C'est-à-dire, se cacher sous un déguisement
L'abbé Bailly n’explique pas ici pourquoi les habitants du Cap de Sable avaient des titres de propriété. Cette exception était due à une faveur accordée à la famille d'Entremont, et voici à quelle occasion. Vers 1765, plusieurs membres de cette famille s'étaient embarqués à Boston, dans l’intention d'aller se fixer à Québec. En passant à Halifax, où leur navire avait fait escale, ils rencontrèrent, dans la rue, un officier anglais qui les reconnut et leur fit grand accucil, parce que, dans un combat où cet officier avait été fait prisonnier, l'un des d'Entremont lui avait sauvé la vie. Il les détourna du dessein d'aller s'établir au Canada, en promettant qu'il les ferait remettre en possession de leurs terres. Ille fit en effet, et c'est ce que remzrqua l'abbé Bailly, à son passage au Cap de Sable.
Les d'Entremont avaient été rejoints, peu après leur arrivée, par d’autres familles principalement de la baïe d’Argyle, qui, elles aussi, avaient eu leur histoire durant les années de la proscription. Ces pauvres familles n'avaient pu'se décider à quitter entièrement l’admirable coin de terre qu’elles habitaient de père en fils. Cette extrémité de la Nouvelle-Ecosse, comprise aujourd’hui dans le comté
d'Yarmouth, ne renferme en effet pas moins de quatre-vingts lacs, tous plus jolis les uns que les autres, ettous communiquant avec la rivière Tousqu't, laquelle se jette dans la baie d'Argyle. Ces lacs, de grandeurs et d’aspects variés, sont entourés de bois du plus beau feuillage : vu à vol d'oiseau, le paysage doit ressembler à un vaste tapis vert, parseméde fleurs d'azur. La baie d'Argyle, avec ses iles aussi nombreuses que les lacs du rivage, rivalise avec lui d’aspects riants et pittoresques. C'est à travers ces îles que les Acadiens se livraient paisiblement à la pêche, sans négliger la culture de leurs terres.
Chassés des bords de la mer, ‘!s s'étaient réfugiés dans le haut de la rivière Tousquet, et s'étaient établis sur ses rives; mais cette retraite si solitaire et si sûre, en apparence, ne put les soustraire aux poursuites de leurs meurtriers. Une frégate angloaméricaine jeta un jour l'ancre dans la baie d’Argyle. Un parti de soldats, guidé par un pi ote expérimenté, peut-être par un traître, remonta la rivière jusqu'à un mille du village, qu'il croyait surprendre, parce qu'il avait dissimulé avec soin sa marche, en suivant en silence l'ombre du rivage. Dans cet endroit, la rivière se rétrécit en un chenal qui n’a. guère que vingt à trente verges de largeur,
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ombragé d'épais fourrés qui s'étendent en arcade sombre au-dessus du cours d’eau. C’est là que les Acadiens, qui les avaient aperçus de loin, s'étaient mis en embuscade. Ils avaient fait sur eux, à leur passage, un feu si meurtrier, que pas un canot ne s'était échappé. Mais ce triomphe momentané ne fit que retarder, de quelques jours, leur ruine ; les ennemis revinrent, en nombre écrasant, et mirent tout à feu et à sang. Une partie des habitants fut emmenée en captivité, les autres s’enfairent dans les bois, où ils menèrent la vie aventureuse des Sauvages, jusqu’à ce que le retour de la paix leur permit d’apparaître au bord de la mer ; quelquesuns de ceux-ci se fixèrent au Cap de Sable, les autres, au ruisseau à l’Anguille (Eel brook), et le long de la baie Sainte-Marie. Ils formaient cette partie de la mission de l’abbé Bailly, que celui-ci regardait d'un œil de prédilection, et où il aurait voulu faire fleurir un jardin spirituel.
“Je suis à la veille, continue l’abbé Baïlly dans la lettre citée plus haut, de quitter la soutane pour m'habiller à la bourgeoise ; je suis trop gêné et ne puis même m'acquitter de mes fonctions. Le gouverneur le désire; dès qu'ici un homme a la réputation d’être catholique, sa maison m'est inter-
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dite, ou il faut qu'il soit disposé à la laisser saisir. Dans une petite ville, chacun s’examine et s'épie.
“ Si un missionnaire venait à la Baie des Chaleurs, il pourrait s'établir sur la partie du gouvernement de Québec; et je pense que, prudemment et en habit séculier, il pourrait faire un tour sur la partie de la Nouvelle-Ecosse.
‘“ Pour moi, Monseigneur, je me désespère d’être si longtemps sans compagnon ; je puis aller tous les ans à Philadelphie, n'être que trois ou quatre semaines au plus dans le voyage. Je n'ai pas voulu l’entreprendre, sans avoir eu l'honneur de consulter Votre Grandeur. Les missionnaires me promettent l'hospitalité et toute l'assistance possible. Le principal commerce de cette place est avec Philadelphie. D'ailleurs, tous les bâtiments qui font la traite, sont commandés par des catholiques. Quand je suis à la rivière Saint-Jean, il m'est aussi facile d'aller à Québec, qu'il est difficile d’ici de m’y rendre. La contrainte et ies mesures qu’il me faut prendre, me fatiguent presque plus qu: tout le reste de la mission.
“ Le gouverneur continue de m’honorer de sa protection, ainsi que les principaux; mais dans un gouvernement d'Amérique, les membres, et non la tête, coinmmandent. Tous sont bien intentionnés
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pour la religion catholique, mais la populace est fanatique. Deux ministres presbytériens ont prêché publiquement contre moi; j'ai été nommé dans les gazettes; si l’on souffre, dit-on, que le roi mette un prêtre dans la Nouvélle-Evosse, il faudra souffrir qu'il en mette un dans Boston. L'établissement d’un prêtre en Nova-Scotia est la honte du présent règne : voilà le précis des objections. C’est un orage, Dieu le calmera. J'espère qu'il aura pitié d’un pauvre peuple, qui ne demande autre chose que d'apprendre à le servir et à l’aimer.
‘“ Je me recommande instaiament aux prières et saints sacrifices de Votre Grandeur. Qu'il me faut des grâces bien précieuses et bien multipliées, pour conduire cette partie du troupeau, confié à mes soins par Votre Grandeur.”
En lisant ces lettres de M. Bailly, ne croirait-on pas lire les relations des premiers missionnaires du Canada ?
Le fanatisme puritain, qui s’acharnait contre l'abbé Bailly et demandait son expulsion, s’appuyait sur la constitution de la Nouvelle-Ecosse, d'après laquelle la liberté de conscience était accordée à tout le monde, excepté aux papistes. Tout prêtre catho-
lique devait être banni; et quiconque lui donnait asile, était condamné au pilori, devait payer une amende de cinquante livres sterling, et donner des garanties de sa conduite à venir.
Les lettres de M. Bailly font bien voir dans quelle triste condition étaient encore les Acadiens, près de vingt ans après leur expulsion. Elles montrent aussi quel degré de liberté religieuse leur était accordé : un seul missionnaire toléré pour une population, éparpillée sur une étendue de pays de quatre ou cinq cents lieues de tour; les mariages devant l'église non reconnus par les lois. Les Acadiens étaient-ils bien ingrats de ne pas goûter the lenity and the sweets, la mansuétude et les douceurs de ce régime ?
Qu'on le remarque bien encore une fois: la faute était bien moins à Londres qu’à Halifax, de même qu'en 1755.
M. de Tocqueville a dit quelque part : “ Si vous voulez bién connaître le faible d’un gouvernement, étudiez-le dans ses colonies. Là, les défauts apparaissent grossis, comme si on les voyait à travers un microscope. ” La Nouvelle-Ecosse est un exemple frappant de cette vérité. L'abbé Bailly l’exprimait en d’autres termes, lorsqu'il disait que, dans un
rer M 424 dé
AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 277 gouvernement d'Amérique, ce sont les membres, et non la tête, qui commandent
La réponse suivante de l'évêque de Québec à M. Bailly de Messein, achève de faire connaître cette situation :
# Québec, 5 juin 1771.
“ Mon cher Monsieur,
“ Ne doutez point d: mon affection, les bons prêtres l'ont tout entière,
‘“ Je suis étonné que Son Excellence, votre gouverneur, puisse vous gêner, et que le parti presbytérien trouve à redire qu'il y ait un missionnaire dans l’Acadie; vous savez vous-même qu'étant aussi gêné que je le suis,en Canada, pour les prêtres, je ne vous eusse pas envoyé en ces contrées, si l'on ne m'avait pressé et sollicité. Une de mes premières vues en vous accordant, a été d'entrer dans les vues du gouvernement, à qui notre religion nous prescrit d’obéir dans toutes les choses qui ne la blessent point. Je ne vous ai donné mission qu'avec l'agrément du gouverneur du Canada, que j'ai consulié; le vôtre et celui-ci, quant au bien général, doivent avoir le même but; et ma conduite en cette occasion se conforme à leurs intentions. On voulait retenir les Acadiens, le moyen était de leur
envoyer un missionnaire, je l'ai fait; vous êtes entré dans mes vues par vertu, et malgré l’opposition de votre illustre et chère famille, et surtout de votre tendre mère.
“ Dès que vous avez l'approbation et la protection de Son Excellence, le gouverneur, ne vous affligez pas de ce que disent les gazettes. Je ne trouverai pas mauvais, qu’à la volonté et à l'exigence de M. le gouverneur, vous preniez l’habit séculier : Habi: tus non facit monachum. Je suis inquiet sur votre conscience, et si jaloux de votre salut et tranquillité, que je vous permets, de tout mon cœur, d’aller à Philadelphie, si cela vous est plus commode.
‘ Je vous prie d'assurer de mon profond respect Son Excellence, Monsieur votre gouverneur, de le remercier de ma part des bontés qu'il a pour vous, et de l’assurer que je ferai mention de lui au saint autel. Qu'il ne s’en scandalise point: saint Paul nous le prescrit, nos gouverneurs d'ici me l'ont demandé.
“ J'ai été deux ans à Londres; je sais assez que votre gouverneur ne sera pas réprimandé pour favoriser, aux catholiques de la langue française, l'exercice de leur religion. Si vous êtes gêné, revenez au reste ; je vous recevrai dans mon sein avec toute l'effusion de mon cœur.”
M. Bailly revint en effet ; il fut remplacé par un vétéran des missions, dont le nom est encore dans toutes les mémoires, le vénérable P. De la Brosse. On peut juger du bien que fit ce missionnaire, par la grande réputation de sainteté qu’il a laissée après lui.
Cependant, l'accroissement de la population lui ayant rendu bientôt impossible la desserte de cet immense territoire, l'évêque de Québec se décida à écouter les instances, que ne cessaient de lui faire les bons Acadiens pour obtenir un prêtre, malgré les refus qu'ils avaient essuyés à Halifax. Leur joie fut d'autant plus vive, que l’abbé Bourg qu'il leur envoyail, était, comme eux, un enfant de l'Acadie, exilé comme eux un homme de zèle, d'action et d’un rare mérite, en un mot,un véritable apôtre.
Connaissant ses qualités et son origine, le prélat l'avait protégé, dès sa jeunesse, et choisi pour aller recueillir les restes épars de sa nation. L'abbé Bourg revenait de France, où il ayait été se former à la science et aux vertus ecclésiastiques.
Mgr Briand fut si satisfait des résultats de sa première année de mission (1778), qu'il lui conféra le titre et les pouvoirs de vicaire-général, dans toute l'Acadie et ses dépendances.
Dans la lettre qu'il lui remit à cette occasion, se trouve un passage relatifaux Acadiens,qui confirme si parfaitement les témoignages de M. Bailly, qu'il mérite d’être cité :
“ Le compte, dit-il, que vous avez rendu de votre conduite dans les missions, dont nous vous chargeâmes l’année dernière, et de la docilité des peuples vers lesquels nous vous avions envoyé, nous a donné une joie vraiment sensible, que nous vous avons déjà témoignée d’une manière toute particulière.
“ Le zèle qui vous fit abandonner l’Europe pour vous sacrifier au salut de vos frères, plus chers à votre cœur par les sentiments de la religion que par ceux de la nature, ne trouve point d'obstacles insurmontables, dès qu'il s’agit de gagner des âmes à Jésus-Christ ; la difficulté des chemins, la mauvaise humeur des peuples, que nous ne vous avons point laissé ignorer et qui ne vous ont pas épouvanté, l'incertitude du succès, rien de tout cela n’a ralenti votre zèle; à toutes ces représentations que notre affection, autant que notre devoir, nous obligeait de vous faire, vous ne nous avez donné que des réponses dignes d’un vrai ministre de Jésus-Christ : “ Je ne suis venu, avez-vous dit, que pour les âmes
abandonnées de secours. ” De si beaux sentiments ne pouvaient que nous plaire infiniment ; ils ont, en effet, pénétré jusqu'au plus tendre et au plus intime de notre cœur. Et, pour entrer dans toutes vos saintes et pieuses intentions, seconder votre piété et votre esprit apostolique, nous vous avons revêtu et vous revêtons, par les présentes, de tous nos pouvoirs.
“ Nous croyons qu'il est nécessaire de vous avertir que vous ne trouverez pas, dans les habitants de la rivière Saint-Jean, la même obéissance, une semblable piété, une aussi tcIle naïveté et candeur, autant d’attachement à la religion, un aussi profond respect pour les prêtres de Jésus-Christ, que vous en avez trouvé dans ceux des côtes maritimes de l’Acadie.
‘ Quant aux habitants des autres missions, dont vous nous avez fait un rapport si consolant, nous voulons que vous leur fassiez connaître notre contentement et notre parfaite satisfastion, et que vous les engagiez, de notre part, à persévérer et à marcher constamment dans la voie qu’ils ont prise, se rappelant sans cesse ce grand oracle du Saint- Esprit: “ Qui perseveraverit usque in finem, hic salvus erit.”
Peu après le départ de M. Bourg, arriva à Québec un prêtre français du diocèse de Tours, l’ahbé LeRoux, ancien supérieur de maison ecclésiastique, homme de tact et d'expérience, venu à la demande de l’évêque de Québec, pour se vouer aux missions du Canada. Mgr Briand crut l’occasion favorable pour faire une tentative, vers l’isthme de la Nouvelle - Ecosse, où plusieurs groupes d’'Acadiens réclamaient un missionnaire. Il espérait qu’à force de prudence et de précaution, vu l'isolement des lieux, un prêtre pourrait se maintenir sans trop créer d'ombrage.
L'abbé Le Xoux y réussit, évangélisa.pendant plus de vingt ans, toute cette région jusqu'aux îles de la Madeleine, et bâtit enfin une église à Memramcook. Cette paroisse, comme je l'ai dit ailleurs, ne compte aujourd’hui pas moins de six mille âmes, et est devenue le principal centre acadien des Provinces Maritimes.
Quels furent les travaux, les fatigues et les
dangers de cet apostolat? M. LeRoux [ui-même en donne une idée dans une de ses lettres :
‘“ Depuis bientôt quinze ans, dit-il, j'ai fait les fonctions de missionnaire avec beaucoup de tribulations, de peines et de misères, surtout pendant la
guerre. Le cher M. Bourg l’a éprouvé lui-même. On m'a mis le pistolet sur la gorge ; j'ai fait nau-. frage une fois; je suis tombé à la mer, dont j'ai été retiré, n'ayant plus ni mouvement, ni connaissance, et cela, en revenant de mes missions ; sans compter la faim, Ja soif, réduit à manger de la soupe de vache marine, et encore puante.
“ Après tant de peines, de fatigues, de travaux, on cherche à nous persécuter mal à propos. Dieu soit béni ! ” 1 \
Cependant se préparait, dans les colonies anglaises, un grand événement qui devait influer sur les destinées de toute l'Amérique, et ramener plus de liberté et de calme, sous le toit des Acadiens. Dès que le premier coup de canon de la guerre de l'indépendance eut été tiré, ils s’aperçurent qu'on avait, pour eux, des ménagements, auxquels ils
1. Archives de l’archevêché de Québec. Lettre de M. LeRoux à M. le grand-vicaire Gravé de la Rive, 21 août 1788.
Au rapport de M. LeRoux, il y avait en 1785, seulement à Memramcook, au delà de cent soixante familles, formant six cents personnes, en âge de communier. L'abbé LeRoux avait, en outre, des missions acadiennes, à Peticoudiac, Shédiac, Cocagne, et dans l’île du Prince-Edouard.
D'après un recensement fait la même anuée par M. Bourg, il y avait au Cap de Suble et à la baie Sainte-Marie, cent cinquante familles ; au Cap Breton, plus de cent quarante ; et à l’île du Prince-Edouard, cinquante, toutes acadiennes. Le recensement officiel fait, en 1774, indiquait, au Cap Breton, cinq cent deux habitants, d’origine française.
n'étaient pas accoutumés. On craignit, en effet, les complications qu'aurait pu causer un soulèvement parmi eux, lequel aurait infailliblement entraîné celui de leurs constants alliés, les Sauvages. Leur sécurité augmenta de tous les dangers que courait la puissance britannique, dans ses colonies américaines. À la fin de 1775,toute la province du Canada était aux mains des insurgés: l'Angleterre n'y gardait plus qu'un seul rempart, la citadelle de Québec, serrée de près par le généyal Montgomery. On savait que le sort de cette province dépendait de la fidélité ou de la défection des Canadiens. On avait ‘onc tout intérêt à ménager leurs freres de la Nouvelle-Ecosse.
Ce fut grâce à ces années de guerre et à la tranquillité intérieure qui s'ensuivit pour les Acadiens, que purent s'organiser, insensiblement et sans bruit, les paroisses de la haie Sainte-Marie, de Memramcook et ensuite de Madawaska, qui servirent de point d'appui aux autres groupes acadiens.
Telle fut la fin de cette persécution sans parallèle dans les annales de l'Amérique. On a peine à s'expliquer comment la race acadienne n’a pas disparu entièrenent dans cette tourmente. On s'explique encore moins comment, sans autre secours que
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le développement naturel des familles, elle ait pu faire de si rapides progrès ;; comment elle puisse compter aujourd'hui, dans les Provinces Maritimes, une population compacte et homogène de plus de cent mille âmes. Ce phénomène ne peut être attribué qu’à une seule cause : la puissance du sentiment religieux et national.