Successeur de Franklin
“ Tout l'hiver j'ai été en voyage, et j: me suis assez bien trouvé de la raquette, qui n’est pas à beaucoup près aussi diffivile qu'on se l'imagine ; ce qui m'a le plus fait souffrir, c'est la pluie continuelle des mois de janvier et février. Dans le bois, couché sur une neige fondante, et à l'abri de quelques méchantes écorces, jugez de ma situation ; mille fois heureux, si, tandis que je ne pouvais avoir de feu pour réchauffer mon corps tout mouillé, j'eusse ressenti que mon cœur brûlait du feu de l'amour divin. Je crains et je tremble de ne pas correspondre à toutes les grâces que le Seigneur me fait.
“ a mission est de plus de cinq cents lieues de tour. J'ai été extrêmement maïade, un mois après mon retour de Québec ; ce mal me prit le jour de la Présentation de la très sainte Vierge, après avoir chanté la messe; et, le soir, j'étais sans connaissance; maintenant je suis assez bien ; cependant, je ressens une respiration difficile ; quoi qu'il en soit, le Seigneur est mon soutien.
“ Je me recommande aux prières de Votre Grandeur et de tout le diocèse ; seul ici, sans soutien,
sans conseil, hélas! quel terrible compte pour ma tiédeur ! ”
‘ Halifax, 22 juillet 1769.
“ Je suis dans la ville d'Halifax depuis trois mois, ayant cependant fait des excursions, de temps en temps, pour desservir les Micmacs. J’ai éprouvé ici bien des bontés de la part de Mylord William Campbell et de tous les messieurs du conseil ; l’on a même obtenu pour moi une pension de cent livres, de Sa Majesté. Je partirai, le 25 pour le Cap de Sable ; c’est l'ancienne mission où s'étaient réfugiés MM. Desenclaves et de Vauquelin ; j'aurai là des enfants de quatorze à quinze ans à baptiser, et un reste de besogne en proportion. Les Acadiens et les Sauvages sont si dispersés dans les différents coins de la Province, qu'il est mal aisé de me fixer, étant difficile que je puisse toujours être ambulant. “T1 y a beaucoup d’Acadiens du côté de Pentagoët
et des Monts Déserts. Pour ce qui regarde les Micmacs, Miramichi et Caraquet sont les deux endroits où tous peuvent se réunir plus facilement pour être instruits. Il paraît que le gouvernement désire que je me fixe en la ville ou au proche; la distance qui me séparerait alors de mes deux principales missions, serait bien grande pour pouvoir instruire les pauvres Indiens suffisamment ; cependant je n’ai encore pris aucun parti. Il n’y a presque point de catholiques en la ville ; il serait dangereux
d'y attirer les Sauvages à cause de leur penchant pour l'ivrognerie.
“ La carrière que j'ai à parcourir est grand, et le champ que j'ai à défricherest vaste. Hélas! que de sueurs et de travaux! que de larmes secrètes ne suis-je pas forcé de verser souvent, sans avoir personne qui puisse les essuyer ! Que d’anxiétés, de doutes, sans avoir personne à qui m’ouvrir 2t qui puisse me rassurer ! Telle est ma situation.
‘“ Je me porte assez bien. J'ai été fatigué un peu d’avoir, je pense, marché l’espace de deux jours dans l’eau, l'hiver dernier ; mais le voyage était indispensable. Je pense que le Seigneur ne me reprochera point cette imprudence.”
Halifax, 24 avril 1771.
# ,.... Pour la Baïe des Chaleurs, je n’ai pu absolument m'y transporter, et je ne sais pas si je le pourrai cetété. De tous les en iroits de la Province, c'est le plus mal aisé par terre ; il y a plus de cent quatre-vingts lieues de distance, et il n’y a point de chemins; par mer, il me faut faire le tour du Cap Nord ; mais rien de cela ne m'aurait empêché, si Son Excellence, Mylord William Campbell, n'avait point paru désapprouver mes entreprises Deux Acadiens sont venus ici, le mois de mars passé, pour avoir licence de chercher un mission-
naire ; ils ont été absolument refusés. Tout paraît jusqu’à présent opposé dans le gouvernement, à la pluralité des missionnaires cathoiiques ; et cette opposition vient toute des Presbytériens et des gens de la Nouvelle-Angleterre. J'ai dit la messe, en cette ville, l’espace de trois mois l'hiver dernier, et subitement il m'a fallu chercher un trou à six milles de la ville, dans les bois, pour célébrer les dimanches. Je n'aurais pas eu ce trouble, si j'avais voulu fermer la porte du grenier, où je la disais avant, à tous les catholiques, non Acadiens et Sauvages. (C'est tout ce que je puis faire que de me maintenir ici Même à l'égard des Acadiens, je ne suis que faiblement toléré ; les mariages m'ont été permis, mais non comme conformes aux lois. Tant qu'il n'y aura que des catholiques dans les familles, tout ira bien. Pour des terres, les Acadiens peuvent en avoir, mais à un si haut prix qu’il n'y a rien de pareil au Canada; point de seigneur ici, les plus riches sont ceux qui ont le plus de fermes. (Cent arpents de terre, bons à cultiver, reviennent en bois debout, sans avance, à vingt-deux dollars, quatre shellings et six sols. Il faut qu’une famille catholique soit placée entre deux familles protestantes. Ainsi vous voyez que les Acadiens ne peuvent être
que très pauvres: la pêche, la chasse, couper du bois, voilà leur vie.
“ Jusqu'à ce jour, j'ai, en général, de la conslation; leur religion n’est point perdue, et mes sueurs, souvent mes larmes, sont suivies d’un contentement que Dieu seul connaît. ! Il n’y a qu’une peine qui quelquefois me fait regarder derrière moi, c’est d’être seul; et je pense que véritablement, sans la consolation et le soutien qui me
1. Il est intéressant de voir, jusqu’à quel point, un protestant, témoin oculaire, confirme ce que dit l'abbé Builly, sur les Acadiens, que celui-ci eut à desservir dans la Nouvelle-Ecosse, Brook Watson parle d’abord en ces termes de leur conduite en exil et de leur retour :
‘# Their orderly conduct (in Georgia), their integrity, sobriety and fragality, secured to them the good will of the people and gained them comfortable support. But, still longing for their native country, all their industry was stimulated, all their hopes, supported by that landmark of their former felicity ; many of them built boats, and, taking their families, coasted the whole American shore, from Georgia to Nova Scotia....But, alas ! what did they find ? all was desvlated for the more effectually to drive them out of the conntry ; all their houses had been burnt, all their cattle killed by order of government ; hence they found no shelter ; still they persevered with never-failing fortitude, with unremitting industry ; and established themselves in different remote parts of the province, where they had been suffered to remain, but without auy legal property ; at least, I have not heard of any land having been granted to them.”
Puis Watson ajoute : ‘Their numbers, I am told, have increased about two thousand, and EI am informed they still continue, what I know them to be in their prosperous state, an honest, sober, industrious and virtuous peuple.”
Nova. Scotia Historical Society, Hon. Brook Watson to Rer. Dr Brown. July 1st. 1791, p. 132.
viennent des missionnaires de Philadelphie, je serais de retour au Canada. Votre Grandeur jugera elle-même, en voyant les gazettes de Boston, ce qui s'écrit contre moi. Tous les honnêtes gens m'ont dit de mépriser et laisser dire. J'ai écrit à M. de Villars, ! et il me semble que je pourrais attendre du secours de lui. S'il se trouvait quelque missionnaire qui voulût faire comme on fait à la Chine, ? il ferait à merveille au Cap de Sable; et les magistrats d’ici sont disposés à prendre cause d’ignorance.
‘ Que ne suis-je à Québec et un autre à ma place ici ! Si je le pouvais, j'endosserais un habit de jardinier, et je ferais fleurir un jardin spirituel au Cap de Sable ; c’est l'endroit où il y a le plus de catholiques, et les plus fervents d’ailleurs. Cela est si loin de la ville, et si à désamair, qu’un lar:on pourrait y vivre quarante ans sans être pris. Que serait-ce donc d’un honnête homme, qui se comporterait en bon sujet, et qui sous main exercerait ses fonctions ? Les Acadiens ont ici des biens à eux. Je ne me risquerais dans aucun autre endroit.”
1. Ancien supérieur du séminaire de Québec, retourné en France.