‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 52 sur 92 · II · texte numérisé non relu

II

La révolution françaisé était alors dans toute sa fureur, et jetait, sur lés rivages d'Angleterre, une masse d'émigrés et de prêtres, échappés à la guillotine. Les admirables exemples de vertu qué donna le clergé proscrit, parmi lequel on comptait les plus grands noms de France, ne tardèrent pas à faire tomber les préjugés qu'avait eus jusqu'alors le peuple anglais, contre tout ce qui était catholique. Son mépris se changea en estime, et sa haine en sympathie. La générosité que déploya, en cette circonstance, l'Angleterre, lui acquit l'admiration du monde entier. Les particuliers rivalisèrent avec . le gouvernement, pour soulager les victimes de la révolution. ‘ Quel touchant spectacle, dit à ce sujet un écrivain français, quel admirable exemple a donné aux autres nations, cette nation hospitalière, quand on l’a vue tout entière, clergé et laïques, roi et sujets, grands et petits, accourir audevant dés confesseurs d’une religion, qui n’était pas là sienne, s'empresser de les accueillir, de soulager leur douleur, de subvenir à leurs besoins, d’en adoucir les maux!” 1 Parmi les moyens d’as-

1. Cardinal de la Luzerne. Œuvres complètes, Tome IT, p. 114.

sistance proposés par la presse anglaise, fut celui de fonder, au Canada, une colonie d’émigrés et de prêtres français.

Mgr Hubert, évêque de Québec, se hâta de profiter de ce mouvement de l'opinion, pour demander au cabinet de Londres, l’autorisation de faire venir quelques-uns de ces prêtres qu’il s’engageait à employer dans son diocèse ; il obtint cette autorisation sans difficulté. Malgré les ressources restreintes dont il disposait, il fit passer immédiatement des fonds en Angleterre, afin de subvenir aux frais de passage d'un certain nombre de ces prêtres.

Deux ecclésiastiques français n'avaient pas attendu ce temps favorable pour traverser en Amérique : ils s'étaient fait transporter des îles Miquelon à Halifax, où les autorités avaient fermé les yeux sur leur présence. Par une singulière coïncidence, ils arrivèrent précisément à l'heure où l’abbé Bourg quittait la Nouvelle-Ecosse ; et ils auraient pu, pour ainsi dire, reconnaître la trace d> ses pas, encore fraîche, sur le rivage où ils venaient de débarquer,

Une potite colonie irlandaise établie à Halifax, et composée de loyalistes américains et de soldats licenciés de l’armée anglaise, avait obtenu, peu de

temps auparavant, l'exercice lib:e de leur religion et l’autorisation de faire venir de Cork un prêtre de leur nation. Le P. Jones, de l’ordre des Capucins, ! homme instruit et fort distingué, avait bâti pour eux une église et exerçait, à la place de l’abbé Bourg, les fonctions de vicaire-général de l'évêque de Québec. Le P. Jones s’empressa d'accepter les services de ces deux prêtres, munis des meilleures recommandations. I/abbé Allain alla évangéliser le groupe acadien le plus inaccessible et le plus délaissé de tous: celui des îles de la Madeleine. L'abbé Lejamtel de la Blouterie eut en partage l'ile du Cap Breton, et se fixa à Arichat, où vint bientôt le rejoindre un autre exilé de France, l'abbé Champion, du diocèse d'Avranches, comme lui.

En 1794, l’abbé Desjardins succéda à M. Bourg dans la Baie des Chaleurs, où il fut bientôt suivi par MM. Levaivre et Orfroy.

L'abbé Castanet accepta la mission de Miramichi; l'abbé Joyer, celle de Caraquet ; l'abbé Sigogne, celle de la baie Sainte-Marie ; enfin l’abbé de Calonne, frère du ministre de Louis XVI, les mis-

1. Archives de l'archevéché de Québec ; lettre de l'abbé de Calonne à l’évêque de Québec, 1801.

sions de l'ile Saint-Jean, où il eut pour compagnon l'abbé Pichart.

On peut imaginer quel essor donnèren: à ces missions ces hommes instruits, la plupart même savants, accomplis de toutes manières, éprouvés par les persécutions, et exerçant leur zèle ardent sur un peuple simple, avide de leur parole et ouvert au sentiment religieux. C'est à ces confesseurs de la foi que la race acadienne doit son organisation : ce sont eux qui ont été les vrais fondateurs de sa nationalité.

Quand le dernier survivant de cette petite phalange en Acadie, l'abbé Sigogne, se coucha pour dormir son dernier sommeil, il y a aujourd'hui quarante-troisans,le peuple acadien pouvait compter surl’avenir. L'œuvre qu'ils ont accomplie paraissait, de leur vivant, bien humble et bien obicure ; mais quand on la regarde aujourd'hui, quand on la mesure à ses résultats, on voit combien elle était grande et fructneuse. Ils croyaient n’écrire leur nom qu’au livre de Dieu, et ils l’ont écrit aussi au livre des hommes. Leur mémoire, entourée de bénédictions, vivra autant que le peuple, dont ils ont préparé la destinée.

La vie de mission de chacun de ces prêtres se ressemble ; elle se composait de cette multitude

d'occupations pastorales qui font les jours pleins, mais incolores et uniformes. Aucun événement remarquable n'est venu la traverser : il y a donc peu d'intérêt à les suivre les unes après les autres. On ne peut qu'en détacher un petit nombre de faits qui se recommandent à s’attention

L'abbé Desjardins, qui vint finir ses jours à l'Hôtel-Dieu de Québec, était frère de l'abbé du même nom, qui devint vicaire-général de l’archevêque de Paris, et qui, en 1793, arait été envoyé, par l’Angleterre, pour se concerter avec les gouverneurs des provinces du Canada, sur l'établissement d'une colonie d'émigrés français.

Les goûts d’artist : de l'abbé Desjardins nous ont valu les plus beaux tableaux d'église que possède la province de Québec. Ces tableaux, enlevés pendant la révolution, lors de la profanation des temples, avaient été enfouis dans des greniers où ils étaient exposés à périr. Quelques-uns mêmes,coupés en deux, comme la magnifique toile de Philippe de Champagne, Le repas chez le Pharisien, qui orne l’église des Ursulines de Québa:c, servaient d'enveloppe à des ballots de marchandises. Pendant un

séjour en France, l'abbé Desjardins se mit à la recherche de ces tableaux et en rapporta un bon nombre, qui furent acquis par les fabriques de nos paroisses.

L'amour de l’art chez M. Dssjardins ne nuisait cependant en rien à l’amour du devoir: aucun de ses confrères ne le surpassait en zèle et en activité, Il n'y a pour s'en convaincre qu'à jeter un coup d'œil sur les rapports de missions. qu'il écrivait de la Baie des Chaleurr, à l’évêque de Québec, conjointement avec l'abbé Castanet, le compagnon ordinaire de ses courses. Ces rapports sont des modèles du genre, et indiquent autant de sollicitude que d'intelligence. !

1. De l'extrémité de la baie de Fundy à Memramcock, il y a cinq lieues ; beau chemin ; plus de cent familles, y compris Peticoudiac,

De Memramcook à Gédaïk, huit lieues de portage pratiquable à cheval ; quinze familles.

De Gédaïk à Kocugne, deux lieues ; quatorze familles.

De Kocagne à Bouctouche, quatre lieues ; onze familles.

De Bouctouche à Richibouctuu, sept lieues en suivant la côte ; trente-trois familles.

De Richibouctou à la baie des Winds, douze lieues ; onze familles.

De la baie des Winds à l’église de la mission de Miramichi, cinq lieues de traverse.

De la mission à Nigawek, une lieue ; dix familles,

De la mission dans la rivière Miramichi, dix lieues ; dix familles irlandaises ou écossaises.

De Nigawek à Tracadie, huit lieues ; vingt-trois familles.

De Tracadie au Grand Chipagan, huit lieues ; cinq familles.

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Veut-on savoir à quel genre de vie l’astreignaient ses devoirs de pasteur ? Il le dit lui-même dans une note laissée à son successeur.

J'en extrais les passages suivants, qui font connaître l’état de cette mission.

‘M. Orfroy me demande quel était l’ordre que j'observais dans mes visites et les différents temps où j'allais dans chaqu: mission. Le voici : je restais à Caraquet les mois de novembre, décembre, janvier et quelquefois la moitié de février, C'était ordinairement le temps où je faisais faire la première communion. J'étais dans l’usag. de recevoir les enfants à ma table ce jour-là. Vers la mi-février, je partais

Du Grand Chipagan à l’île Miscou, cinq lieues ; trois familles.

De Miscou à Caraquet, dix lieues.

Du Grand Chipagan à Caraquet, six lieues.

Richibouctou paraît un point central pour y établir un prêtre, lorsqu'on le pourra.

Archives de l'archevéché de Québec. Rapport de M. Desjardins, 1796,

L'église de Miramichi, bâtie à côté des ruines de l’aucienne, est à peine finie et pas encore consacrée ; elle a été, dit-on, élevée aux frais des habitants de Nigawek, distant d’une lieue, et des Sauvages, résidant daus le haut de la riviere ; les habitants ont payé de leurs bras, et les Sauvages de leur argent : c'est-à-dire, de celui de l’église qui est devenu la proie de quelque entrepreneur anglais.

Il y a une cloche, élevée sur quelques pièces de bois, à côté de l’église. Point de linge ni ornements, qui en méritent le nom. Seulement on voit encore les restes du bel autel de l’ancienne église, mais infiniment détériorés. Le presbytère est si mal distribué, qu’il est à peine logeable.

Il s’est présenté à moi, pour les Pâques, quatre-vingt-six

AU PAYS D'ÉVANGÉLINE au!

pour Miramich1 et autres lieux circonvoisins, et j'étais ordinairement un mois et demi dans ma tournée. C'était à la Bartabogue que je résidais le plus longtemps. Je m'en revenais de là à Caraquet et y restais ordinairement quinze Jours ou trois semaines. Je partais ensuite vers le milieu d'avril, sur les glaces, pour me rendre à Nipisiguit, où j'étais un mois ou cinq semaines.

“En général, tous les Acadiens y sont bons, excepté ceux qui ont été en Canada qui ne les valent pas. Il sera aisé à M. le missionnuire de les distinguer.

“ De Nipisiguit, je revenais à Caraquet, et les premières années, je m'empressais pour me trouver

familles sauvages, formant plus de deux cents communiants, pas tous résidant dans la rivière de Miramichi, muis dispersés sur les côtes voisines. Les vieillards conservent encore quelque idée des préceptes de M. Maillard ; mais la jeunesse, par défaut d'instruction, y est ignorante, indocile et sans beaucoup de religion.

La rivière de Miramichi est abondante en saumon : plusieurs bâtiments viennent s'y charger tous les ans ; et c’est cet avantage qui y a attiré tant d'Auglais. Ils s’y sont bâti un temple qui est entièrement désert, depuis qu’ils en ont chassé ignomninieusement leur ministre, à cause de sa conduite scandaleuse. Ayant eu occasion de remonter cette rivière ce printemps, plusieurs m'ont témoigné la volonté de changer de religion : je leur ai distribué des livres catholiques. Ils m'ont présenté plusieurs de leurs enfants à baptiser ; mais je n’ai baptisé que ceux qui avaient un parrain et une marraine catholiques, et dont les pères et mères promettaient vouloir les faire élever daus la religion catholique,

Archives de l'archevêéché de Quebec. Rapport de M. l'abté Desjardins, 1796. Lettre du même, 23 août 1796,

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vers la Pentecôte à la mission des Sauvages ; mais ensuite le concours n'ayant plus lieu à cette fête, je me contentuis de me rendre à la dite église des Sauvages à la Sainte-Anne, où le concours est le plus grand. J'avais le soin et le temps auparavant de faire ma mission chez les Anglais; et à la fin de cette mission, de me rendre pour la dite Sainte-Anne à l'église des Sauvages. Je ne restais guère plus de huit à dix jours à cette mission après la Sainte-Anne, vu qu'ils sont très pressés de s'en aller par défaut de vivres.

“ Nigawek ou Taboujamtek se faisait desservir avec les Sauvages, l'été ; mais l'hiver, à Nigawek où il y a une chapelle ; le preshytèro est mortel Il n'y a guère en cet endroit que deux familles qui donnent de la consolation aux missionnaires : ce sont celles de François et de Jean Julien. Le fils aîné de ce dernier, François, est un des meilleurs Indiens. L'incomparable Madeleine, sa femme, est l’interprète des Sauvages, lorsque le missionnaire ne sait pas la langue ; elle est quelquefois plus sévère que le missionnaire.

“ Je revenais, vers le 19 d'août, à Trasadie, o à je demeurais environ huit jours.

Je m'arrêtais un jour à Pokmouche, et je m'en revenais à Caraquet, où je restais quelquefois trois

semaines, quelquefois plus. Vers la mi-ssptembre ou un peu plus tard, je partais pour Nipisiguit, où j'étais environ un mois, jusque vers la Tous-aint, époque à laquelle je revenais à Caraquet.

‘ Quoique j'uie dit que je voyageais l'hiver, néanmoins, si M. le missionnaire voulait me croire, il ne le ferait que pour des malades, vu que les visites d'hiver ne sont pas ordinairement très fructueuses, à cause des fréquents mauvais temps ; à moins qu'il ne se sente porté à aller se cabaner avec les Sauvages pour les convertir, ce qui serait une bien belle œuvre. M. Castanet a séjourné plus de deux mois de suite parmi ces Sauvages.”

Dans une lettre à Mgr Plessis, M. Desjardins ajoutait :

‘ L'église de Bonaventure n'est point heureusementi dans un besoin si pressant que celle de Tracadietche (Carleton) ; et les facultés de ses habitants sont grandes. La nouvelle bâtisse se continue avec beaucoup d'activité ; et l'espoir d'obtenir un prêtre pour prix de leur zèle, ranime l’'émulation dis braves gens de Bonaventure. J’ose vous assurer, Monseigneur, qu'ils sont plus dans le cas de faire vivre un missionnaire, que les gens le Caraquet, et qu'il y aurait grandement de quoi l’employer dans la desserte du bas de la baie, jusqu’à la Rivière

aux Renards. Un autre aurait bien aussi suffisanr.ment à s” :cuper des missions de Ristigouche et Tracadietche. La population, augmentant ici dans une progression étonnante, et les Sauvages, ayant été jusqu'ici infiniment trop négligés, demandent des soins tout particuliers. Iln'’est pas possible qu'un seul prêtre, chargé de tant d'ouvrage, le puisse bien faire, et qu’il tienne lui-même longtemps aux voyages pénibles que la distance des lieux rend si difficiles. J’ai passé presque tout mon hiver en courses d'ici à Bonaventure, à cause des maladies fréquentes qu’il y a eu dece côté. J'aurais désiré aller jusqu’à Percé, et l'hiver serait en effet le vrai temps pour y catéchiser ces pauvres gens qu’on a peine à réunir dans l'été; mais comment se résoudre à abandonner pour quelques ouaiiles une si grande partie de son troupeau ? Deux prêtres qui voudraient travailler de concert au salut des âmes, le feraient sans doute ici avec beaucoup plus de succès et de sûreté pour eux-mêmes. ” !

Les besoins pressants dont se plaignait ici M. Desjardins, se faisaient sentir bien plus encore du

1. Archives de l’archevêché de Québec. —Lettre de M. Desjardins,

côté de Memramcook, où M. Ciquard ne put être appelé qu’en 1808. La mort de M. LeRoux, arrivée dix ans auparavant, y avait été une perte irréparable. Depuis lors cette paroisse avait été desservie très irrégulièrement, et par des curés qi ne connaissaient au’imparfaitement la langue et le génie du peuple. Tandis que les dangers y augmentaient chaque jour par l’affluence d’une immigration protestante, venant de tous côtés, la vigilance pastorale y avait diminué, et la paroisse était tombée dans un état de décadence qui faisait tout craindre pour l'avenir. Pour comble de désastres, le feu avait pris à l’église durant l'absence du dernier desservant ; et, comme le toit était en chaume, tout fut consumé en si peu de temps, qu'on eut peine à sauver les ornements et les vases sacrés. La nouvelle église n'était pas encore achevée, quand Mgr Denaut jeta les yeux sur l'abbé Ciquard pour venir reprendre l’œuvre interrompue de l'abbé LeRoux.

Mgr Denaut avait compris qu'il ne fallait pas moins qu'un fils de M. Olier et un disciple de M. Emery, ! pour y relever les ruines de cette mission.

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Aucun des prêtres français, venus ici à la suite

1 Archives de l’archevêché de Québec. — Lettre de M. Ciquard.

de la révolution, n'avait eu une carrière aussi pleine de vicissitudes, que M. Ciquard.

Natif de l'Auvergne, il était entré au séminaire de Saint-Sulpice de Paris, en 1783, et avait été envoyé l’année suivante au séminaire de Montréal. Le Canada se trouvait alors sous le régime tyrannique du général Haldimand. Dèsque ce gouverneur eut été informé de l’arrivée de ce prêtre français, il le fit redescendre à Québec, et de là, à la Malbaie, où il avait ordre d’attendre un navire qui devait le ramener en Europe. L'abbé Ciquard espéra échapper à la vigilance du gouverneur, en désertant à travers les bois et en franchise nt les montagnes qui le séparaient de Québec, d’où il regagna Montréal sans être reconnu. Il ne put s’) tenir si bien caché, qu'il ne fut découvert par les limiers du général, qui, cette fois, le fit conduire sous bonne garde jusqu’à soixante lieues au-dessous de Québec, dans l’île du Bic, d'où il le fit embarquer un mois après pour l'Europe. Il était supérieur du séminaire de Bourges, lorsque larévolution vint l’en chasser en 1791. Il passa à la Nouvelle- Orléans, et de là, à Baltimore, où Mgr Carroll lui confia la mission abénaquise de la rivière Passamaquoddy. La lettre suivante donne quelque idée de ses travaux apostoliques :

‘Cinq canots de Penobscot formaient notre

flottille. Leurs équipages se composaient de quinze hommes, sept femmes, cinq enfants et moi.

“ Nous avons carmpé dans le bois pendant trois nuits, employées à traverser le désert. Nous avons eu beaucoup de pluie, et les moustiques nous ont fort tourmentés ; mais je n’ai reçu dp leurs attaques aucun inconvénient sérieux. Les deux dernières nuits, j'ai dormi sans interruption depuis le moment où je me suis couché jusqu’au lever du jour. Nous n'avions pas le temps de bâtir des wigwams(cabanes); nous dormions sous l'abri d’un canot, et je m'en trouvais très-bien, Une vieille Indienne, qui faisait ma cuisine à Quoddy, était à ma suite ; elle a pris de moi le plus grand soin. Depuis le vendredi midi jusqu'au lundi soir, nons n'avons pas vu une seule habitation ; toujours des arbres et de l’eau ! Ce n'était cependant pas une vue désagréable. La terre était presque toute couverte de grands bois qui réjouissaient nos yeux par leur magnifique verdure ; et sur le sol s’étalait une herbe splendide, comme je n’en ai jamais vu. Mon esprit cherchait à entrevoir le temps où cette contrée sera toute colonisée,

Je me plaisais à l’idée qu’elle pourra devenir l'asile de la vertu et de l'innocence, maintenant persécutées presque partout. Plein d'espérance et désireux de la consacrer en quelque sorte, je céié-

brai la grand’messe et les vêpres, avec mes bons Indiens, en l'honneur de la sainte Trinité.

“ Nous avons traversé six lacs, dont deux assez larges, à travers lesquels coule la rivière Schoudick. De la fin du dernier lac au ruisseau Penobscot, comme disent les Sauvages, on compte que la route est d'environ quatre milles ; mais je crois bien que j'en ai fait douze. Vous ne pouvez pas avoir une idée de l’état de cette route; les yeux perçants des Indiens peuvent à peine en découvrir la trace. Il faut toute leur agilité et toute leur force pour surmonter les obstacles qui l’embarrassent, chargés comme ils sont de leurs canots et de leurs bagages. De grands arbres dont quelques-uns sont pourris et cèdent sous le pied qui les presse, encombrent la voie. Ici, c'est un marais fangeux ; là, des rochers glissants. Je suis tombé une douzaine de fois, mais sans me faire. de mal. Je me croyais bon marcheur ; et les Indiens disent que je le suis certainement pour un homme blanc, mais quand je me compare à eux, je crois que je me traîne à peine comme un

limaçon.

‘# Dès que mes pieds ont en touché la terre, les Indiens se sont mis à tirer des coups de fusil en signe de joie. Ils m'ont fait un accueil to: t à fait amical et touchant. Nous sommes ensuite allés à

AU PAYS D'ÉVANGÉLINE 309 l'église. Après avoir offert mes remerciements à Dieu et l'avoir prié de bénir ma mission, après avoir adressé quelques paroles aux Sauvages, j'ai été introduit dans mon presbytère. Il est près de l'église. Tous deux sont bâtis sur une colline, audessus des cabanes indiennes. Ma maison (et je le dis avec orgueil, car bien du temps s'est écoulé depuis que je n'ai été dans ma maison), ma maison donc a environ dix pieds carrés en surface et huit en hauteur. L'église.est un peu plus large, mais pas beaucoup plus haute. Il n’y entre pas d'autres matériaux que de l'écorce, avec quelques troncs d'arbres et des hâtons en croix pour la soutenir. La seule ouverture est la porte; aussi l'église estelle sombre; à peine peut-on lire à l'autel. La seule pièce d'ameublement qui existe dans la maison, est une grand> table faite de planches grossières. J'ai mis, la nuit dernière, mon matelas sur la table, et j'ai dormi passablement. L'église est tapissée de deux pièces de drap, l’une écarlate, l'autre bleue, auxquelles sont attachées, avec des épingles, quelques images.

“ Les Indiens étaient, hier, si joyeux de me voir, qu'ils oubliaient de manger. Ils n’avaient rien préparé pour notre repas. Heureusement j'avais mes deux barils de biscuits ; on nous a apporté, d'une

ferme voisine, du bon lait et du bon beurre, de sorte que nous avons pu diner et souper parfaitement. Aujourd'hui, je suis traité avec des pigeons sauvages.

DATE J'ai chanté une grand’messe pour les morts, et j'ai parlé contre l’ivrognerie. J'ai déclaré à mes Indiens, que je ne recevrais à la communion que ceux qui auraient été longtemps sans boire, par exemple, une année. Je crois que j'aurai peu de communions ; mais je ne veux pas exposer les sacrements à une profanation certaine.

“ Les Sauvages ont chanté toutes les parties de l'office, auxquelles le peuple mêle sa voix; et ils l'ont fait exactement sur le même ton que nous. Au Xyrie ils ont gardé les mêmes mots. Quel courage et quelle patience dans les premiers missionnaires |...

‘“ Ce que les autres appellent misère, est pour moi le luxe de la vie; et cela me convient extrêmement bien. L'autre nuit, je me suis éveillé presque à la nage dans mon lit; la violence de la pluie avait fait un trou dans le toit de ma cabane, et j'avais été inondé. Ce bain froid m'a fortifié ; au lieu de me donner un rhume, il ne m'a rendu que plus vigoureux et plus dispos.

“La corruption a augmenté parmi les Sau-

AU PAYS D'ÉVANGÉLINE alt

vages, mais cela est dû à ce qu'ils n’ont pas de prêtre pour les gouverner.

‘“ Ce sont littéralement de petits enfants, mais bien élevés. Je pense qu'ils seront obéissants et soumis à l'avenir : ils l’ont été dapuis le peu de temps que je suis leur père. Ils m'aiment ; je leur suis attaché ; je le suis beaucoup à quelques-uns, et je ne les quitterais pas sans les arroser de mes larmes ” 1

Le manque absolu de moyens d'existence obligea l’abbé Ciquard d'abandonner, quoique bien à regret, ces pauvres Sauvages, après les avoir desservis deux ans ; et il se rendit au désir de l’évêque de Québec qui l’appelait au milieu de l’intéressante colonie acadienne de Madawaska.

Il y était encore en 1803, lorsque Mgr Denaut l’en arracha pour le fixer à Memramcook, dont la mission comprenait en même temps celle de Peticoudiac et de Ménoudie. Les habitants de ces localités avaient alors à lutter contre un nouveau genre

1. Mgr de Cheverus, évêque de Boston et plus tard Cardinal- Archevêque de Bordeaux, visita cette mission après M. Ciquard, et pendant que celui-ci était encore à Madawaska. Ces deux esprits également justes, se rencontrent, sur tous les points, dans leurs observations sur ces missions sauvages.

de vexations qu'ils n'avaient pas prévues. Le gouvernement de la province, sans égard pour leurs travaux, et sans songer que son premier devoir était de protéger ces défricheurs du sol, les avait sacrifiés à des étrangers, auxquels il avait concédé des titres de propriété sur les nouvelles circonscriptions territoriales formées de ce côté de l’isthme. Les nouveaux seigneurs exigeaient de leurs tenanciers le rachat de leurs terres, ou des rentes si onéreuses qu'un grand nombre en furent ruinés. Ceux de Ménoudie, en particulier, furent presque tous dépossédés, et forcés d'aller reprendre leur dur métier de défricheurs sur le chemin de Memramcook, à Shédiac, ou dans les environs.

Telle était la situation de ces missions à l'arrivée de l'abbé Ciquard. Les malheureux colons avaient toutes les peines du monde à subvenir aux premiers besoins de leur missionnaire. Celui-ci se trouva souvent dans un état de pauvreté qui luirappelait son séjour chez les Sauvages. Il se dévoua cependant avec un admirable courage, et acheva d'user ses forces, pendant les neuf ans qu'il eut à desservir cette rude mission ; mais il eut la consolation, dans les dernières années de son séjour, d’y voir refleurir les beaux jours du règne de M. LeRoux.

Jusqu'à la fin de sa vie, l’abbé Ciquard eut la

ferveur d'un séminariste. Il ae lisait jamais les lettres de son évêque, qu'agenouillé sur les marches de l'autel, afin, lui écrivait-il, d'être prêt à déposer au pie:l du crucifix, tous les sacrifices qu’il jugerait à ropos de lui imposer.

Voici en quels termesce vieillard, plein de mérites, demandait à son ancien supérieur de Baïtimore, M. Nagot, un petit réduit pour y aller mourir.

“ Je n’ai plus d'espérance d'être jamais reçu et admis au séminaire de Montréal, quoique M.

LeRoux le désire beaucoup; le gouvernement anglais, toujours ombrageux, s'y oppose, et par là, me voilà condamné pour toujours à vivre dans ces pénibles missions, pour y mourir seul, abandonné et privé de tout secours. Je ne crains pas d'y vivre, puisque c’est la volonté de Dieu; mais je crains bien d'y mourir, et c'est pour moi une triste et terrible perspective. Comment espérer un autre sort ? où chercher un autre asile ? en quel endroit, pouvoir trouver, auprès de mes confrères, un petit réduit pour y faire pénitence et y finir mes jours chez vous ? je le désire, mais je n'ose ni l'espérer ni le demander, parce que je ne puis que vousêtre inutile. Mais si je suis inutile partout et en tout, j'oserais assurer que je ne serai jamais à charge à personne, ni incommode, ri envieux nulle part.

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