce qui paraissait être le sentiment du général Ambherst. ” !

Croira-t-on qu'après cela, la Nouvelle-Ecosse se soit obstinée à tenir les Acadiens en servage, qu'elle n'ait pas abandonné ses projets de déportation, et qu'elle ait continué d’en importuner l'Angleterre ? C’est dans ce but qu’elle ne voulut

1. ‘ ....it was neither necessary nor politic to remove them, as they might, by à proper disposition, promote the interest of the colony, and be made useful members of society, agreeable to what appears to be the sentiments of General Amherst,” Nova Scotia Archives. —Munnutes of the Proceedings of the Lords of Trade, p. 337.

pas les établir sur des terres, qu'elle les fit éparpiller sur toute la Péninsule, et les mit au service des colons, dont plusieurs poussèrent l'inhumanité jusqu’à refuser de leur payer des gages. |

On frémit à l’idée du sort infligé à ces infortunés. Huit ans étaient révolus depuis qu'ils avaient été arrachés de leurs riches et paisibles demeures ; et, après avoir enduré tant de souffrances et de fatigues pour y revenir, ils s'en étaient vus arrachés de nouveau, trainés de prison en prison, déportés une seconde fois, et enfin ramenés pour être réduits à l'état de parias parmi leurs oppresseurs.

On est ému à la lecture d’Æ£vangéline; mais quand on connaît toute l’histcire des Acadiens, on est forcé d’avouer que la fiction de Longfellow est bien au-dessous de la vér1é. Qu'était-ce en effet que le sort de la fiancée de Gabriel, comparé à celui de tant de jeunes filles fiancées comme elle, et de plus captives ? Qu’étaient-ce que ses malheurs comparés à ceux de tant de mères de famille, -dont les maris, dont les enfants étaient mor:s les uns après les aütres, sur les chemins de l'exil, et qui n'avaient pas même la liberté d’aller y rejoindre leurs parents ?

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