‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 92 · Archives de l'archevéché de Québec · texte numérisé non relu

Archives de l'archevéché de Québec

Il existait jadis, à l'entrée de la rivière Peticoudiac, un village abénaquis assez bien peuplé, mais il en reste aujourd'hui peu de familles, qui vivent la plus grande partie de l’année dans les forêts. Quelques-uns des pères du collège viennent de temps en temps faire l'office, et donner des instructions dans leur petite chapelle qui paraît assez bien conservée. Elle est entourée de quelques pauvres chaumières dont plusieurs sont abandon: nées. Il n’y a d'apparence de vie que devant une de ces maisons où un groupe de femmes et d'enfants, aux typessauvages fortement accentués, s'occupent à préparer les éclisses de bois dont ils font leurs paniers. Elles suspendent leur travail en nous voyant passer, et nous accueillent du regard avec cette expression de figure ct ce maintien qui indiquent le respect traditionnel des sauvages pour les robes noires.

L'embouchure du Memramcook et celle du Petitcoudiac sont séparées par un promontoire assez élevé, où différentes compagnies américaines ont ouvert des carrières de pierre très facile à travailler d'une belle couleur gris perle. Une grande partie et de cette pierre est transportée aux Etats-Unis et a servi à la construction de plusieurs belles rues de New-York. Je m'explique maintenant le rappro-

chement qui m'est venu à l'idée, au premier coup d'œil que j'ai jeté sur le portail de l’église et sur le collège de Memramcook.

Nous traversons le promontoire en suivant le chemin de la carrière dont nous côtoyons les immenses fossés, et nous redescendons dans la vallée du Memramcook. Lorsque nous l'avons quittée à notre départ, ses eaux boueuses étaient toutes basses et laissaient à découvert les pentes luisantes et roussâtres de ses rivages Maintenant la rivière coule à pleins bords et inonderait la campagne si elle n’était pas retenue entre ses deux puissantes jetées.

Dans cette partie de la baie de Fundy, la marée monte avec une extrême rapidité, et s'élève jusqu'à une hauteur perpendiculaire de soixante-et-dix pieds. Elle arrive en roulant une vague énorme qui enlève dun fond de la baie une épaisse couche de vase ou limon qu’elle dépose en se retirant. C'est ainsi que se sont formés de siècle en siècle ces vastes estuaires qui sont devenus une des grandes richesses du pays. Le sel marin qui s'y trouve mêlé leur donne une telle fertilité qu'il dispense : de tout autre engrais. Il suffit d’y arrêter le cours de la marée et de laisser la pluie laver la surface du sol, qui se couvre bientôt d'une luxuriante

végétation. Ce: prés naturels n'ont besoin d'autre culture que d’un labour tous les sept ou huit ans. Les récoltes de foin et les pâturages qu'on y fait ont le double avantage d'être abondants et d'une qualité supérieure. Les Acadiens qui en firent les premiers essais ne s’y trompèrent pas. Ils y établirent leurs principales colonies qui, dès la fin du dix-septième siècle, s’étendaient sur tout le littoral de la baie, depuis le bassin des mines jusqu'à Chipoudy.

La journée était avancée lorsque nous fûmes de retour de notre agréable promenade. Je dis adieu à regret aux professeurs du collège qui, pendant le court séjour que je venais de faire au milieu d’eux, m'avaient autant édifié par leur régularité que charmé par leur politesse. Je crois voir encore la bonne figure réjoui: du P. Lefebvre, me disant en me donnant une dernière poignée de mains :

“Ah! ça, ne l’oubliez pas; il faut nous revenir bientôt.”

De la gare de Memramcook à celle d'Amherst, une heure. À mi-chemin, on aperçoit sur la droite à une petite distance, les ruines de l’ancien fort Beauséjour, aujourd'hui fort Cumberland, assis sur

un coteau qui se projette vers l’est, et qui domine la magnifique baie, si bien appelée par les Français Beaubassin. Comme l'après-midi était belle, et que le soleil était encore assez haut sur l'horizon, je résolus d’en profiter, et je commandai une voiture au maître de l'hôtel, M. Ward, brave Iriandais catholique, qui m'offrit de me conduire dans la sienne. ‘ .emin faisant, je l’interrogeai sur Amherst et ses environs.

—Nous sommes, me dit-il, dans un pays tout à fait protestant, qui garde encore presque tous les anciens préjugés contre notre religion. Il n’y a ici qu'une poignée de catholiques irlandais et une pauvre petite église desservie par un jeune prêtre irlandais.

De la belle paroisse de Beaubassin, il ne reste pas de vestige. Le fer et le feu y ont été promenés pendant des années; tout ce qui portait le nom d'Acadien a été traqué comme une bête fauve.

Pour en retrouver des débris dans ces parages, il faut aller jusque dans les îles et sur les bords du golfe, ou à l'extrémité méridionale de la Nouvelle- Ecosse.

Au sortir du village d'Amherst, on remarque l'emplacement encore visible du fort Lawrence bâti par les Anglais sur les ruines de celui de

Beaubassin. Les remparts qui étaient en terre en ont été abattus et jetés dans les fossés que l'on distingue encore à des plis de terrain où la charrue peut passer. Cet emplacement fait partie d’une ferme dont le propriétaire a bâti sa demeure sur un des bastions. L'Znlercolonial passe au pied des talus, et coupe la terre où se trouvait le cimetière. On a mis a découvert plusieurs corps lorsque ce chemin de fer a été construit.

Du fort Lawrence la plaine descend en pente douce jusqu’à la petite rivière Messagouetche, qui servait au siècle dernier et qui sert encore aujourd'hui de frontière à la Nouvelle-Ecosse. De là, la plaine remonte graduellement pour former l’éminence sur laquelle repose le fort Cumberland. Avec les projectiles modernes les deux forts pourraient se canonnér facilement, car ils ne sont pas distants d'une lieue, Le Messagonetche, avec ses eaux ternes et fangeuses, avec ses écores roussâtres et ses digues, est une miniature du Peticoudiac. Quand la marée s’est retirée, il n’est plus qu'un ruisseau encaissé qui traine sans bruit ses eaux limoneuses sur une pente insensible. On le traverserait sans y faire attention, s’il n'évoquait le souvenir des scènes sanglantes dont il a été le théâtre. C'est ici que venaient se rencontrer les partis de guerre

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stationnés aux deux forts, pour s'en disputer le passage après avoir ravagé les terres et brülé les moissons des pauvres Acadiens. C'est derrière cette digue, et couchés dans ces grands herbes, que se tenaient les espions micmacs qui commirent contre l'infortuné Howe ce meurtre qui souleva tant d'indignation dans les deux camps. !

Le suleil était près de l'horizon quand je descendis de voiture au pied du fort Cumberland. Lorsqu'on jette un coup d'œil sur le paysage dont on jouit du haut des remparts, on comprend pourquoi les Français donnèrent à ce lieu le nom de Beauséjour. Au reste, ils ont laissé en bien d'autres endroits l'empreinte de l'admiration que leur inspi- |

1. L'abbé Maillard a raconté très au long les détails de cet incident qui a servi de prétexte à des attaques contre les missionnaires, surtout contre l'abbé Leloutre.—{ Lettres de l'abbé Maillard sur les Missions micmaques....Soirées canadiennes, année

Si l’on veut se former un jugement impartial sur cette époque, il faut tenir compte, en étudiant les documents français, de l'esprit anti-religieux que Voltaire et les philosophes avaient mis alors en vogue. Les préjugés contre le éiEtoline et le clergé n'étaient pas moins intenses parmi les Français que parmi les Anglais.

L'auteur de l'Histoire de la Nouvelle-Écosse, Beamish Murdoch, quoique proteëtant, fait la même remarque en parlant du jugement qu'il porte sur l'abbé Leloutre. ‘11 faut cependant se rappeler, dit-il, que nous avons pris nos informations, sur ce personnage, de sources qui n'étaient pas amies des prêtres de son église ; les Français de cette époque étant entachés de la philosophie de Voltaire.”

rait ce pays, ce qui atteste en même temps jusqu'à quel point était développé chez eux le sentiment de la nature. Cette belle nappe d'eau qui s'étend au pied du fort Beauséjour, c'était pour eux la baie de Beaubassin avec son fort auquel ils s'étaient plu de donner le même nom. Plus loin, au delà de ces montagnes c'était le Port-Royal.

Si les conquérants ont fait acte de bonne politique en bannisant ces souvenirs français, ils n'ont guère fait preuve de bon goût. Que rappellent en effet les noms de Lawrence, d'Annapolis, de Cumberland, sinon des personnages d’une valeur médiocre, tandis que les premières désignations exprimaient la beauté des lieux.

Il y a deux siècles Mgr de Saint-Vallier parlait ainsi de Beaubassin : ‘ Sa situation est charmante. “ Cet établissement est au fond d'une baie de six “ lieues de tour où se jettent sept belles rivières, ‘et qui communique avec la baie française par un “ passage qui n’e qu'une demi-lieue de large, et “ sans danger. ” ! |

De son côté l’intendant De Meules écrivait en 1685 : “Il y a tout autour de Beaubassin une si “ grande quantité de prairies qu'on y pourrait

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