‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 54 sur 92 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

L'abbé de Calonne.—Les Acadiens à l’île du Prince-Edouard— Aux îles de la Madeleine—Au Cap Breton,

Un autre homme de Dieu, non moins ardent que l'abbé C'iquard, opérait, dans l’île Saint-Jean, ce que celui-ci avait fait sur l’isthme de la Nouvelle- Ecosse ; c'était l'abbé de Calonne, qui depuis a laissé, au Canada, la réputstion d'un homme aussi éloquent que le Père Bridaine, et aussi austère que l'abbé de Rancé. L'abbé de Calonne, fils du premier président du Parlement de Douai, avait été élevé parmisla haute noblesse de France, et avait joué, pendant sa jeunesse, un rôle brillant à la cour de Versailles, surtout pendant que son frère était ministre de Louis XVI. L'abbé de Calonne ne le cédait à celui-ci, ni en esprit, ni en grandes

manières. On connaît cette réponse du ministre à la reine Marie-Antoinette :

‘“ Madame, si ce que vous demandez n’est que difficile, c'est fait ; si cela est impossible, nous verrons.” |

L'abbé de Calonne, prêchant un jour dans la cathédrale de Québec, tira de dessous son surplis un bout de galon doré.

—Voici, dit-il, en le montrant à ses auditeurs, une partie des guides dont je me servais pour conduire mon équipage dans les partis de plaisir de la cour. Je m'en allais en enfer en carosse, ajoutait-il, si Dieu n'avait fait éclater le coup de foudre de la révolution.

Après cet éclat de foudre, l'abbé courtisan s'était relevé apôtre ; et après sept ans d’une vie de prière et de mortification à Londres, il inaugurait son

1. M. Thiers, dans son Histoire du Consulat et de l’Empire, v. III. p. 314, dit en parlant de l’ancien ministre de Louis XVI : ‘* Le personnage qui, après M. Fox, occupait le plus l’attention publique, était M. de Calonne. C'était le Prince de Galles qui avait sollicité et obtenu pour lui la permission de reparaître à Paris. ...son arrivée y avait fait une grande sensation, On disait même qu'il allait redevenir pour les finances, ce que M. de Talleyrand était pour la diplomatie, le grand seigneur rallié, prêau ve expérience, l'influence de son nom au génie du premier

onsul, ?”

C'était à cette même date que l’ahbé de Calonne menait la vie d’un pauvre missionnaire dans les parages presque inhabités de l'île Saint-Jean.

apostolat en Amérique, en parcourant, l’une après l’autre, les petites bourgades acadiennes pauvres et dispersées le long des rivages de l’île Saint-Jean.

Ces établissements avaient été formés à peu près comme celui de l’île Madame, c’est-à-dire sans titres de propriété. Quelques-uns des colons en avaient demandé, mais ils avaient été refusés ou laissés sans réponse. La plupart n'avaient pas même pris ces précautions. C'était une imprudence, sans doute blâmable, qui les exposait à perdre le fruit de leurs labeurs ; mais on est porté à l’excuser, quand on sait qu'un grand nombre de leurs compatriotes, particulièrement de la Baie des Chaleurs, n’avaient cessé de solliciter des titres et n'en avaient pas encore reçu à la date de 1811. Quoi qu'il en soit, le gouvernement anglais, à l’instigation de certains spéculateurs, avait fait diviser, en soixante-sept cantons ou townships de vingt mille acres chacun, l'île Saint-Jean, qui reçut peu après le nom de New-Ireland, changé depuis en celui de Prince- Edouard. ! Les acquéreurs de ces townships laissèrent les naïfs Acadiens défricher le sol, sans les prévenir ; et quand leurs terres eurent acquis de la

1. En l'honneur du duc de Kent, père de la reine Victoria, que commandait, en 1800, les armées anglaises dans l'Amérique ritannique.

valeur, ils envoyèrent des agents ou vinrent euxmêmes les sommer de payer une rente d’un ou deux schellings, et même d’une demi-piastre, par acre de terre en superficie. Les tenanciers qui se soumirent à ces deux dernières impositions, ne tardèrent pas à être obérés et par suite évincés. Plusieurs aimèrent mieux abandonner immédiatement tous leurs travaux et aller coloniser ailleurs, surtout au Nouveau-Brunswick, quoique les Acadiens de Memramcook et de Ménoudie, eussent à souffrir les mêines vexations. Les plus aisés se libérèrenten payant des sommes plus ou moins considérables. Le reste, obligé de livrer chaque année le plus net de ses bénéfices, se trouva réduit à végéter dans une espèce de servage.

Une colonie écossaise, composée de catholiques persécutés, comme eux pour leur religion, s'était formée à peu près dans les mêmes conditions, privés eux aussi de leurs droits politiques à cause de leur croyance.

Quoique vivant dans la plus parfaite harmonie,

on peut dire que ces deux populations étaient plutôt juxtaposées qu'unies, car jamais aucune alliance

de famille ne se faisait entre elles. Leur prêtre, le P. McEachern, homme plein de zèle qui devint plus tard le premier suffragant de l’évêque de Québec dans les Provinces Maritimes, était venu d'Écosse, à l’origine de leur colonie.

La langue, les traditions, les mœurs de ces deux races étaient toutes différentes : leur religion seule était la même; mais on n'aurait pu dire de quel côté la foi était plus vive.

Un demi-siècle d'épreuves et de pauvreté avait conservé chez les Acadiens cette pureté de mœurs, dont leurs ennemis mêmes ont rendu le témoignage. Tels étaient les habitants chez qui l’abbé de Calonne était venu annoncer la parole évangélique. Leur ignorance des sciences humaines était grande ; mais ils étaient de ces petits peur qui le royaume des cieux est proche.

L'impression que fit l'abbé de Calonne sur ces cœurs simples et droits, fut immense. L'esprit de pauvreté de ce grand seigneur d'autrefois son humilité, sa vie de pénitence et de mortification, joints à ses talents et à son éloquence : tout en lui les étonnait, les édifiait, les entraînait vers le bien. De son côté, l'abbé de Calonne n'oublia jamais les vertus qu’il avait trouvées sous les pauvres toits de l’île Saint-Jean, nur ses vieux jours, il parlait encore

avec admiration de ceux qu'il n’appelait jamais autrement que ses bons Acadiens.

En 1812, Mgr Plessis rapportait de son voyage dans le golfe Saint-Laurent, la même impression sur ces braves gens. En parlant de sa visite dans un de leurs villages, celui de Chéticamp, composé de réfugiés de l’île Saint-Jean, établis sur la côte occidentale du Cap Breton, il disait :

“ On est abondamment dédommagé des fatigues de la mission par la bonté des habitants, par leur respect et leur affection pour les prêtres. Ces sentiments se manifestèrent d’une manière bien consolante, à l’arrivée de leur premier pasteur à Chéticamp. Ils n'avaient encore jamais vu d’évêque chez eux. Leur joie était inconcevable. Chaque famille venait à deux et trois arpents au-devant de lui, dans l’empressement où ils étaient de recevoir sa bénédiction ; puis ils se rangeaient à sa suite, faisant mille offres de leurs services à lui et à ses compagnons, que tous étaient jaloux d'accueillir et de loger dans leurs maisons.

‘# La voix d'un prêtre, parmi eux, est aussi puissante que le serait celle d’un ange, parce qu'ils sont incapables de soupçonner qu’un prêtre puisse leur annoncer autre chose que la vérité, ou exiger d'eux utre chose que ce que Dieu lui commande. Ils ne

parlent à un ecclésiastique que chapeau bas, lors même que la pluie leur lave les cheveux, ou que le soleil leur brûle la tête ; ils soutiendraient avec lui une heure de conversation sans oser se couvrir.

‘“ La simplicité de ce peuple est si grande et si sévère, qu'une fille qui s’aviserait de porter une pince à son mantelet, (car ici on ignore entièrement l'usage des robes), serait considérée comme une mondaine et ne trouverait point à se marier. Il en serait de même d’un gerçon qui oserait porter un habit bourgeois.

‘ À Ja fin de la mission, la plupart des habitants voulurent escorter l'évêque jusqu’à sa chaloupe, qui devait le recevoir à l'entrée du havre. Pour s'y rendre, il fallait faire une demi-lieue à pied. Cette distance ne fit relâcher ni les hommes ni les femines. L'évêque ne put résister au sentiment de tendresse qu'excita dans son cœur cette foule de bonnes âmes, à genoux sur la grève, lui deman dant sa dernière bénédiction et se recommandant, les larmes aux yeux, à ses prières. Ce spectacle renouvelé dans plusieurs autres endroits rappelle inévitablement celui que donnèrent à saint Paul

les fidèles de l’église de Milet.” !

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