Archives de la Nouvelle-Ecosse, pp
de plus leur garantir qu'ils seront'traités, en tout temps, avec le même degré d’indulgence et de protection que Sa Majesté a pour ses autres sujets. Vous pouvez ajouter aussi que le gouvernement n’a pas le moindre dessein, soit de les molester, soit de les inquiéter au sujet de leur religion.” !
Un mois après, le lieutenant-gouverneur réitérait les mêmes recommandations au colonel Denson ;: ‘“ Quelques - uns des Acadiens, disait-il, du comté de King et de Windsor... m'ont informé qu'ils ont été notifiés de faire les exercices avec les milices; cequ'’ils considèrent comme une charge trop dure pour eux, n'ayant pas d'armes, et étant incapables de les acheter immédiatement, s’il fallait le faire.
‘ En conséquence, j: désire que vous les exemptiez d’être appelés et de fire ces exercices, jusqu’à ce que vous receviez des ordres contraires. De plus, je dois vous signifier que c’est l'intention du roi, et que c’est aussi ma volonté, qu'ils soient traités par les officiers du gouvernement, avec toute la douceur et la tendresse possibles, en toute occasion, afin qu'ils n'aient pas le moindre sujet de se repentir
1. Archives de la Nouxelle-Ecosse.---Lettre du Lieutenant- Gouverneur Franklin à M. Deschamps, 1er juin 1768, p. 358.
de s'être soumis, d'une manière si parfaite, au gouvernement de Sa Majesté.” !
En étudiant cette politique si humaine et si sage de Franklin, on ne peut s'empêcher de faire cette réflexion : Que de malheurs eussent été évités de part et d'autre! Que d’embarras de moins pour l'Angleterre et la Nouvelle-Ecosse ! Que de haines apaisées ! Que de progrès accomplis, si, à la place de Lawrence, il y avait eu, à Halifax, un gouverneur du caractère de Franklin! Au lieu de cent mille Acadiens dans les provinces maritimes, l'Angleterre y compterait aujourd'hui un million de plus de ces sujets fidèles et utiles !
Et dire qu’à l'heure qu'il est, il se rencontre encore des apologistes de la conduite de Lawrence, même parmi des gouverneurs de la Nouvelle- Ecosse ! ? On est bien forcé d’avouer que la science politique a encore des progrès à faire dans notre
pays.
Franklin, qui avait été témoin de l'héroïque attachement des Acadiens pour leur foi, savait qu'il
1. Archives de la Nouvelle-Écosse. Lettre du gouverneur Franklin au colonel Denson, 4 juillet 1768 p. 354..
2, Voir le discours prononcé par le Gouverneur Archibald devant la Société historique d’'Halifax, octobre, 1886.
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ne pouvait leur donner de meilleures preuves de ses bonnes intentions, et des gages plus rassurants pour l'avenir, qu’en accordant à leurs missionnaires toute liberté de les visiter et de les évangéliser. C’est, en effet, sous son adininistration, et à sa demande, que fut envoyé le premier missionnaire venu du Canada depuis la conquête, M. Bailly de Messein, ! qui arriva à Halifax au moment où l’abbé Maillard y terminait sa longue vie d’apostolat.
L'abbé Maillard était le seul missionnaire dont la présence avait été tolérée dans la Nouvelle- Ecosse, depuis 1759.
Lorsqu'il avait été fait prisonnier, quatre ans auparavant, il n'avait pas taidé à faire tomber bien des préjugés autour de lui, par l'intérêt qui s’attachaïit à sa personne, à ses connaiïssances et à ses hautes qualités. Il finit par acquérir l'estime générale;etles meilleurs espritsrecherchèrent son amitié. Il s’en servit, pour rendre son ministère aussi utile que possible pendant ces tristes années.
1. M. Bailly devint plus tard précepteur des enfants de Lord Dorchester avec qui il passa en Angleterre. A son retour à Québec, sept ans après, il fut sacré sous le titre d’évêque de Capse et nommé coadjuteur de Mgr Hubert, évêque de Québec. Il mourut avant de lui succéder. Mgr Bailly prit toute sa vie un grand intérêt aux missions de la Nouvelle-Ecosse : il légua, en mourant, une forte somme pour le soutien de ces missions,
A l'issue de la guerre, il avait employé la grande influence,dont il jouissait aupres des Sauvages, pour leur faire déposer les armes ; et le gouvernement apprécia si bien ses services, qu'il lui accorda une pension annuelle jusqu’à sa mort (1768). Il fut regretté des protestants aussi b.en que des Sauvages et des Acadiens ; l'élite de la société d'Halifax voulut assister à ses funéiailles.
Son successeur dans la Nouvelle-Ecosse était un homme de naissance, d’une éducation parfaite, et animé du zèle bouillant d’un jeune prêtre au sortir de son ordination. Malgré sa jeunesse et son peu d'expérience, l'abbé Bailiy avait été choisi pour cette rude tâche, parce qu'on espérait que ses qualités sociales le feraient accepter plus facilement des autorités ombrageuses d'Halifax. À son départ, l'évêque de Québec, Mgr Briand, lui avait obtenu du gouverneur du Canada, Sir Guy Carleton, des lettres de recommandation pour le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Franklin l’accueillit, en effet, dès 501 arrivée, avec bienveillance, et favorisa sa mission auprès des Acadiens, !
1. M. Bailly avait fait la meilleure impression sur Franklin qui écrivait au gouverneur Carleton : ‘* His conduct has been hitherto irreproachable, and, to all appeurance, bids fair to be of great benefit to this Province, by quieting the mind of the Indians who began to be very uneasy ; and his mission had this
Ceux-ci commençaient à se grouper principalement le long de la baie Sainte-Marie, jusqu’au Cap de Sable et du côté de l’Isthme : à Memramcook et à Peticoudiac. D'autres groupes s'étaient déjà formés au Cap Breton et le long des rivages du Golfe.
La juridiction de l'abbé Bailly s'étendait sur tout cet immense territoire, qu'il lui fallait parcourir d'étape en étape Il avait en outre à visiter la rive occidentale de la baie de Fundy, où se trouvaient des familles sauvages, et la mission de Sainte-Anne, formée des débris de la population de,la rivière Saint Jean, laquelle s’agrandissait rapidement par de nouvelles arrivées de proscrits. Ce groupe, moins éprouvé que les autres, à cause de son éloignement, n'avait jamais été entièrement privé de secours religieux. Malgré cet avantage, il faut dire que cette colonie n'avait pas conservé le même attachement à la foi et la même simplicité de mœurs qu'on retrouvait ailleurs. La cause en était due à la présence d'un certain nombre d’exilés, qui avaient mené longtemps une vie errante au milieu des
further good tendency of reconciling the consciences of the Acadians, who have lately taken the oaths of allegiance to His Majesty’s Government,” Nova Scotia Archives : Franklin to Curleton, August 17th 1768, p. 356.
villes et des campagnes, où ils avaient été aigris par les rebuts et privés de toute instruction religieuse.
L'abbé Bailly fut accueilli comme un sauveur par les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse. Ce jeune prêtre, dont les raains étaieni, pour ainsi dire, encore humides de l’onction du sacerdoce, leur paraissait comme la colombe de l’arche, apportant la branche d'olivier, après le déluge de maux qui les avait submergés. Avec quelle joie, avec quel empressement, ils tiraient de leur cachette, les objets du culte, les ornements d'église, les calices, les ciboires, etc. etc. On dressait un autel rustique dans une des chaumières les moins pauvres. Les femmes et les enfants y apportaient quelques fleurs des bois, ou cueillies dans les parterres. Puis, on se réunissait pour assister à la sainte messe et recevoir les sacrements. On faisait baptiser les enfants, dont un grand nombre, nés depuis plus de douze ans, n'avaient jamais vu de prêtre. Que de douces paroles étaient échangées ! Que de larmes versées ! Mais celles-là n'étaient pas amères ; elles ressemblaient à ces gouttes de pluie qui tombent à travers les rayons de l’arc-en-ciel.
Cependant la saison des jours mauvais n’était pas encore finie pour les pauvres Acadiens: un
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autre genre de tribulation avait commencé nour eux. À la persécution ouverte, succédait une per:écution sourde, fomentée par la malveillance des subalternes, malgré les volontés exprimées de l’Angleterre et du gouverneur. Aïnsi on mettait des obstacles au groupement des familles : on avait l'œil, par exemple, à ce qu'une terre, octroyée à un Acadien, le fût entre deux propriétaires protestants, ! et encore cette ter. devait-elle être située, non sur les côtes, mais dans l’intérieur de l4â Péninsule. Au surplus, le mode de concession territoriale, à titre de simple permis temporaire, adopté par la Nouvelle-Ecosse, n’était pas fait pour rassurer l'esprit méfiant des Acadiens, tant de fois trompés.
Qu'ils eussent raison de se défier de ces permis temporaires, la suite des événements en donna des preuves. Je n’en veux citer qu'une : en 1784, c'està-dire, à près de trente ans d'intervalle, les dépos-
1. Ce procédé n’était que la mise à exécution du plan diabolique, proposé en 1744, c'est-à-dire onze ans avant l’expulsion des Acadiens, par Shirley, gouverneur du Massachusetts. Il proposait de plus d'accorder le denier de Judas à tout Acadien qui apostasierait le catholicisme. Après cela, on ose blâmer les missionnaires de l’Acadie d’avoir jeté le cri d’alarme.
Je laisse parler une voix non suspecte, le protestant Beamish Murdoch, qui ne peut s'empêcher de désapprouver le projet de Shirley. Il n’y a d'aussi blâmable dans toute cette histoire, que l'indigne France de Louis XV, qui, après avoir tout exigé des Acadiens, n’a rien fait pour les protéger. Il n’y a qu'un seul
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sédés de 1755, fixés à la rivière Saint-Jean, furent de nouveau dépossédés, au profit des loyalistes américains et de soldats congédiés, qui n’eurent qu’à s'asseoir à leurs tables pour manger leur pain, et devenir, du jour au lendemain, rois et maitres des propriétés, arrosées par les sueurs de la race proscrite, Ces malheureuses fimilles, impuissantes contre la force, n’eurent plus qu’à reprendre le chemin des forêts. Elles remontèrent la rivière Saint-Jean, à trente lieues de toute habitation, et ouvrirent, la hache à la main, les plateaux de Madawaska, où elles se multiplièrent avec la merveilleuse fécondité qu’on leur connaît. Leurs descendants, plus nombreux qu’une ruche d’abeilles, ont formé, aux alentours, une multitude d’essaims, devenus aujourd’hui de belles et riches paroisses.
peuple qui leur soit toujours resté fidèle : ce sont leurs frères du Canada.
Voici le passage de Murdoch : ‘* He (Shirley) proposes to intersperse protestant settlements among the French in Nova Scotia, taking part of the marsh lands from them for the new settlers.…... be recommends...... granting small privileges and immunities for the encouragement of such as should come over to the protestant communion and send their children to learn English.” (This suggestion of offering worldly advantages in exchange of profession, can hardly be commended in our days.) History of Nova Scotia, Vol. II, pp. 129, 131.
On a un exposé de la situation des Acadiens et de celle des Sar'vages, à l’arrivée de M. Bailly, d'autant plus intéressant qu'il est saisi sur le fait, dans les lettres de missions écrites par l’abbé Bailly lui-même à son évêque, Mgr Briand. En voici quelques extraits :
‘ Ekouipahan, ! 20 juin 1768.
“ Monseigneur,
‘,,.Si je n'ai point informé Votre Grandeur plus tôt de l’état de la mission confiée à mes soins, l’impossibilité en a été la cause. J'attends de la miséricordieuse bonté de N.-S. Jésus-Christ, et j'espère que cette vigne devenue stérile, portera bientôt des fruits abondauts. La mission d'EKouipahan où je réside ordinairement et où il paraît que le gouvernement veut me fixer, est presque toute composée de Sauvages malécites, au nombre d'environ quarante et quelques familles assez bonnes.
‘ Les femmes et les filles ne boivent point, ni
1. Ekouipahan, appelé aussi Ekoupag, était un village indien situé à quarante lieues du fort Menagouech ‘‘ qui commande l'embouchure de la rivière Saint-Jean.” Mémoire sur le Canadas Archives de la Marine, Paris.
les garçons, et il y a aussi quelques hommes tempérants. J'ai obtenu d'eux qu'ils n’apportent plus d’eau-de-vie dans le village. Il y a, anx environs du village, onze familles acadiennes,celles-là mêmes que Votre Grandeur a eu la bonté de confirmer à Sainte-Anne. ! Les Acadiens, qui sont restés parmi les Anglais, sont encore très fervents ; leur seul défaut est un grand entêtement, soit pour rester chacun dans son canton et ne vouloir point se réunir, soit pour avoir des terres aux mêmes conditions qu'ils les avaient autrefois, ne relevant que du roi. C’est ce que les Anglais, qui les détestent, leur ont reproché. Le gouvernement ne veut point les concéder à cette condition, cependant on a exigé un serment de fidélité ; ils sont très difficiles à desservir, car ils restent chacun dans des cantons séparés ; l'été, sur les bords de la mer à la pêche, l'hiver, dans les bois à la chasse.
‘“ La mission des Micmacs est de toutes la plus nombreuse : il y a trois villages principaux, le plus proche est Richibouctou, à soixante lieues; jamais il n’y a eu de missionnaires en ce lieu; les Sauvages ont toujours été desservis par Miramichi où ils sont plus nombreux, et à cent vingt lieues