‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 51 sur 92 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Délaissement des Acadiens.—Secours providentiel. —Réorganisation. —Les exilés de la révolution française en Acadie, — MM. Desjardins et Ciquard.

On se souvient de ce passage d’Evangéline, où Longfellow compare l’Acadien, chassé de ses foyers, au chevreuil poursuivi par le chasseur au fond des bois. 3 -

Leaped like the roe, when he hears in the woodland the voice of [the huntsman ?

Si le poète américain avait connu toute l’histoire

du peuple acadien, telle qu’on la sait aujourd’hui,

il l'aurait plutôt comparé à un essaim d’hirondelles,

dont la tempête a renv2rsé les nids, et qui disparaît

au loin pour un temps, mais qui, attiré bientôt par

un invincible besoin, revient s’abattre au même lieu, et recommence à bâtir ses demeures, avec une patience qui ne connait pas le découragement. C'était ce travail silencieux et fécond, qui s’opérait, à la fin du siècle dernier, aux endroits où se voient aujourd'hui les groupes français des Provinces Maritimes. Il n'avait pas fallu moins de vingt-cinq ans, avant que les familles, errantes dans l’intérieur des terres, ou revenues de tous les points de l'horizon, se fussent fixées définitivement au sol. Tous les genres d'obstacles avaient retardé leur établissement ; d'abord, des proscriptions réitérées, puis, le refus de titres de propriété, enfin, le défaut de moyens pour se livrer à la culture.

On sait ce qu'il en coûte aux colons de nos jours, pour ouvrir des terres, malgré toute la protection, souvent même l'assistance matérielle qu'ils reçoivent du gouvernement et des membres de leurs familles. Les Acadiens ne pouvaient compter sur aucun de ces avantages. À peine avaient-ils eu, pendant les premiers temps qui suivirent leur arrivée, de quoi se vêtir et s'empêcher de mourir de faim. Ils se trouvaient, les uns entourés d’un monde hostile, les autres complètement isolés, corime, par exemple, ceux de l’île Madame, au sud du Cap Breton, qui s’y étaient réfugiés en secret,

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et avaient risqué de s'établir sur des terres sans titres de propriété. ! Leurs seules ressources consistaient dans leurs bras et leurs volontés; mais leurs poignets étaient plus forts que les nœuds des érables qu'ils abattaient, et leurs volontés étaient plus fortes que leurs bras : elles avaient la ténacité de leurs convictions.

Tout accès aux charges publiques leur était fermé, et leur existence politique devait se borner à être oubliés ou à se faire pardonner leur présence. Ils n'avaient pas même l'avantage de se concerter ensemble ; la piupart de l'ours groupes, étant séparés les uns des autres par de grandes distances. Un dernier lien cependant les unissait, lien invisible, mais dont la force était souveraine et suppléait à tous les autres. Il était symbolisé par la petite croix, qu'on trouvait partout accrochée à leurs chevets, et qui dominait les humbles chapelles, où ils se réunissaient le dimanche pour assister à l'office divin, quand ils avaient le bon-

1. Un petit nombre d’entre eux avaient obtonu, quelque temps après leur arrivée, des titres temporaires.

En 1760, uu voyageur français trouva à l’île Madame cent treize habitants. ‘Ils vivent comme ils peuvent, écrivait-il, sur u:\s0l stérile, soutenus seulement par le travail de la pêche.” Et il ajoutait en terminant: *‘ Nous quittâmes ce puys sans regret, excepté celui d’y laisser tant de familles dans la misère.”

heur bien rare d’avoir le missionnaire de passage au milieu d’eux, ou pour entendre une messe blanche, que leur lisait un des vieillards, choisi parmi les plus respectables du lieu. C'était pour ne pas briser ce lien de la religion, cette chaîne mystérieuse qui nous relie au ciel, que tant des leurs et eux-mêmes s'étaient voués à toutes les horreurs de l'exil; ils s'étaient attachés à cette religion, de toute l'étendue des maux qu'ils avaient soufferts pour elle. Ils avaient encore présents à la mémoire, tous ces morts qu'ils avaient laissés, là-bas, sur tant de plages diverses, et qu'ils avaient vus mourir: calmes et résignés, le regard au ciel, le crucifix sur les lèvres. Ils croyaient toujours entendre ces voix d'outre-tombe, qui leur disaient de rester fidèles à cette religion qu'ils avaient confessée.

A certain dimanche de l’année, quand ils enten. daient le prêtre lire, au prône, ce passage de l’Evangile : ‘“ Qui nous séparera de la charité de Jésus- Christ ? Sera-ce la tribulation, les angoisses, la faim, la nudité, les périls, les persécutions ou le glaive? Selon qu'il est écrit: on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. Mais parmi tous ces maux, nous demeurons victorieux

par Celui qui nous a aimés; car je suis assuré que ni l& mort, ni la vie, ni les choses présentes, ni les

choses futures, ne pourront nous séparer de la charité de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur.” Quand, dis-je, ils entendaient ces paroles, ils faisaient un retour sur eux-mêmes ; ils ne pouvaient s'empêcher de se les appliquer ; ils rendaient grâce à Dieu d’avoir été ces témoins de la foi, et de grosses larmes tombaient de leurs yeux. Un de leurs prêtres avait pu leur dire un jour avec vérité: ‘“ Vous êtes comme les chrétiens des premiers temps; vos catacombes à vous, ce sont vos déserts et vos forêts. Persévérez comme vos pères dans la foi.”

C'était pour garder cette foi et 11 transmettre à leurs enfants, qu’à leur retour au pays, leur première sollicitude avait été de demander des missionnaires.

On à vu avec quelle joie, ils avaient accueilli M. Bailly, et quels fruits äe bénédictions avaient opérés, parmi eux, ses successeurs, MM. Bourg et LeRoux. Ces deux derniers furent les seuls prêtres qui les visitèrent régulièrement jusqu’en 1790, c'est-à-dire pendant plus de quinze ans.

Les évêques de Québ-”, dont l'immense diocèse s'étendait depuis Détroit jusqu'à Halifax, c’est-àdire, sur un espa:e de plus de cinq cents lieues, n'avaient pas même un nombre suffisant de prêtres

pour rencontrer les besoins les plus pressants. Les tentatives que ces évêques avaient faites, en diffé. rents temps, pour recruter des sujets en France, avaient toutes échoué ; car l’Angleterre, qui nourrissait continuellement 1- projet de protestantiser le Canada, y avait mis une opposition formelle et systématique. Ce n'était même que par un heureux concours de circonstances, que M. LeRoux avait pu arriver jusqu'à Québec ; et il ne s'était maintenu à Memramcook, que grâce au profond isolement où il se trouvait et à l'extrême prudence de sa conduite, Mais, à la date où nous sommes parvenus, les Acadiens se voyaient à la veille de manquer entièrement de missionnaires. L'abbé LeRoux, accablé d'années et de travaux apostoliques, n'avait plus pour longtemps à vivre ; et l'abbé Bourg, quoique jeune encore, avait contracté des infirmités . qui devaient bientôt lui interdire la vie de mission. Qu'allaient donc devenir leurs ouailles ? Dieu voulait-il abandonner la race acadienne, au moment où elle sortait de ses ruines? Allait-il la laisser périr, après l’avoir préservée, comme par miracle, de l’anéantissement ? Les pères et les mères de famille, inquiets sur leur postérité, se demandaient, comme autrefois les enfants d'Israël, d'où

leur viendrait le salut: Unde venet auxilium mihi ? Sur l'avis de leurs pasteurs, inquiets comme eux de l'avenir, ils s'assemblaient le soir et récitaient en commun des prières, surtout le chapelet, pour fléchir le ciel et demander des ouvriers évangéliques. De quelle manière furent-ils exaucés ? Comment l’église du Canada se trouva-t-elle tout à coup riche d’une nouvelle famill” spirituelle, qui lui permit d’en doter les plus déshérités des siens ? D'où lui vinrent ces fils qu’elle n’avait pas enfantés ?

Nous sommes ici en face d’une de ces harmonies de la Providence, qu'on ne peut contempler sans admirer ses merveilleux procédés. Une tempête avait dispersé le peuple acadien ; une tempête devait lui apporter le salut. Il était réservé à des exilés, de venir recuvillir et sauver ce qui restait d'un peuple exilé. À ce peuple, confesseur de la

foi, Dieu devait des apôtres, confessears de la foi comme lui. Pour faire mieux éclater cette harmonie de la Providence, on vit le gouvernement anglais changer tout à coup de politique, et mettre autant d'empressemont à envoyer des prêtres au Canada, qu'il en avait mis, la veille, à les en exclure.

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